QVEMA, c'est d'abord un jeu télé. Des entrepreneurs pitchent, des jurés proposent des pourcentages contre des euros, tout le monde négocie sous les projecteurs. Le format a une certaine honnêteté dans son principe : les jurés proposent un montant en euros contre un pourcentage du capital. La valorisation n'est jamais posée comme un objectif : c'est une résultante, ce que le calcul donne quand on divise l'un par l'autre. Contrairement aux annonces de levées de fonds habituelles où la valo est l'argument, ici elle sort de la négociation. Ce qui explique aussi pourquoi l'émission montre surtout du consumer, des belles histoires accessibles, des produits qu'un téléspectateur peut comprendre en trente secondes. Pas de deeptech, pas de B2B industriel. Ce serait illisible à l'antenne. C'est le jeu, au sens propre.
Sauf que depuis quelques saisons, il se passe quelque chose derrière l'émission. Les jurés ne viennent plus seulement pour investir. Les entrepreneurs ne viennent plus seulement pour lever. Et les chiffres finissent par raconter quelque chose d'assez différent de ce que montre l'émission.
Si t'as suivi Zero Bullshit depuis ces dernières années, tu connais déjà une partie du tableau.
Bourbon
Larchevêque
Massol
~170M€
Karam
~127M€
Lhabouz
Anguelov
Blast, le club d'investissement d'Anthony Bourbon, le plus médiatique. Bourbon l'a construit avec QVEMA comme tremplin, en embarquant Tony Parker et Larchevêque comme membres. C'est d'ailleurs Larchevêque qui en est parti pour lancer son propre club d'investisseurs, Day One, depuis rebrandé NVST.
Larchevêque, c'est un cas à part. Depuis qu'il a quitté Ledger, les projets s'accumulent. NVST, donc, le club d'investissement. En décembre 2025, SKL Club, un club d'entrepreneurs à abonnement avec 40 experts et 600 lives par an, officiellement division formation de The Bitcoin Society. The Bitcoin Society justement : société cotée en bourse, présentée comme « le projet le plus important de ma vie », dont la mission est d'accumuler du Bitcoin pour construire un capital de confiance et bousculer le système monétaire. Une sorte de Saylor (to the) Moon à la française, avec Tony Parker au board. Parmi les trois piliers du dispositif, il y a la Network Society : un réseau ouvert, gratuit, pour fédérer les entrepreneurs convaincus par la vision. Toujours aucune idée de ce que ça peut vouloir dire. Larchevêque aura passé plus de temps à l'annoncer que le projet n'en a mis à exister.
Offstone, c'est la partie retail de la foncière d'Anguelov, ouverte au grand public quelques jours avant la diffusion de son portrait en saison 6.
Alice Lhabouz, qui a quitté la direction de Trecento AM en mai 2024, après avoir vendu. Elle gérait 250M€ pour des institutionnels et de grandes familles. Maintenant elle a lancé Alice Lhabouz Conseil, cabinet de conseil en épargne pour les particuliers, numéro ORIAS, avec une photo du plateau de QVEMA en fond de page d'accueil. Sa bio Instagram affiche toujours « +250M€ gérés » et elle baccine depuis ses lecteurs pour vendre son conseil.
À chaque fois, le passage dans l'émission a servi à lancer ou à faire grossir un produit financier ou patrimonial adressé au grand public. Les deals signés sur le plateau sont souvent anecdotiques par rapport à ce qui se construit à côté. Mais certains ont d'autres biz, qu'on a déjà évoqué ici par le passé.
Kelly Massol, évidemment. Son deuxième LBO sur Les Secrets de Loly : ~170M€, 15,5x EBITDA, ~40M€ de cashout. En réunion de rentrée avec Arthur et l'ensemble des jurés, avant le tournage de la saison 6, elle confesse sans détour :
« Le fait d'être visible à cette période pour ma levée, moi ça m'arrange. »
Kelly Massol, réunion de rentrée saison 6
Jean-Michel Karam, aussi. En janvier 2026, on avait signalé ici même qu'une IPO se préparait. IEVA Group ouvre sa souscription le 11 mars, pendant que l'émission est toujours à l'antenne. Ticker ALIEV, Euronext Growth Paris, 12,79€ par action, valorisation ~127M€. Cotation le 31 mars. Depuis, sur LinkedIn, Karam s'adresse directement au grand public avec un discours très retail : vous pouvez investir, c'est accessible, voici pourquoi le timing est bon. Le registre est celui d'un fondateur qui sait exactement qui le suit.
Comme pour son bouquin, La réussite est en vous !, sorti quelques jours avant le lancement de l'émission.
QVEMA × MICHEL LAFON × M6 EDITIONS
Une partie des jurés sont passés chez Michel Lafon. Bourbon : Forcez votre destin (2022, préfacé par Arthur). Karam : La réussite est en vous ! (2026). Massol chez les Éditions du Rocher. Anguelov chez Alisio, et reverse l'intégralité de ses droits aux enfants de l'ASE10, dont il est lui-même issu.
Il n'existe pas d'accord formel public entre Michel Lafon et M6. Dans les faits, Michel Lafon est l'éditeur attitré des personnalités de la chaîne, et M6 a son propre label co-brandé, M6 Editions, sur un modèle proche de ce que Lafon fait avec Radio France : la marque apporte la caution et la promo antenne, l'éditeur apporte l'infrastructure et la distribution.
Larchevêque, lui, a deux livres. Pas chez Michel Lafon seulement. Chez M6 Editions. Entreprendre pour être libre en janvier 2024. La Stratégie Bitcoin le 5 février 2026 (18,95€, 344 pages, EAN 9782749964140), avec le logo M6 sur la couverture, co-brandé Michel Lafon, préfacé par Tony Parker. Parker qui était lui-même investisseur dans Blast, le club de Bourbon. Le milieu est petit.
M6 Editions, c'est une filiale de Metropole Television, la même entité actionnaire d'Amplify à 50%, rentable chaque année depuis 1998. Elle co-signe les livres de Larchevêque. Et seulement les siens. Bourbon et Karam publient chez Michel Lafon aussi, mais sans le logo M6 sur la couverture.
La thématique est plutôt attendue : La Maison du Bitcoin en 2014, devenue Coinhouse, puis Ledger, puis The Bitcoin Society. Cohérent avec son parcours. Moins cohérent avec le co-éditeur.
M6 investit dans le personnage depuis un moment. Elle lui a produit une émission, Changer de job, le grand saut, diffusée en février 2024 à 23h40 juste après QVEMA. Flop. Quasiment plus de trace sur le web. Elle a aussi monté un format branded content11 avec Citroën, « Sur la route des entrepreneurs avec Citroën », où Larchevêque présente trois entreprises candidates de QVEMA. Citroën achète une association avec l'émission, M6 produit, Larchevêque présente.
Habituellement, M6 Editions publie des recettes de cuisine, des guides de jardinage, des souvenirs d'animateurs. Cette fois, elle co-signe un guide d'investissement dans un actif spéculatif à destination de particuliers qui n'ont jamais mis un euro en crypto. Peu importe ce qu'on pense du Bitcoin en tant que technologie : c'est un placement, avec du vrai argent, et du vrai risque. M6 a mis son logo dessus.
Les premiers lecteurs ont répondu.
Commentaires sur la page Instagram de M6 · La Stratégie Bitcoin · Larchevêque / M6 Editions.
Bourbon, Larchevêque, Massol, Karam, Lhabouz. Chacun a fait quelque chose de son passage dans l'émission. Dans les 40 autres pays où existe le format, aucun jury n'a systématisé ce mouvement, et aucune chaîne n'a mis son logo sur un guide de placement crypto co-signé avec un de ses jurés. Kevin O'Leary aux États-Unis commercialise des ETFs adossés à sa notoriété Shark Tank, mais il pesait 400M$ avant le show. Sa légitimité financière préexistait à l'émission. En France, c'est l'émission qui la fabrique. Dans un autre format, les Kretz illustrent également ça : leur Kretz Club, 2 000€ par an, investissement immobilier dès 1 000€, ils citent explicitement L'Agence comme canal de vente. C'est peut-être une spécificité française.
Cela dit, la téloche a toujours fonctionné comme ça. La Classe dans les années 80 a lancé des carrières. Ruquier a remis le couvert avec On ne demande qu'à en rire, lui permettant de trouver des talents qu'il a ensuite produits. Vendredi tout est permis, l'émission d'Arthur sur TF1, est elle-même l'héritière directe de cette logique. Ce sont des tremplins qui s'enchaînent. Le « vu à la télé » sur les packagings produits, pendant vingt ans, c'était un argument commercial. Passer à la télé, c'est de la crédibilité gratuite. Ce n'est pas une découverte.
Ce qui est nouveau avec QVEMA, c'est que la mécanique fonctionne dans les deux sens. Du côté des jurés : l'émission sert de caution pour lancer ou accélérer des produits financiers adressés au grand public. Du côté des entrepreneurs : c'est du télé-achat. La levée de fonds sur le plateau, c'est souvent le prétexte. Plus de la moitié des deals annoncés à l'antenne ne se concrétisent jamais après tournage. Parfois parce que les due diligences font apparaître des problèmes. Parfois parce que les entrepreneurs n'en ont plus besoin une fois la visibilité acquise. Et la réalité : c'est qu'on bat les steaks.
Et justement, parlons de Féroce, la boucherie de David Nicolas. Sur le plateau, la valo est à 3M€. Plusieurs mois plus tard, Nicolas revient vers Bourbon : le CA a été multiplié par 4,5 depuis le tournage. Sa valo est désormais à 15-20M€. Bourbon dit qu'il est d'accord au nouveau prix, mais qu'il n'a plus suffisamment de temps pour accompagner les entrepreneurs. Nicolas lui répond non. Il veut des partenaires animés par une mission, pas des financiers. Il publie ça sur LinkedIn pour pécho quelques likes.
Massol réagit publiquement pour confirmer qu'elle aussi renonce : entre le tournage et la diffusion, la valo avait déjà été multipliée par 3, les conditions du deal plateau n'avaient pas été respectées.
Plusieurs jurés et des entrepreneurs passés dans l'émission nous ont raconté la même chose : certains candidats jouent la montre avant de conclure le deal, conscients que le passage TV leur permet de négocier de meilleures conditions après coup. Le deal n'est plus l'objectif. La diffusion l'est.
QVEMA c'est 6 à 7 minutes de présentation en prime time sur M6, devant un public qui a choisi d'être là. Un spot de 30 secondes sur la même chaîne coûte entre 30K€ et 70K€. Le passage dans l'émission est gratuit pour l'entrepreneur, et dure 10 fois plus longtemps.
Detective Box
APS ME
Dijo
400K€ en une soirée → 5M€/an (vs 1,2M€)
Funkie
La Poudrée Paris
Mais il ne faut pas que ça marche trop bien.
Naali, des compléments alimentaires au safran afghan, est passé en saison 5 avec Jean-Michel Aulas, l'ex-président de l'Olympique Lyonnais qui s'est depuis pris une branlée par les Verts il y a quelques jours (décidemment…) avant de demander la VAR.
Peu après le passage, la marque commence à mettre QVEMA sur ses présentoirs en pharmacie.
Présentoirs Naali en pharmacie avec le logo QVEMA.
Satisfy, mise en demeure
Satisfy envoie une mise en demeure pour « exploitation illicite des marques et images de l'émission ». Quelques semaines plus tard : 2e courrier, 250 000€ de provision sur préjudice, payable sous quinzaine, avec transmission des éléments comptables. Les 250 000€, si jamais ils sont versés, iront dans la poche de Satisfy. Pas dans celles des jurés qui avaient investi dans Naali et que Satisfy sollicite pour intervenir.
Naali n'est pas un cas isolé. La Tribu Happy Kids, livres et outils pédagogiques pour enfants dans lequel Kelly Massol a investi, a diffusé des publicités sponsorisées avec des images de l'émission. Problème, parmi les gens qui ont été ciblés par la pub y'a… Arthur. Une autre entreprise candidate a installé une affiche de trois mètres chez Carrefour avec « vu dans Qui veut être mon associé ». Une autre a diffusé une vidéo de promotion un quart d'heure avant la diffusion. À chaque fois, le producteur fait pression sur les jurés pour qu'ils interviennent. En off, ceux qui ont accepté de répondre disent qu'ils n'ont pas vraiment envie de se mettre en porte à faux avec les boîtes dans lesquelles ils ont investi. Et que globalement, ils s'en foutent, parce que c'est aussi ça une start-up.
Mais Arthur a une façon bien à lui/pour lui, de résumer la situation :
« Il y a un gâteau et tout le monde se sert dedans et ça part dans tous les sens. »
Arthur
S'il se cache parfois derrière la peur de perdre la licence, il dit explicitement dans une réunion de production :
« Nous producteurs, nous gagnons des sous uniquement sur la marge de l'émission qui est de plus en plus petite. »
C'est précisément ce qu'il essaie de résoudre avec Amplify. La rémunération des pauvres petits producteurs.