💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Boom & Bust Gospel

Cathie contre Goliath

Décembre 2013, Manhattan. Cathie Wood claque la porte d'AllianceBernstein après douze ans de montagnes russes. Son péché ? Avoir voulu lancer des ETF sur l'innovation disruptive. La réponse du board : trop risqué, trop volatil, pas pour leurs clients institutionnels1.

Wood avait déjà une sacrée réputation. Ses portefeuilles thématiques chez AllianceBernstein ont alterné phases de surperformance et drawdowns sévères, notamment autour de 2008. Lisa Shalett (devenue CIO chez Morgan Stanley) résumera plus tard2 :

« Cathie's a boom or bust investor ».

Le conflit post-2008 portait en réalité sur la concentration des portefeuilles : AllianceBernstein veut lui imposer plus de diversification et des limites de taille de position. Mais Wood refuse. Elle voyait des boîtes publiques valorisées à 10% de leurs équivalents privés et voulait y aller à fond. On lui demandait de diluer sa conviction, racontera-t-elle plus tard. Un peu comme si on lui demandait d'être moins Wood.

A plusieurs reprises elle revient à la charge, mais son idée d'ETF actifs centrés sur l'innovation est recalée à chaque fois par AllianceBernstein qui pense ne pas pouvoir convaincre ses clients instits. Et encore moins vers le retail, qui est la véritable cible de Wood. Parce qu’à l’époque, elle portait déjà ce fameux rêve de démocratisation qu’on voit sur toutes les lèvres de founders de fintech. Et dont on sait aujourd’hui c’est que rarement synonyme de performance, mais plutôt de frais.

Born to Leverage

Wood lance ARK Invest en janvier 2014 avec du capital personnel et un petit secret : Bill Hwang, patron d'Archegos Capital Management, a mis au pot pour les quatre premiers ETF3. Ce détail ne sera révélé que bien longtemps après en 2021 après l'implosion spectaculaire d'Archegos qui coûtera 10G$ aux banques4.

L'ironie est savoureuse. Hwang, chrétien évangélique comme Wood, gérait son family office comme un casino à effet de levier, via des total return swaps5 pour masquer des positions massives. Son explosion en 2021 révélera des paris à 5 contre 1 sur des actions individuelles. Exactement le genre de comportement que Wood prétend combattre avec sa « transparence radicale »6. Or so called.

Reste qu’en 2014, l'argent de Hwang tombe à pic. Les market makers en avaient marre de financer des ETF actifs qui ne décollaient pas et à l’époque, Wood a plusieurs fois confessé qu’il était déjà très complexe de seed un ETF actif, qui impliquait des démarches réglementaires spécifiques. Mais à l’automne 2014, ARK obtient les autorisations et lance quatre ETF, soit 5 ans avec la fameuse règle 6c-117 qui standardise l'ETF Rule.

Big Ideas, Bigger Ego

La vision de Wood tient en une phrase : l'innovation disruptive est mal valorisée par des marchés obsédés par les indices traditionnels. ARK formalise ces thèmes chaque année dans son Big Ideas Report, et se concerne sur cinq piliers qui se veulent les vecteurs de cette révolution.

  • La révolution génomique. Le code de la vie devient programmable, clame Wood. CRISPR, Illumina, Editas Medicine, elle mise sur tout ce qui touche à l'édition génétique. Prix Nobel 2020 pour les inventeurs de CRISPR ? Validation ultime. Sauf que les thérapies commerciales se font attendre et que les valorisations restent... optimistes.
  • L'autonomie et l'énergie, c'est le pari Tesla avant tout. La boîte d'Elon Musk représentera jusqu'à 11% du portefeuille phare d'ARK. Véhicules électriques, conduite autonome, stockage par batteries, et même fusées avec SpaceX (si c'était coté). Wood voit Tesla comme Apple et Amazon réunis, version automobile. Les sceptiques voient surtout un constructeur auto valorisé comme les 10 plus gros réunis.
  • La robotique et l'IA ? Wood projette 24’000G$ de revenus. Basé sur l'extrapolation de courbes exponentielles et la conviction que chaque usine, chaque entrepôt, chaque foyer aura ses robots. Boston Dynamics fait des vidéos virales de chiens robots, mais les applications commerciales massives ? On attend toujours.
  • La fintech et les cryptos constituent le pari le plus audacieux. Wood voit Bitcoin à 1M$ l'unité. Et pourquoi s'arrêter là ? Square (devenu Block), Coinbase, Grayscale Bitcoin Trust, elle accumule tout ce qui touche de près ou de loin à la blockchain. Les institutionnels la regardent comme une illuminée. Les crypto-bros l'adorent.
  • L'internet nouvelle génération ? Un fourre-tout pratique pour caser Roku, Zoom, Unity, Roblox et toute boîte qui fait du cloud, de l'IoT ou du métavers. La définition reste volontairement floue.

Ces prédictions spectaculaires transforment Wood en prophète des marchés retail. Ils raffolent de ses analyses de 100 pages, débattent de ses modèles Excel sur Reddit, se convainquent qu'ils comprennent la « disruption » mieux que les boomers de Wall Street. Une aubaine pour ce retail qui s’imagine aguerri parce qu’ils font d’interminables analyses techniques inutilement complexe. Mais voila. Le retail veut du rêve, des « to the moon », pas des rendements annualisés à 8%. Wood leur sert exactement ça.

Parce qu’en réalité, si aujourd’hui les fonds de private equity se démocratise à grand coups de frais (et qu’on apprend même que Blast, à court de deal flow en France, va proposer des levées Y Combinator), à l’époque c’était très complexe.

Et finalement, la vision est Wood ressemble un peu à ça. Du VC late stage, mais en ETF.

In-Kind of Magic

Le choix de la structure ETF n'est pas anodin. D'abord, l'efficacité fiscale. Les ETF peuvent traiter en nature (in-kind8) à la création/rachat, ce qui limite les distributions imposables par rapport aux fonds ouverts classiques. Un fonds mutuel classique qui trade autant qu'ARK (100% de turnover annuel) transformerait ses porteurs en contributeurs majeurs de l'IRS9. L'ETF ? Quasi zéro impôt tant que vous ne vendez pas. Malin.

Ensuite, la liquidité intrajournalière. Les ETF se tradent en continu, comme des actions. Parfait pour une clientèle retail qui sera bientôt habituée à Robinhood. Un fonds mutuel avec sa NAV10 unique quotidienne ? Trop XXe siècle. Wood voulait que ses produits soient « memeable », même si le terme n'existait pas encore en 2014.

Et pour finir, la transparence totale constitue le coup de génie marketing. ARK publie quotidiennement ses holdings et envoie un email de trades pour ses ETF actifs11. Si vous voulez nous copier, allez-y, provoque Wood. En réalité, elle sait que 99% des copieurs vendront au premier trou d'air. La transparence crée surtout un sentiment de proximité. Les fans d'ARK savent ce que « Cathie » achète avant que Bloomberg ne le rapporte.

💡 Les ETF pour les nuls

Contrairement à un fonds classique où vous donnez du cash et recevez des parts, l'ETF fonctionne par échange de paniers de titres. Les Participants Autorisés (grosses banques comme JP Morgan ou traders haute fréquence comme Jane Street) apportent un panier de titres à l'émetteur et reçoivent des parts ETF. Inversement, ils peuvent rendre des parts et récupérer des titres. Ce mécanisme maintient le prix aligné sur la valeur nette d'inventaire. La transparence quotidienne permet aux AP de connaître exactement la composition. C'est la base qui rend possible la négociation continue en bourse.

Trading Truman Show

La publication quotidienne des trades constitue la signature d'ARK. Chaque soir, email aux abonnés : voici ce qu'on a acheté, voici ce qu'on a vendu. Des sites entiers trackent les moindres mouvements. Des comptes Twitter avec des centaines de milliers de followers dissèquent chaque décision.

Capture du site de fan cathiesark.com

Cette transparence crée un écosystème parasitaire fascinant. Les day traders tentent de devancer les achats d'ARK. Les algos analysent les patterns de trading de Wood. Les influenceurs TikTok expliquent pourquoi « Cathie » a raison d'acheter telle obscure biotech. Jim Cramer, d’ailleurs, mettait en garde dès janvier 2021 contre le jeu de deviner ce que Wood allait acheter12.

Mais évidemment, Wood cultive consciemment cette aura. Surnommée « Mama Cathie » par ses fans, elle tweete des versets bibliques entre deux prédictions sur Tesla. Ses apparitions médiatiques se multiplient. Dans ses webinaires mensuels, Wood explique pourquoi l'innovation va exploser, pourquoi les indices traditionnels vont sous-performer, pourquoi il convient d'avoir foi dans la disruption. Oui, foi.

Mais est-ce bien rentable ?

Equity Junkie

Nikko Asset Management prend 15% du capital en 201713. Les Japonais apportent plus que du cash : une vitrine asiatique et une validation institutionnelle. Mais selon plusieurs Insiders, cette dilution montre surtout qu'ARK avait besoin d'argent frais pour survivre.

Resolute Investment Managers entre également au capital avec une option majoritaire, que Wood la rachètera in extremis fin 2020 avec un financement d'Eldridge Industries pour garder le contrôle14. Elle empruntera pour maintenir son indépendance, signe que le contrôle de sa vision reste non négociable.

L'équipe s'étoffe lentement. Le management se renforce côté finance et recherche en 2018-2019. Des analystes sont recrutés pour chaque pilier d'innovation. Mais la structure reste lean, une trentaine de personnes fin 2019. Et surtout : pas de risk officer dédié, pas d'équipe de gestion des risques. Pas utile selon Wood15.

« On investit sur cinq ans, pas besoin de risk management court terme ».

ARKanoid

Fin 2019, l’AUM16 d'ARK dépasse la dizaine de milliards. La structure est rentable avec grâce à des frais autour de 0,75% (0,88% pour ARKW). L'entreprise a trouvé son modèle, avec une marque qui commence à résonner. Et surtout, Wood a réussi son pari initial : créer une structure pour investir dans l'innovation sans les contraintes des grands groupes.

Mais les failles sont déjà visibles. La concentration excessive17 (les mêmes 50 boîtes dans tous les ETF). L'absence de gestion du risque. La confusion entre potentiel technologique et réalité commerciale. Le financement initial par un futur criminel financier. La transparence qui devient un cirque médiatique. Les suiveurs qui amplifient chaque mouvement.

Les ingrédients de la catastrophe sont en place. Il ne manque qu'un catalyseur. Il arrivera sous la forme d'une pandémie mondiale et de banques centrales imprimant des trillions. L'innovation que Wood prêchait depuis six ans va soudain devenir la seule chose qui compte. Pour le meilleur. Puis pour le pire.