💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Un beau jour, ou peut être une nuit

C’est une nuit comme Londres en compte des milliers. Tiède, tranquille, sans histoire. Le 13 juin s’achève, le 14 commence, et personne ne fait la différence. Dans les rues de North Kensington, les réverbères éclairent des trottoirs vides. Les fenêtres sont éteintes. Derrière les murs de la Grenfell Tower, 24 étages de béton plantés là depuis 1974, des gens dorment. Des enfants, des vieux, des familles entassées dans des deux-pièces, des locataires qui se lèveront à l’aube pour aller travailler. Rien ne distingue cette nuit des autres. Rien, sauf ce qui va suivre.

À 00h54, Behailu Kebede appelle les pompiers. Dans sa cuisine, au quatrième étage, son réfrigérateur Hotpoint brûle. Un modèle FF175B, fabriqué entre 2006 et 2009, vendu à quelque 64’000 exemplaires. Un frigo comme des millions d’autres. Kebede a été réveillé par son détecteur de fumée. Il a ouvert la porte de la cuisine, vu la fumée sortir de l’appareil, et fait exactement ce qu’on lui avait appris : alerter ses voisins, frapper aux portes, appeler le 999. Il quitte l’immeuble sans son portefeuille, sans ses clés. Il ne sait pas encore qu’il ne remontera jamais chez lui.

Les premiers camions arrivent à 00h59, cinq minutes après l’appel. Les pompiers entrent dans l’appartement 16 à 01h07, fouillent les chambres, cherchent des victimes. Ce n’est qu’à 01h14 qu’ils ouvrent la porte de la cuisine. Rideau de flammes. Mais le problème n’est déjà plus là. Le feu a quitté la pièce, il est sorti par la fenêtre. Et dehors, il a trouvé quelque chose.

Des panneaux : du métal en surface, du plastique à l’intérieur. Le feu ne sait pas que ça s’appelle du polyéthylène, que c’est hautement inflammable, que ça a été posé un an plus tôt pour « améliorer » la tour. Le feu ne sait rien. Il monte.

À 01h21, il atteint le onzième étage. À 01h30, le sommet. Vingt étages en 36 minutes.

Ça n’aurait pas dû se passer comme ça. La tour de 1974 était construite pour contenir un incendie. Chaque appartement formait un compartiment coupe-feu : un feu chez vous restait chez vous, les pompiers intervenaient, les voisins dormaient. Ce principe fonctionnait, à une condition : que le feu ne puisse pas contourner les murs par l’extérieur. Les panneaux posés en 2016 ont changé ça. Ils ont donné au feu une route verticale. Il l’a prise.

À 02h00, plusieurs étages brûlent en même temps. À l’intérieur, des gens dorment encore, d’autres appellent le 999. On leur dit de rester chez eux, c’est la consigne. On y reviendra. À 03h30, la tour entière est embrasée. Le feu ne sera maîtrisé que le lendemain. 72 personnes sont mortes cette nuit-là, d’un enfant à naître à une femme de 84 ans. Des familles entières. Des voisins qui se connaissaient depuis des décennies.

Dehors, les voisins regardent. Ceux des maisons à 8M£, à deux kilomètres au sud. Ceux qui n’avaient jamais vu cette tour, ou qui faisaient semblant. Parce que la Grenfell Tower se trouve dans le Royal Borough of Kensington and Chelsea (RBKC), le borough le plus riche de Londres. Mais elle est surtout à North Kensington, dans le ward de Notting Dale, parmi les 10% les plus défavorisés d’Angleterre. Dix-huit ans d’espérance de vie en moins que les quartiers sud. Même borough, autre monde. Au XIXe siècle, on élevait des porcs ici, dans la boue. W.H. Wills, dans Household Words, la revue de Dickens, décrivait l’endroit comme un « foyer de peste ». On a rasé les taudis, on a construit des tours. La misère a changé de forme, pas d’adresse.