💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

Franck Page

18 ans, Uber Eats, Bordeaux, janvier 2019

Il y a ces jours d'hiver où la lumière pâle de Bordeaux caresse les façades de pierre blonde. Ce jeudi 17 janvier 2019, peu après midi, Franck Page enfourche son vélo, comme à son habitude. Le jeune homme de 18 ans, silhouette élancée et regard vif, pédale dans les rues de la ville qu'il découvre encore. Arrivé seulement quelques mois plus tôt de Marmande, il est venu à Bordeaux pour étudier l'économie à l'université.

Originaire de Côte d'Ivoire, Franck a posé ses valises en France avec sa famille en 2002. Son parcours l'a conduit des bancs du lycée de Marmande, où il a décroché un bac ES, jusqu'aux amphithéâtres de la faculté bordelaise. Mais comme tant d'autres étudiants, la bourse ne suffit pas. Alors Franck pédale. Il livre des repas pour Uber Eats, statut auto-entrepreneur, un travail précaire mais qui permet de joindre les deux bouts.

Ce que ne racontent pas les rapports d'accident, c'est que sous le casque du livreur à vélo battait le cœur d'un artiste. Dans son cercle d'amis, on ne l'appelait pas le « livreur », mais le « petit prodige du hip-hop ». Au sein du groupe Animaniax Tribe, ses mouvements de break dance éblouissaient. Son corps savait dessiner dans l'espace des figures que ses camarades admiraient. Une passion qui le définissait bien plus que les courses alimentaires qu'il effectuait pour subsister.

Ce jour-là, à Pessac, aux abords de la rocade bordelaise, Franck est arrêté à un feu rouge sur l'avenue Antoine Becquerel, non loin de la bretelle d'entrée de l'A630, à l'échangeur 14 Pessac Saige-Ladonne. Le ballet urbain des véhicules se poursuit autour de lui. Un poids lourd qui ne l'a pas vu le percute. Le corps du jeune danseur est traîné sur plusieurs centaines de mètres d'asphalte froid. Il ne dansera plus jamais.

Le chauffeur du camion, un homme de 47 ans originaire de Gironde, ne s'est rendu compte de rien. Il poursuit sa route jusqu'à l'entrée de la rocade avant de s'arrêter. Lorsqu'il comprend ce qui vient de se produire, il est en état de choc. On le transporte au centre hospitalier Charles Perrens. Pour Franck, il est déjà trop tard.

« C'est un mort de trop », dira plus tard son père Alexandre, avec la dignité des parents qui doivent enterrer leur enfant. « On veut montrer à Uber qu'on est là. Jusqu'à maintenant, ils ne m'ont pas contacté. Alors je me permets de venir vers eux. Je ne m'attendais pas à ce silence. Je pensais au moins qu'ils allaient compatir un peu au deuil. Même pas. »

Uber Eats finira par réagir dans un communiqué : « C'est avec beaucoup de tristesse que nous avons appris le décès du coursier. Nos pensées vont à ses proches et à sa famille. » La plateforme affirme être « en contact avec la famille afin de les assister dans leurs démarches avec AXA en respectant leurs souhaits et avec les autorités afin de les assister dans leur enquête. » Elle proposera de couvrir les frais d'obsèques à hauteur de 1 500 euros et de verser à la famille une somme évaluée à partir du chiffre d'affaires réalisé par le jeune homme. Mais pour l'entreprise, il s'agit d'un dramatique accident de la route, pas d'un accident du travail.

La mort de Franck soulève alors des questions qui dépassent le simple accident. « Il était quand même près d'une entrée d'autoroute, il n'aurait jamais dû être là ! », s'indignera Edouard Bernasse du Collectif des livreurs autonomes de Paris. Uber Eats, l'application jugée par beaucoup de livreurs comme « la pire de toutes », envoie ses coursiers loin de leur zone de livraison habituelle, sans considération pour les risques encourus. « Je ne comprends pas qu'un tel système puisse exister : faire de l'argent en faisant prendre tous ces risques, c'est inadmissible. Mon fils est une victime de l'uberisation, une victime de trop », dira encore Alexandre Page.

Arthur Hay, secrétaire du syndicat CGT des coursiers à vélo de la Gironde, ne cache pas sa colère : « Si tu respectes le code de la route, tu ne t'en sors pas. » Il pointe l'absence de formation aux règles de sécurité et la rémunération à la course qui pousse à aller toujours plus vite. « Lorsqu'on paye les gens à la course, cela entraîne plus de pression, il faut aller toujours plus vite, c'est donc générateur d'accidents… »

La police nationale lance un appel à témoins dès le lendemain du drame. L'enquête est confiée à la brigade des accidents et des délits routiers du commissariat central de Bordeaux. Pendant ce temps, le Collectif des livreurs autonomes parisiens (Clap) réagit sur Twitter : « Nous regrettons que depuis le temps que nous alertons sur les dangers de notre statut et du salaire à la course, rien de sérieux n'ait été mis en place pour garantir notre sécurité sur la route. »

Dix jours plus tard, le dimanche 27 janvier, une centaine de personnes marchent dans les rues de Bordeaux, parfois sous une pluie battante. Le cortège part de la place de la Victoire, emprunte le cours Pasteur, traverse la place Gambetta, descend la rue Sainte-Catherine. En tête, une grande banderole où est écrit « Hommage à Franck Page, étudiant décédé pendant une livraison à vélo », avec son visage souriant. Son père, Alexandre, la porte à bout de bras, digne malgré la douleur. Avec lui marchent des amis, des camarades de danse, des livreurs venus des quatre coins de France.

Certains livreurs présents ne connaissaient pas Franck, mais se reconnaissent dans sa situation. « On s'est tous croisés un jour. Cela aurait pu être moi. J'aurais aimé que l'on fasse une marche pour moi », confie Antoine, 20 ans, coursier Uber depuis quatre mois et présent à la marche.

Place de la Bourse, le cortège s'arrête devant une ironie cruelle : une publicité géante d'Uber Eats proclamant « Faites-vous livrer là où la vie vous mène ».