💥 Zero Bullshit
Épilogue

Destination Finale

Du 8 septembre au 3 octobre 2025, douze audiences vont donc avoir lieu pour départager les responsabilités, et 5 questions techniques vont structurer ces trois semaines de débats.

La qualification juridique d'abord : escroquerie en bande organisée impliquant une intention délibérée, ou simples pratiques commerciales trompeuses relevant d'une dérive progressive ? La distinction détermine les peines, jusqu'à dix ans pour la première, mais surtout établit le degré d'organisation de la fraude.

La gouvernance des valorisations ensuite. Comment un manuscrit acheté 500k€ pouvait-il générer des parts vendues 12M€ ? Le procès-verbal de renvoi évoque des gonflements moyens de 147%, avec des pointes à 317%. Qui validait ces expertises, selon quelle méthodologie ? Les prévenus invoquent la complexité d'évaluer des biens uniques. L'accusation y voit un système organisé.

Troisième nœud : la promesse de sortie. Les brochures parlaient de « 8 à 9% par an », d'un horizon « 5 à 7 ans », d'une « liquidité organisée ». Aristophil proposait une option de rachat présentée comme quasi automatique dans le discours commercial, mais juridiquement non contraignante. Les enregistrements d'entretiens, les mails, les témoignages viendront éclairer ce décalage entre le discours et le droit.

Le rôle des intermédiaires présents à la barre constitue le quatrième point. Le procès n'examine pas les 600 à 800 personnes qui ont distribué les produits. Il juge les responsabilités des dirigeants de réseaux : savaient-ils la réalité derrière les valorisations ? Les commissions seront évidemment scrutées comme élément d'intentionnalité.

Enfin, la traçabilité interne. Les mails entre dirigeants, les comptes-rendus de comités, les contrats avec les apporteurs d'affaires : chaque document sera analysé pour établir qui savait quoi et quand. L'accusation cherche la preuve d'une connaissance précoce du caractère insoutenable du modèle. La défense plaidera sans doute la bonne foi.

Côté calendrier, le procès aura lieu en 3 temps.

  • Première semaine : lecture de l'ordonnance de renvoi, qualification juridique, auditions des parties civiles représentatives.
  • Deuxième semaine : expertises sur les valorisations, analyse de la chaîne de distribution, décryptage des montages.
  • Troisième et quatrième semaines : plaidoiries, réquisitions, délibéré.

Mais ce que le pénal ne jugera pas mérite d'être noté également.

  • La redistribution aux victimes, ces 7 à 8% récupérés en moyenne après les ventes aux enchères, relève de la liquidation judiciaire, procédure distincte. Globalement les pertes sont acquises.
  • Le standard professionnel des CGP également, a lui été fixé par les juridictions civiles qu’on a vu avant : la dizaine d'arrêts depuis 2019 a établi les manquements, que le pénal ne modifiera pas.
  • Enfin, la valeur culturelle et intrinsèque des œuvres restera hors débat. Le tribunal examine des mécaniques financières, pas de la critique littéraire, même si ce sont des pans entiers de notre Histoire qui sont au coeur du débat.

Reste que pour tous les professionnels du patrimoine, et plus largement de l’épargne, les enseignements dépassent le cas Aristophil. Les standards se sont durcis sous la pression du régulateur, de la jurisprudence civile et de l'autorégulation professionnelle.

La valorisation des actifs alternatifs exige désormais deux ou trois avis indépendants minimum, avec des méthodologies transparentes et comparables récents. Les écarts supérieurs à 30% déclenchent des alertes. Si le marché est trop étroit pour fournir des références fiables, c'est un signal sur la liquidité, pas une excuse pour inventer des prix.

Le même problème de pose d’ailleurs pour les SCPI, entre autres fonds immobiliers. Depuis bientôt 3 ans, plusieurs gérants se battent avec leurs évaluateurs pour obtenir des prix qui, certes doivent rester cohérents, permettent de ne pas massacrer les valos des fonds. Le tout par des évaluateurs qui ne foutent jamais un panard dans les actifs, et se contentent de croiser quelques lignes Excel.

Mieux (pire ?). J’ai récemment vu un fonds utiliser comme méthode de valorisation, non pas les actifs sous-jacents (pourtant majoritairement cotés), mais le prix des transactions, qu’il décide donc lui-même auprès de ses clients (à qui il distribue sans passeport, mais bon ça sera l’objet d’une newsletter dédiée).

Quant à la liquidité avancée par Aristophil, et qui a été l’un des gros arguments commerciaux, on sait encore aujourd’hui que c’est problématique. Depuis quelques années, de nombreux acteurs du non côté, notamment immobilier via la tokenisation et private equity via le crowdfuding, promettent une liquidité via un marché secondaire (plus ou moins réglementaire, d’ailleurs) qu’ils ne maitrisent pourtant pas. Parce que non, tokeniser un bien et le coller sur une blockchain ne présume pas du fait que quelqu’un va vouloir le racheter.

Plus largement, si le cadre réglementaire des biens divers a été renforcé par la loi Hamon de 2014, on voit de plus en plus d’actifs exotiques (montres, cartes Pokémon et j’en passe) proposés aux investisseurs retails, souvent les plus fragiles d’ailleurs, utilisant des discours parfois carrément mensongers. Certes, cela concerne peu les distributeurs. Mais cela interroge également sur l’adéquation au profil. Combien de KYC voit-on où il suffit de dire « OK » comme « Avez-vous 18 ans » sur un site porno, avec un avertissement sur une surexposition ?

Enfin, évidemment, il y a l’éternelle question des conflits d’intérêts.

Récemment, un CGP m’expliquait que s’il n’était pas payé en rétro mais en honoraires, alors il n’aurait plus de clients. C’est précisément le problème.

De la même manière que les agents immos peinent à justifier leurs honoraires autrement qu’en parlant de leurs charges, nombres d’intermédiaires n’arrivent pas à expliquer pourquoi leur conseil à de la valeur.

Et l’une des raisons est simple : c’est qu’il n’en a pas.

Non pas parce que les CGP sont nuls et qu’ils sont pas foutus de faire une alloc’ correcte, mais parce que l’immense majorité des clients de CGP (ou d’intermédiaire)… n’en ont pas besoin.

Imaginez un monde où vous seriez obligés de payer un agent immo pour qu’il commercialiser votre bien. Combien de clients accepteraient de filer 1000, 3000, 5000€ ? Probablement très peu. Mais ça éloignerait les touristes, aussi bien les clients que les agents. Et ça redonnerait de la valeur au métier.

De même, si un conseil ne peut pas être valorisé quelques centaines ou milliers d’euros, c’est probablement qu’il n’est pas utile. Parce que personne n’a besoin d’un CGP pour déterminer une alloc sur 100K€, pour mettre 200€ / mois sur une assurance vie, ou choisir entre Remake et Iroko.

L’expertise est à un niveau tout autre.

A travers les bilans patrimoniaux gratuits et les rétros rarement comprises par les clients, 95% des CGP36 se positionnent eux-même dans un conflit d’intérêt permanent. Certes, tous les CGP non indépendant ne sont pas nuls. Mais soyons réalistes. Avec des produits très rémunérateurs comme la SCPI, le feu Pinel ou Aristophil, qui demandent très peu de travail (à l’inverse de monter un investissement locatif de toutes pièces), comment encourage un minimum d’alignement des intérêts.

Cela dit, soyons raisonnables. Le procès Aristophil est avant tout celui des dirigeants et de ceux qui les ont couvert. Les CGP ne sont pas responsables de l'escroquerie elle-même : ils n'ont pas conçu le système, ni falsifié les valorisations.

Mais ils ont diffusé le discours, sans trop l’interroger. De même que nombreux sont ceux encore, qui diffusent le mirage de la défiscalisation au mépris de la rentabilité réelle.

Reste qu’on peut se poser une question.

Est-ce que l’affaire Aristophil aurait existé avec une rétrocommission à 4% ?

Ou mieux.

Est-ce que l’affaire Aristophil aurait existé dans un monde sans rétrocommission ?