💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

L’Aile ou la Cuisse

L’épargne est une question de mode. Certains parleront de cycle. Un cycle répond à une phase économique. Les produits vendus au retail, eux, répondent d’abord à des logiques marketing. Non pas que le marketing soit un crime, il faut bien vendre. Mais les classes d’actifs surfent sur des vagues publicitaires pour capter l’attention et l’épargne du retail.

Autour des années 2010, une bascule s’est faite. Internet. Qui existait 20 ans avant, évidemment, avec un taux de pénétration déjà massif. Ce qui a changé est ailleurs : internet a cessé d’être un outil pour devenir une fenêtre vers des outils. Le moment où le mot est devenu ce qu’est « IA » maintenant, un fourre-tout collé sur des tas de trucs qui n’ont rien à voir.

Le mobile a fait le reste. En 2009, BNP lance la première application bancaire française, Les bons comptes, suivie par la Société Générale, puis par tout le monde en 3 ans. Les banques en ligne, elles, étaient là depuis longtemps (Boursorama dès 1998, Fortuneo en 2000, d’abord en courtier, ING en 2000 avec un livret), mais c’est cette décennie-là qui installe la confiance. Et c’est précisément sur cette confiance que naissent les futures fintechs, dont Lydia (2017), devenue entre temps une antonomase, et toute la galaxie de ceux qui ont, comme ils disent, digitalisé l’épargne.

Yomoni en tête dès 2015 avec son assurance-vie pilotée, double rupture sur l’expérience client et sur les frais, rejointe par Nalo en 2017. Depuis, les fintechs poussent comme des écoles de commerce, et fanent souvent aussi vite : le nerf de la guerre reste l’acquisition, entre 20 et 250€ le client selon les profils et les montants. Un coût qui a tué les petits, poussé les gros à des dépenses pharaoniques (Trade Republic) et repositionné les autres sur le B2B2C (OpenStone, Shares). Ce qui, avec le recul, est assez drôle : plusieurs acteurs qui ont bâti leur discours contre les intermédiaires reposent aujourd’hui quasi exclusivement sur des distributeurs historiques, CGP et family offices, pour toucher le retail.

Globalement, les fintechs ont forcé le marché à s’aligner, sur les frais comme sur l’accessibilité. À l’exception notable de BPCE, toutes les grandes banques ont lancé leur offre en ligne, avec plus (Boursobank) ou moins (Bforbank) de succès. L’exemple typique reste le virement instantané : natif chez Lydia dès son lancement, largement poussé par Revolut et N26, « offert » par les banques en 2024, quand la loi allait les y obliger. Le système était prêt depuis le lancement de Target 2 en 2007.

Boursorama

La banque en ligne est déjà là.

Fortuneo et ING

D’abord en courtier pour l’un, avec un livret pour l’autre.

Target 2

Le système qui rend le virement instantané possible est prêt.

Les bons comptes, chez BNP

La première application bancaire française. Tout le monde suit en 3 ans.

Yomoni

L’assurance-vie pilotée, moins chère.

Nalo

Même promesse, sur l’expérience client et sur les frais.

Le virement instantané « offert »

Par les banques, quand la loi allait les y obliger.

Puis est venue l’accessibilité, ce que les pros appellent la retailisation : vendre à des particuliers des produits réservés aux riches ou aux professionnels. Selon la façon de lire la réglementation et les mots employés, c’est plus ou moins légal. Parce qu’au sens de MIF 2, un investisseur professionnel répond à des critères précis, un non-professionnel aussi, et il est interdit de leur parler de la même façon, avec les mêmes agréments, ou de leur refourguer les mêmes produits1.

Le discours, lui, est toujours le même :

  • ton banquier te ment, il te refourgue des produits nuls sur lesquels il se gave en commissions ;
  • les riches ont accès à des placements auxquels t’as pas accès, faute d’argent ou de réseau, et ce sont ceux-là qui rapportent le plus.

Ces constats sont, schématiquement et en exagérant, plutôt vrais. La conclusion, elle, tient du sophisme.

« Donc je vais te rendre ces produits accessibles, et donc tu vas pouvoir t’enrichir comme les riches »

Ce qui est factuellement faux.

Chez BlackRock, le plus gros fonds crédit affiche 250K$ minimum. Le buyout chez KKR, 1M$. Être LP chez CVC, entre 2 et 5M$. Sur certains fonds auxquels ces plateformes donnent accès, le ticket minimum monte même entre 10 et 20M€. Pour des raisons réglementaires, et parce que le gérant n’a aucune envie de gérer une armée de particuliers qu’il juge incapables de comprendre. Le modèle d’OpenStone : acheter une part de ces fonds, la découper en morceaux, et vendre les morceaux. Du private equity, notamment immo, signé Ares, EQT ou Carlyle à partir de 30K€2.

Le ticket minimum, selon la porte d’entrée (à l’échelle, dollars et euros confondus)

Le prix du découpage, lui, n’est pas forcément simple à comprendre. La structure est toujours la même : une couche de frais de la plateforme, droits d’entrée, gestion annuelle du véhicule, parfois une part de la performance, posée par-dessus ceux du fonds sous-jacent, qui prélève déjà sa gestion et son carry. Ce qui est donc logiquement le prix du service rendu. Le blog d’OpenStone annonce des droits d’entrée « entre 0 et 2% »3, confirmé par l’un des dirigeants, quand un avis extérieur relevait plutôt 5% sur un produit distribué en 20244. Deux chiffres possiblement compatibles précisément pour la raison indiquée : le premier est la rémunération de la plateforme, le second ceux du produit et ce qu’il y a dedans, au global.

Dans le détail, la couche annuelle d’une plateforme de ce type tourne autour de 1 à 1,25%, dont 0,35 à 0,5% reviennent à la société de gestion partenaire, avec 0,75% de plus reversés au CGP quand le produit passe par un conseiller. Sur un fonds infrastructure, la ponction descend plutôt vers 0,75%.

Cela dit, découpage n’est pas tout à fait le mot juste : sur certaines plateformes le véhicule n’est ni un feeder ni un fonds fermé, mais une gestion active qui regroupe plusieurs fonds choisis pour être complémentaires en géographie, en taille de société et en secteur, là où un feeder duplique un seul sous-jacent. Les couches s’additionnent quand même : jusqu’à 2% par an chez le distributeur, avant le moindre euro de frais du fonds sous-jacent. Sur un produit bloqué 8 ans, ça fait 16% du capital pour le seul intermédiaire.

Mais bon, rien d’anormal. Le private equity immo ou un fonds LBO, c’est pas vraiment sexy. Mais l’investissement late stage, lui, ne markete pas le produit. Ni même les noms des gérants connus des initiés. Il met en avant le produit final. Epic Games. OpenAI. Anthropic. SpaceX. Des investissements fermés à la fois parce qu’ils sont complexes, mais aussi et surtout parce que la demande est grande, et les poches d’investissement pas extensibles à l’inverse.

Ce qui amène une question.

Imagine que tu tiennes l’opportunité du siècle. Un gain certain. Genre investir dans Zero Bullshit, et donc faire un x1000 en 18 mois. Tu en fais profiter un pote. Mais pourquoi la partager avec des tas d’inconnus ? Le raisonnement a une limite : s’il y a 1M€ à placer et que chacun n’a que 100K€, autant réunir la somme à plusieurs.

Parce que c’est exactement la question que tout le monde devrait se poser sur le private equity late stage. Pourquoi quelqu’un cède sa place ?