Le 31 octobre 2008, sur une obscure mailing list de cryptographes, un certain Satoshi Nakamoto balance un PDF de 9 pages qui va changer le monde. « Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System ». Pas de levée de fonds, pas de buzzwords, pas de pitch deck. Juste des maths, de la cryptographie, et une solution élégante au problème de la double dépense qui taraudait les cypherpunks depuis des décennies. Le code source apparaît sur SourceForge dès le 9 janvier 2009.
Les cypherpunks avaient déjà tenté le coup. DigiCash de David Chaum, trop centralisé. Hashcash d'Adam Back, juste un système anti-spam. B-money de Wei Dai, resté à l'état de concept. Bitcoin réussit là où tous avaient échoué : créer de la rareté numérique sans autorité centrale.
Le 3 janvier 2009, Satoshi mine le bloc genesis. Dans les données du bloc, il grave un message :
« The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks ».
Un doigt d'honneur cryptographique aux banques centrales, une preuve temporelle, et peut-être un indice sur ses motivations. Les 50 BTC de récompense ? Non dépensables, bug ou feature, on ne saura jamais. Le Bitcoin est né en pleine crise financière, et ce n'est pas un hasard.
Qui est ce Satoshi Nakamoto ? Quinze ans plus tard, on n'en sait toujours rien. Un homme ? Une femme ? Un groupe ? Un service de renseignement ? Les théories pullulent. Dorian Nakamoto, ce pauvre ingénieur californien harcelé par les journalistes ? Nick Szabo et ses similitudes stylistiques ? Hal Finney, premier receveur de bitcoins et développeur légendaire ? Adam Back, créateur de Hashcash ?
Ce qu'on sait : Satoshi écrivait en anglais britannique mais codait aux heures américaines. Il maîtrisait la cryptographie comme un pro et citait volontiers Hayek et les économistes autrichiens. Il a miné environ 1,1M de bitcoins selon l'analyse Patoshi (110G$) qui n'ont jamais bougé. Et surtout, il a disparu. Le 23 avril 2011, dernier email connu : « I've moved on to other things. » Puis le silence. Total. Définitif.
Cette disparition n'est pas anodine. En s'effaçant, Satoshi a offert au Bitcoin son plus beau cadeau : la décentralisation absolue. Pas de fondateur à arrêter, pas de CEO à corrompre, pas de figure centrale à attaquer. Juste du code qui tourne. Gavin Andresen reprend le flambeau, d'autres développeurs suivent. Le projet devient vraiment communautaire.
Mais à cette époque 2009-2011, c'est aussi le Far West numérique. Le Bitcoin ne vaut rien, littéralement. Les premiers échanges se font sur des forums, à la main. Les mineurs de l'époque sont des geeks, des libertariens, des curieux. Ils minent sur leur CPU, parfois leur GPU. Un bloc toutes les 10 minutes, 50 BTC de récompense. Certains accumulent des dizaines de milliers de bitcoins et les oublient sur un vieux disque dur. D'autres les donnent, les perdent, les effacent.
Bitcoin Market ouvre en mars 2010, premier vrai exchange. Puis Mt.Gox débarque en juillet. D'abord site d'échange de cartes Magic (« Magic The Gathering Online eXchange »), il devient rapidement la plateforme Bitcoin, gérant jusqu'à 70 % du volume mondial. Les premiers marchés noirs émergent. Silk Road fait scandale, avec près de 9M BTC de volume cumulé avant sa fermeture par le FBI. Le Bitcoin commence à avoir mauvaise presse. Monnaie de criminels, disent-ils. Comme si le dollar n'avait jamais financé un cartel.
Les premiers portefeuilles Bitcoin d’alors, c'est l'artisanat pur. Pas de Ledger, pas de Trezor, pas même de phrases mnémoniques. Juste un fichier wallet.dat sur votre disque dur, avec vos clés privées dedans. En clair jusqu'en septembre 2011, version 0.4 qui introduit enfin le chiffrement. Sans backup automatique.
Bitcoin Core (alors appelé simplement « Bitcoin ») génère 100 clés d'avance, les stocke, et prie pour que votre disque ne crashe pas. Certains impriment leurs clés sur papier : les premiers paper wallets. D'autres les notent dans un carnet, les gravent sur du métal, les cachent dans des endroits improbables.
Les générateurs de nombres aléatoires de l'époque ? Une catastrophe ambulante. Entropie insuffisante, seeds prévisibles, réutilisation de valeurs. Des scripts de quelques lignes pouvaient craquer certains wallets. Une partie des Satoshi-era coin a déjà été vidée à cause de ces failles.
La plupart des adresses utilisées par les early adopters commencent par « 1 » - le format P2PKH, pour Pay-to-Public-Key-Hash. Simple, efficace, mais avec ses limites qu'on découvrira plus tard. Chaque adresse est comme un coffre-fort numérique. La clé publique, c'est l'adresse du coffre. La clé privée, c'est la combinaison. Perdez la combinaison, perdez vos bitcoins. Pour toujours.
C'est dans ce contexte que nos mystérieux wallets ont été créés, en avril et mai 2011, fin de l'ère Satoshi, début de quelque chose de plus grand. Le Bitcoin vaut environ 1 dollar. Personne n'imagine qu'ils contemplent des fortunes futures. Ce sont juste des expériences, des tests, des proof-of-concept d'une technologie naissante.
Jusqu'à ce 4 juillet 2025 où 80 000 de ces bitcoins primitifs se réveillent. Après 14 ans de sommeil, les fantômes de l'ère Satoshi reviennent hanter la blockchain. Et ils ont des choses à nous dire.