💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

Livret A, plan B

Parce que comme les disent les rapports, l’épargne des Français, c’est 6000G€. Et y’a pas une slide stratégique d’un gérant ou d’un deck de fintech qui ne mentionne pas ce chiffre qui fait rêver tout le monde.

Surtout quand on regarde en détail à quoi ça ressemble14 :

Détail des placements financiers

Flux en milliards du T4 2024

Si on résume :

  • 12% sur les comptes courants
  • 15% sur les livrets réglementaires (LEP, Livret A, LDD etc.)
  • 6% sur les livrets bancaires ou équivalents
  • 24% en assurance vie
  • 22% en participations non cotées15
  • 4,7% en actions
  • 2,6% en OPC16 détenus en direct (FCPI, SCPI, SICAV et autres FIA17)

Donc on voit bien que les acteurs en présence représentent une minorité de ces placements, et qu’une grosse partie de l’épargne pourrait encore être redirigée vers d’autres produits. Plus rémunérateurs. Pour le client, peut-être. Pour les gérants et intermédiaires, surtout.

Le problème, c’est que c’est globalement ça, qui est le point de départ du rapport. Et ça explique peut-être pourquoi les députés sont passés à ce point à côté du sujet.

Dans la première partie, ils expliquent pendant une vingtaine de pages la différence entre les différents placements réglementés, parce qu’effectivement : y’en a 618 ! Avec des fonctionnements différents, et des plafonds, des garanties etc., différents.

Ils y expliquent notamment que la distribution n’est pas assez rémunératrice pour les banques, notamment dans un contexte de taux bas, tout en précisant ne pas avoir été convaincu par le fait de devoir mieux payer les banques.

Et de conclure qu’il faut :

  • Simplifier et unifier ;
  • Supprimer à terme la rémunération des banques.

Le problème, c’est que dans tout l’historique que les rapporteurs font de ces produits réglementés, ils n’expliquent jamais pourquoi ils sont dans cet état. Pire : ils ne l’ont pas compris.

Parce que la philosophie de cette épargne réglementée c’est double :

  • Ce qui est visible : proposer un placement extrêmement simple qui s’approche de l’inflation, sans risque ;
  • Ce qui n’est pas visible : financer des verticales très spécifiques, notamment le logement social dans le cas du Livret A.

Et cette incompréhension est résumée dans 2 recommandations :

  • N° 9 : garantir à l’épargne réglementée un niveau de rémunération la protégeant de l’érosion monétaire.
  • N° 10 : consacrer les emplois de l’épargne réglementée populaire et des classes modestes au financement d’actifs associant rentabilité et solidité plutôt que actifs non rentables.

La formule magique

Le problème c’est que le taux protège globalement de l’inflation, en temps normal, grâce à une formule (que j’ai expliquée ici), qui n’a pas été respectée (j’en avais parlé ici) et qui a couté 74G€ aux Français en 4 ans. Selon mes informations, les deux rapporteurs ont posé la question, notamment à la Banque de France, qui est restée très évasive sur la raison pour laquelle formule avait été changée, au détriment des épargnants.

Mais pas une seule question sur les dérogations qui ont amené Bercy à mettre un taux plus bas que celui que la formule donnait alors. Selon une personne proche des rédacteurs… le problème n’a même pas été soulevé.

Pourtant, la réponse était dans le panel d’invités puisque selon un haut fonctionnaire qui requiert l’anonymat, l’idée aurait été soumise par la FFB, avant d’être reprise par les autorités. A plusieurs reprises, j’ai d’ailleurs interrogé l’ACPR, la Banque de France et Bercy afin, comme la loi les y oblige19, de me voir communiquer les communications entre le lobby des banques et l’administration. L’intégralité des demandes est restée lettre morte auprès des CADA des administrations20. Ce qui est un délit, au passage.

Parce qu’en réalité, si la loi avait été appliquée, le Livret A aurait globalement suivi l’inflation.

Calculs d’apothicaires

Quant à l’emploi des fonds, les rapporteurs expliquent que c’est parce que l’argent serait mal employé par le Fonds d’épargne, qui financerait des actifs sans rendement, alors que le CAC40 afficherait 13% annuel depuis 1990.

Point d’exclamation, again.

Selon mes informations, ce chiffre a été soufflé par un des intervenants, et on l’entend d’ailleurs régulièrement, alors qu’il est faux. Et problématique.

Faux. Parce que « rendement réel moyen », ça veut pas dire grand chose. Et selon France Inflation, on est entre plutôt entre 5,5% et 8,8%, en fonction du type de calcul.

Performance CAC 40 depuis sa création, France Inflation

13%, semble plutôt être la moyenne des rendements annuels.
Et moyenne, c’est tout le sujet.

Problématique, parce que moyenne, c’est tout le sujet. Ou c’est méconnaître grandement les marchés, d’un côté, et la gestion d’un produit garanti, de l’autre. Si le Fonds d’épargne avait tout misé sur la CAC40, il aurait effectivement pu servir de gros rendements, mais comment garantir la liquidité et le capital en 2008 quand le CAC fait -43% ou en 2022 quand il fait -10% ?

S’ils avaient un peu plus écoutés l’AMF, les rapporteurs auraient appris que le rendement est totalement corrélé aux risques. Et que donc le Fonds d’épargne ne peut sortir du 13% (ou même du 8%), liquide, sans risque. Ce n’est pas ce qu’on lui demande.

Par ailleurs, les rapports n’abordent à aucun moment le fond(s d’épargne) du sujet :

  • Plus le taux est élevé, plus les entreprises qui se financent payent cher. Aux taux actuels, les bailleurs sociaux n’empruntent plus. Quant à la partie gérée par les banques, ce sont des PME locales qui sont financées, et qui, là encore, paient cher les augmentations.
  • Entre 100 et 120G€, soit un tiers de l’AUM du Fonds d’épargne… ne sont tout simplement pas utilisés. L’impact est considérable. Faisons un calcul simple. Le Fonds a 100€ et doit distributeur 2%, soit 2€. S’il ne place que 66€, à 5%, il va récupérer seulement 3,3€. Au lieu de 5€ s’il avait tout placé. Ces fonds qui ne servent à rien (même si, il est vrai, ils sont en partie placés, mais pas sur la raison d’être du Fonds d’épargne) coutent cher, comme un gérant qui ne déploie pas.

Reste que conclure qu’il faudrait que le Fonds d’épargne investissent comme un gérant privé en garantissant contre l’inflation est un non-sens.

Un non-sens, cela dit, qui ne va pas vraiment dans le sens des pros de la finance. Contrairement à la suite.