Dans les couloirs feutrés du Palais Bourbon, certaines missions d'information naissent d'un constat brutal. Celle sur la rémunération de l'épargne populaire démarre par un paradoxe qui claque comme une gifle : jamais les Français n'ont autant épargné, rarement leur épargne n'a aussi peu rapporté. En tout cas, c’est la conclusion que les rapporteurs déroulent depuis quelques jours.
Mais la manière dont ils sont arrivés à cette conclusion pose grandement question.
Au cœur de l'Assemblée nationale, la commission des finances n'est pas une commission comme les autres. Héritière des prérogatives historiques du Parlement - le consentement à l'impôt -, elle examine chaque année le budget de l'État, contrôle l'exécution des lois de finances et surveille l'emploi de l'argent public.
Présidée traditionnellement par un membre de l'opposition, elle compte une soixantaine de députés issus de tous les groupes politiques. Son pouvoir ? Considérable. Elle peut convoquer n'importe quel ministre, exiger des documents de l'administration, mener des contrôles sur pièce et sur place. C'est le gendarme financier du Parlement.
Mais la commission ne se contente pas d'examiner les budgets. Le Règlement de l'Assemblée nationale2 lui donne un outil assez puissant : la mission d'information. Concrètement, la commission désigne un ou plusieurs rapporteurs chargés d'enquêter sur un sujet précis.
Ces rapporteurs désignés disposent alors de pouvoirs étendus : ils peuvent auditionner des témoins, réclamer des documents, se rendre sur le terrain. Leurs travaux débouchent sur un rapport public qui, s'il n'a pas force de loi, peut secouer les consciences et préparer de futures réformes.
C'est exactement ce qui s'est passé avec la mission sur la rémunération de l’épargne populaire et des classes moyennes, dont les rapports sont :
La décision de lancer cette mission spécifique intervient dans un contexte particulier. L'inflation, que l'on croyait disparue depuis les années 1980, fait son grand retour. Les taux du livret A augmentent, certes, mais restent inférieurs à la hausse des prix. L'épargne des Français fond comme neige au soleil.
La commission des finances décide d'y voir plus clair. Elle mandate deux de ses membres : un député de l'opposition et un de la majorité, garantie d'objectivité et de transpartisanité.
Tanguy et Jolivet forment un tandem politiquement improbable mais efficace, ce qui est plutôt commun en commission, notamment quand les caméras ne sont pas là. Pendant des mois, ils vont auditionner tous les acteurs du système : la direction du Trésor, la Banque de France, la Cour des comptes, les banques, les assureurs, les associations de défense des épargnants. Au total, une trentaine d'auditions qui dessinent progressivement le portrait d'un système à bout de souffle.
En tout cas, c’est ce qui est dit en conclusion.
Le problème, c’est que la conclusion a peut-être été soufflée par un des acteurs auditionnés, qui est également à l’origine de l’intérêt de Tanguy pour le sujet : la FAIDER3.
Un assistant parlement m’explique que c’est une phrase de la FAIDER qui aurait convaincu la commission d’enclencher une mission d’information.
« Entre 2021 et 2023, selon la FAIDER, les Français auraient perdu 300 milliards d'euros de pouvoir d'achat sur leur épargne dite « populaire » - celle des livrets A, des assurances-vie en euros, des comptes bancaires. »
Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si cette information est reprise dès l’introduction du rapport, qui cite tour à tour des chiffres de l’INSEE ou de l’OCDE pour mettre du contexte. Puis arrive donc la fameuse phrase de la FAIDER, puis une autre de l’AFG4, le lobby des gérants d’actifs qui représente 4600G€ d’AUM5 :
« Un épargnant qui plaçait 1 000 euros en 2003 sur son livret A finit avec 1 400 euros en 2023 ; placés en actions en respectant l’indice du CAC40, ce même épargnant disposerait de 2 700 euros ! »
Point d’exclamation.
Les chiffres, et notamment celui de la FAIDER, sont repris dans une majorité de médias qui relaient l’information, d’Europe 1 à LCP6 en passant par Capital7 ou Le Parisien8.
Pour raconter ça, l’AFG a envoyé 3 personnes :
Sauf que Sebton, c’est l’ancien patron de Natixis IM, et depuis janvier, le grand patron de Natixis. Et ce problème, on le retrouve dans une bonne partie des auditionnés.
Certes, on y trouve les institutionnels attendus : direction du Trésor, Banque de France, Cour des comptes, Caisse des dépôts. Mais qui d'autre les rapporteurs ont-ils écouté ?
Du côté des vrais défenseurs des épargnants, le compte est vite fait. France Conso Banque, une association de défense des consommateurs spécialisée dans les litiges bancaires, a envoyé deux représentants. L'Observatoire de l'épargne européenne, think tank privé plutôt neutre composé d'anciens hauts fonctionnaires, était représenté par une personne. C'est à peu près tout.
Face à eux, une armada de lobbyistes : trois personnes de la Fédération bancaire française (le lobby des banques), deux de BPCE, deux de BNP Paribas, deux de La Banque Postale, trois du Crédit Mutuel. Côté assurances, deux représentants de France Assureurs, la fédération qui regroupe 260 sociétés d'assurance et de réassurance, dont Franck Le Vallois DG, mais aussi DG de MMA et Philippe Bernardi, ex-DG d’Axa Prévoyance. Sans oublier deux personnes de l'ANACOFI9, deux d'AGEA (la fédération des agents généraux d'assurance), et même deux de l'Institut pour l'éducation financière du public, financé en partie par... les banques et assureurs. Pour l’immo, on retrouve l’IEIF10, le lobby des gérants de fonds immos, représenté notamment par Pierre Schoeffler, advisor de La Française.
Au total, une écrasante majorité d'acteurs qui vivent de la vente de produits financiers chargés en frais et commissions.
Mais heureusement, on a aussi Guillaume Prache qui préside la fameuse FAIDER qui revendique 1,4M de membres représentés.
Sauf que… derrière le terme un peu générique d’association, de consommateurs et blablabla se cache une réalité un peu plus complexe…
Créée en 2005, la FAIDER fédère (oh ça va hein) une constellation d'associations.
Certaines sont largement reconnues, comme l'ADAM11, présidée par Colette Neuville : depuis des décennies, cette pasionaria des petits porteurs ferraille dans les assemblées générales des grandes entreprises pour défendre les actionnaires minoritaires. Son travail est reconnu et respecté de tous.
Mais d'autres posent un peu plus question.
Prenez l’ANCRE, par exemple. Son président, Patrick Grosjean, n'est autre que l'ancien directeur des opérations d'Allianz France, et membre du comex jusqu'en 2018. Sur le site de l'association censée défendre les épargnants, on trouve... 11 produits Allianz. Rien d'autre. Son siège est au 27 bd des Italiens, dans un bel immeuble acheté par Allianz Invest Pierre. Une association de défense des consommateurs ou un prolongement marketing de l'assureur ? La frontière devient floue.
L’AGIPI12 joue sur une ambiguïté similaire. Créée en 1976, cette « association d'assurés » revendique 620K adhérents et gère 20G€ d'épargne. Impressionnant. Sauf qu'AGIPI est avant tout partenaire d'Axa et commercialise principalement... des produits Axa. Son président, François Pierson, est d’ailleurs l’ancien patron… d’Axa. Association de défense ou réseau de distribution déguisé ?
Même schéma avec l'Association Liberté Retraite de La Banque Postale. Sa présidente, Danielle Wajsbrot, n'est autre que l'ancienne directrice du Pôle Assurance de La Banque Postale, poste qu'elle a occupé pendant douze ans. Mais là où ça devient vraiment intéressant, c'est que l'ALR n'est pas une simple association de défense des consommateurs : elle a le statut de GERP13, enregistré à l'ACPR. En clair, c'est une structure qui souscrit et gère des contrats d'assurance-retraite. Son siège social se trouve au 4 promenade Cœur de ville à Issy-les-Moulineaux. La même adresse que CNP Assurances, l'assureur de La Banque Postale.
Et que dire de PERF, l'association pour la Promotion de l'Épargne et la Retraite des Français ? Son président, Alexis De Rozières, dirige par ailleurs Eres qui se présente fièrement comme « le meilleur de l'épargne salariale et de l'épargne personnelle, réunis pour vous. » L'association propose deux produits : PER Eres avec SwissLife et PER Eres by Spirica. Aucun lien, fils unique. Quant au siège, prenez un chewing-gum Émile, je vous le donne en mille, il est au 115 rue Réaumur dans le 2e arrondissement de Paris. Exactement la même adresse qu'Eres Assurances, la société de courtage du groupe.
Ou sinon on a :
Au final, la FAIDER ressemble moins à une fédération d'associations de défense des épargnants qu'à un club où les assureurs ont placé leurs représentants. Parmi les 13 associations membres, combien défendent vraiment les intérêts des épargnants plutôt que ceux des compagnies d'assurance ? La question mérite d'être posée quand on voit que la plupart sont dirigées par d'anciens cadres d'assureurs, siègent dans leurs locaux, ou ne sont que des courtiers déguisés dans un costume d’association, bien loin des tartelettes de Véronique vendues à la kermesse de Timéo pour financer le voyage à La Mer de Sable.
C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le chiffre des « 300 milliards perdus » brandis par la FAIDER. La question devrait être : perdus pour qui ?