À une époque du rejet des élites et surtout de la classe politique, Niel a tout pour y aller.
Est-ce une bonne chose ? Aucune idée. Les techniciens élus ne font pas forcément de bons politiques : des exemples et contre exemples existent. Mais l'histoire s'écrit avec des surprises et du changement, et Xavier Niel incarne parfaitement cela.
La trajectoire rappelle celle d'un certain Emmanuel Macron, qui préparait son entrée en politique alors même qu'il servait encore François Hollande. Comme lui, Niel semble avoir compris que les partis traditionnels sont désormais des boulets plutôt que des tremplins. La différence ? Niel apporterait l'aura du créateur, du bâtisseur, de l'homme qui a transformé un secteur entier de l'économie française. L'un était perçu comme un produit du système ; l'autre se présenterait comme celui qui l'a toujours combattu de l'extérieur.
Les motivations qui pourraient le pousser sont multiples : laisser une trace indélébile dans l'Histoire, au-delà de la révolution des télécoms. Réparer un système dont il connaît par cœur les pesanteurs administratives et les blocages bureaucratiques. Saisir une opportunité historique rare où les planètes s'alignent. Ou peut-être goûter enfin au pouvoir direct, celui qui permet non plus d'influencer les décisions mais de les prendre soi-même.
Sa vision hybride de l'État, « Parce que l'État n'a plus d'argent, mais, moi, j'en ai, je pense qu'investir dans un truc comme l'École 42, c'est en faire bon usage », pourrait séduire au-delà des clivages partisans. Une troisième voie pragmatique, ni libéralisme débridé, ni étatisme traditionnel.
Cette mutation du statut d'influenceur à celui d'acteur direct n'a pourtant rien d'évident ni d'automatique. Le chemin qui mène des conseils d'administration aux conseils des ministres est semé d'embûches. La popularité d'un entrepreneur disrupteur ne se traduit pas mécaniquement en bulletins de vote.
Mais la véritable question n'est pas de savoir si les Français sont prêts à élire Niel, ou même s'il ferait un bon président. Non. La vraie question qui me taraude : en a-t-il seulement envie ?
Parce qu'objectivement, il n'a pas grand-chose à y gagner. Devenir politique de premier plan, c'est entrer dans une machine à détruire les images : quoiqu'il fasse, il finira haï par une partie de la France, dans un débat public où la nuance a disparu depuis longtemps. Il devra aussi composer avec un appareil politique allergique aux outsiders. Si Macron, avec tout son pedigree énarque, a dû batailler, imaginez un entrepreneur. La France n'est pas vraiment le pays du compromis, plutôt celui de la résistance passive. Et puis, contrairement à Musk qui adore se créer des problèmes, Niel serait confronté à un enchevêtrement inextricable de conflits d'intérêts. Comment concilier son empire économique avec les exigences de la fonction présidentielle ? Un dirigeant politique qui nomme les régulateurs des secteurs où il a fait fortune représente l'antithèse du modèle républicain français.
Alors, franchement : en a-t-il vraiment envie ? Troquer le confort feutré des conseils d'administration contre les estrades précaires des meetings ? Échanger l'admiration unanime du monde économique contre les critiques permanentes des médias et de l'opposition ? Abandonner le pouvoir de l'ombre qu'il maîtrise à la perfection pour le pouvoir exposé qu'il n'a jamais connu ?
L'ambiguïté soigneusement entretenue par Xavier Niel pourrait bien être la dernière étape avant son entrée sur la scène politique : attendre, observer, puis choisir le moment précis pour apparaître comme l'homme providentiel qu'une France en plein désarroi politique attend désespérément. Peut-être que la véritable question n'est plus si Xavier Niel franchira le pas, mais quand il estimera que le moment est venu.
Parce que si je divague ici pendant des lignes et des lignes, à parfaire mon biais de confirmation avec tous les signaux qui vont dans ce sens, peut-être que ses ambitions sont ailleurs.
L'Europe, qui peine à faire émerger ses champions technologiques face aux géants américains et chinois, pourrait offrir un terrain d'action plus adapté à son profil. Une ambition à plus grande échelle, mais sans les inconvénients d'une exposition politique directe. Ce positionnement lui permettrait d'influencer les politiques d'innovation et de régulation numérique à l'échelle continentale, un enjeu peut-être plus crucial pour son univers que les querelles hexagonales.
Ou plus simplement, son ambition pourrait être ailleurs : transformer radicalement l'éducation à l'échelle mondiale, en s'appuyant sur le succès de l'École 42. Une révolution silencieuse mais profonde, plus alignée avec sa vision d'entrepreneur-philanthrope que les joutes politiciennes. Ou peut-être, et c'est l'hypothèse que je préfère, qu'il s'amuse simplement à nous faire parler. Après tout, quand on a son niveau de fortune, on peut aussi se payer le luxe de faire jaser.
Quant à savoir ce que Xavier Niel pense réellement de tout ça, laissons-lui le dernier mot, avec sa réponse laconique à ma sollicitation :
« Désolé, ce n'est pas mon truc, mais merci d'avoir pensé à moi »
Suivi de deux points et d’une parenthèse fermée.
Reste à savoir si elle est définitivement fermée.
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