Au-dessus d'une énorme photographie, en lettres capitales, sur 3 étages de façade :
« L'AFFICHE QU'ON N'AURAIT PAS DÛ FAIRE »
Suivi d'un point d'exclamation. Celui du gosse qui fait sa connerie en regardant l'adulte dans les yeux, pour voir.
En dessous, 2 hommes en costume, et entre eux un petit chien à poil long, tenu par la taille. Il s'appelle Satchi. À sa gauche, Frédéric Merlin, 34 ans. À sa droite, Donald Tang, président exécutif de Shein. Première ouverture mondiale le 5 novembre affirme l'affiche. À Paris, donc. La photo, elle, a été prise à Los Angeles1. Sur le bord gauche de la bâche, à la verticale, en corps minuscule, une autre ville : LYON RCS 922 623 269.
Derrière la façade recouverte, le Bazar de l'Hôtel de Ville. Pas un immeuble. Un bloc entier, borné par 4 rues : Rivoli au sud, les Archives à l'ouest, la Verrerie au nord, le Temple à l'est. Près de 45'000m² de surface commerciale, mais aussi une seconde adresse dans le centre commercial de Parly 2, dans les Yvelines. Le magasin principal occupe le 52 rue de Rivoli. Le BHV L'Homme se trouve au 38 rue de la Verrerie, de l'autre côté du bloc, et entre les 2 passent des monte-charges. Ils traversent l'îlot et montent les palettes d'un bâtiment à l'autre. Les systèmes d'aération et de chauffage circulent de la même façon, sans se soucier des numéros de rue.
Un bimbelotier venu d'Annonay l'a avalé rue par rue, en 40 ans. Xavier Ruel fait d'abord vendre sa bonneterie par des camelots, dans les rues de Paris, et constate que le meilleur emplacement est toujours le même : l'angle de Rivoli et des Archives, face à l'Hôtel de Ville. Il s'y installe en 1856 avec sa femme, Marie-Madeleine Poncerry, et les Parisiens appellent leur boutique le Bazar Napoléon2.
Le nom vient d'une légende tenace. En 1855, l'attelage de l'impératrice Eugénie s'emballe devant l'échoppe, Ruel se jette à la tête des chevaux, et la récompense impériale lui aurait permis d'ouvrir. Personne ne l'établit, tout le monde la répète, et ça finit par tenir lieu d'acte de naissance.
La méthode, en revanche, est établie. Ruel ajoute la quincaillerie à la bonneterie dès 1860, puis l'outillage, puis le reste, et le bazar prend les immeubles voisins un par un jusqu'à occuper l'îlot entier. La numérotation en garde la trace : une seule façade porte le 50, le 52 et le 54. À la mort du bimbelotier, en 1900, la maison emploie 800 personnes.
Au sous-sol, la quincaillerie occupe encore une surface que les grands magasins concurrents ont abandonnée depuis longtemps. Des tiroirs de vis classées au dixième de millimètre. Derrière le comptoir, un vendeur qui trouve la référence sans regarder l'étiquette.
Un porte-bouteilles en fer galvanisé, un hérisson à pointes conçu pour égoutter les bouteilles à l'envers, vendu par centaines dans tous les bazars de France. Marcel Duchamp en achète un dans ces rayons en 1914, à 27 ans. Le rapporte chez lui. Ne le modifie pas. Décide que c'est une œuvre3.
« Ce choix était fondé sur une réaction d'indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou mauvais goût… en fait une anesthésie complète. »
Marcel Duchamp4
L'original a disparu. Ce qui reste au Centre Pompidou est une réplique de 1964, réalisée sous la direction de l'artiste et entrée dans la collection en 19863. Interrogé à l'époque sur la façon de remplacer la pièce perdue, Duchamp avait suggéré… d'en racheter un au BHV5.
Voilà. C'est ce magasin-là, celui des tiroirs de vis, planqué ce jour-là derrière une réclame et un chihuahua, que le groupe Galeries Lafayette rachète en 1991. La famille Moulin-Houzé, propriétaire des lieux, lui ajoute un second bâtiment rue de la Verrerie, le BHV L'Homme, en 2008, puis rebaptise l'ensemble BHV Marais en 2013. Et le magasin se met à perdre de l'argent, sans que la direction parvienne à renverser la courbe. Il n'a même pas de comptabilité propre : ses paies et ses règlements fournisseurs passent par les systèmes du groupe.
À l'automne 2023, tout ça est à vendre. L'enseigne, la clientèle, les tiroirs de vis, et les 1'064 personnes qui y travaillent. Et c'est l'homme à gauche de l'affiche, 32 ans alors, qui va tout prendre. Sauf les murs.