S’il est toujours plus facile de revenir après coup sur une histoire pour la réécrire à l’aune de ce qu’on sait après son dénouement, il se trouve quand même que nombre de fraudes financières majeures auraient pu être détectées plus tôt. Et avec peu d’efforts.
Enron : le géant de l’énergie qui a dupé le monde entier. Derrière l’image d’une entreprise visionnaire, les chiffres racontaient une toute autre histoire. La fraude était omniprésente, sophistiquée, et pourtant, un simple regard mathématique sur les comptes aurait pu trahir l’arnaque.
Tout commence avec une journaliste. En mars 2001, Bethany McLean, du magazine Fortune, pose une question qui aurait dû alerter tout Wall Street : « Enron est-il surcoté ? » À l’époque, les analystes recommandent encore massivement le titre à l’achat. Pourtant, McLean pointe du doigt un modèle opaque, un endettement massif et des profits qui semblent sortis de nulle part. La réponse des dirigeants d’Enron est évasive. Trop évasive.
Ce que personne ne voit encore, ou ne veut voir, c’est que l’empire repose sur une montagne de sociétés-écrans. Plus de 2000 entités offshore, servant à dissimuler les pertes et gonfler artificiellement les bénéfices. Un jeu comptable qui transforme des dettes en actifs, qui fait passer des prêts bancaires pour des revenus. Andrew Fastow, directeur financier, orchestre ces montages avec une audace déconcertante.
Le mécanisme ?
Autre tour de passe-passe : le mark-to-market accounting, qui consiste à enregistrer dès aujourd’hui des profits futurs, supposés réalisés sur la durée de contrats à long terme. Peu importe si, en réalité, ces profits n’arriveront jamais. Tout ce qui compte, c’est l’effet immédiat sur le cours de l’action.
Et pourtant, la loi de Benford aurait pu/dû signaler l’alerte. Une analyse forensique des chiffres d’Enron a révélé que les revenus comptabilisés ne respectaient pas la répartition normale des premiers chiffres. Trop de chiffres arrondis, avec une tendance notable à des bénéfices ajustés sur des paliers artificiels ($0.10, $0.20, etc.), un signe évident de manipulation intentionnelle. Enron a également manipulé son net income, une catégorie qui a montré une forte déviation par rapport à Benford pendant la période précédant sa faillite.
En janvier 2002, Arthur Andersen, le prestigieux cabinet d’audit qui couvrait Enron, et qui utilisait Benford depuis 15 ans, détruit en urgence 1,7t de documents.
Mais la vérité, elle, est inscrite dans les chiffres.
Quand la bulle éclate, il est déjà trop tard. L’effondrement est brutal. Les dirigeants avaient vendu leurs actions par millions avant la faillite : Kenneth Lay, Jeffrey Skilling, Fastow lui-même. Ils savaient. Les employés, eux, ont tout perdu. Les retraites, les économies, la confiance dans le système.
Le géant japonais de l’électronique, a admis en 2015 avoir surévalué ses bénéfices de plus de 1,2G$ sur sept ans. L’enquête a révélé que l’entreprise avait manipulé ses comptes dès 2008, en comptabilisant prématurément des revenus futurs et en dissimulant des charges.
L’application de Benford a montré que les anomalies comptables étaient détectables bien avant la révélation du scandale13 : les bilans financiers de Toshiba entre 2008 et 2014 présentaient une surreprésentation anormale des chiffres 5 et 6 en première position, signe de manipulation. Cette distorsion n’a été observée dans aucun autre grand conglomérat japonais à l’époque, ce qui aurait pu inciter à une investigation plus approfondie.
Et surtout, ces écarts apparaissent à partir de 2008, ce qui signifie qu’un audit basé sur cette méthode aurait pu détecter des signaux d’alerte sept ans avant que l’enquête officielle ne soit ouverte. Et que Benford permettait de voir la fraude dès la première année.
Pourtant, ce n’est qu’après l’effondrement de l’action Toshiba en mai 2015 que les auditeurs et les autorités ont commencé à scruter ces anomalies.
Cette fraude massive a conduit à la démission du PDG Hisao Tanaka et de plusieurs cadres dirigeants, et a nécessité une restructuration complète de l’entreprise, avec des suppressions de plus de 8 000 postes et la vente de certaines divisions stratégiques.
Valeant Pharmaceuticals, souvent comparé à Enron pour son utilisation d’entités satellites afin de gonfler artificiellement ses revenus, a vu son cours de bourse chuter de 90% après l’ouverture d’une enquête de la SEC en 2015.
Une étude14 menée par Deutsche Bank a appliqué la loi de Benford aux états financiers de Valeant en 2013 et 2014, et a identifié l’entreprise comme étant dans les 5% les plus susceptibles d’avoir des irrégularités comptables parmi les sociétés analysées
Ce modèle n’a pourtant pas été utilisé de manière préventive. La SEC n’a commencé son enquête qu’en 2015, et il a fallu attendre 2020 pour que Valeant (renommée Bausch Health) soit formellement inculpée pour manipulation comptable.
L’enquête a révélé que Valeant utilisait des specialty pharmacies comme Philidor pour enregistrer des ventes fictives et gonfler artificiellement ses revenus. En 2014, plus de 10% du chiffre d’affaires de Valeant provenait de Philidor, ce qui a permis à l’entreprise de masquer des baisses de ventes sur d’autres segments15. La société a également procédé à des hausses de prix spectaculaires sur des médicaments essentiels, parfois de plus de 500% en un an, pour compenser les coûts de ses acquisitions agressives.
Suite aux annonces de la SEC, la valeur boursière de Valeant est passée de 90G$ en août 2015 à moins de 10G$ en 2017. La société a été contrainte de vendre plusieurs filiales pour éviter la faillite et a dû payer une amende de 45M€ à la SEC en 202016 pour avoir manipulé ses états financiers.
Le scandale du Libor en 2012 a révélé comment des traders de plusieurs grandes banques ont manipulé les taux d'intérêt interbancaires à leur avantage. Pendant des années, ils ont soumis des taux artificiellement ajustés pour maximiser leurs profits.
Pourtant dès 2005, Benford pouvait mettre en évidence des anomalies statistiques significatives17, suggérant une manipulation bien plus précoce qu’initialement suspectée. Une étude couvrant la période 2005-2008 a montré que les taux soumis présentaient des écarts systématiques par rapport à la distribution de Benford, confirmant un schéma récurrent de manipulation.
Les principaux écarts observés :
Sept ans avant, il aurait été possible de découvrir la fraude18, qui a conduit à des sanctions massives :
Avant son entrée dans la zone euro, la Grèce a falsifié ses comptes publics pour répondre aux critères d'adhésion de l'Union européenne. Avec l'aide de Goldman Sachs, le pays a utilisé des swaps de devises complexes pour masquer la véritable ampleur de sa dette. Une analyse19 rétrospective des chiffres budgétaires grecs a révélé des écarts significatifs par rapport à la loi de Benford.
Si la fraude est avérée en 2010, il aurait été possible de détecter des écarts significatifs en 2001 et 200920, années correspondant respectivement à l’entrée de la Grèce dans la zone euro et à la révision des statistiques budgétaires.
Plus largement une étude appliquée aux données économiques de 27 pays de l’UE aurait confirmé que la Grèce affichait les plus grandes déviations par rapport à la distribution de Benford, et aurait dû donner l’alerte21. D’autant que la fraude était visible sur 130 indicateurs macroéconomiques par an sur 11 ans22 et ne concernait que les chiffres grecs23.
Lorsque la vérité éclate en 2010, la Grèce est au bord de la faillite, déclenchant une crise majeure au sein de la zone euro. La révision des comptes grecs par Eurostat a confirmé une sous-estimation du déficit de plusieurs points de PIB, déclenchant une perte de confiance des marchés et forçant la mise en place de plans de sauvetage successifs24.
Bien que la manipulation des comptes grecs ait été un secret de Polichinelle parmi les institutions européennes, l’application systématique de Benford à la surveillance budgétaire aurait pu rendre ces anomalies plus visibles et incontestables bien avant l’effondrement du pays25.