💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Anesthésie générale

Loïc Brotons a 22 ans quand il débarque à Niaga, au Sénégal, en quatrième année de médecine. Le dispensaire n’a pas d’autre médecin. Il y reste cinq mois, seul, à gérer une épidémie de choléra avec ce qui tombe sous la main : des aspirations bricolées, des cautérisations aux ciseaux chauffés1. En parallèle, il crée une société de taxis à Dakar, quatre véhicules qu’il exploite pendant quatre ans avant de les donner à sa famille d’accueil.

Le type est médecin, vrai médecin, anesthésiste-réanimateur inscrit à l’Ordre2. Après ses études, il passe par le CHU de Grenoble en traumatologie ski et réanimation, puis travaille à l’Hôpital Pierre Rouquès, les Bluets, dans le 12e à Paris, la maternité historique des métallos CGT fondée en 1937. Il vit aussi cinq ans en Suède, où il découvre un truc qui n’existe pas en France : un dossier patient national partagé. Un logiciel unique qui centralise les données médicales d’un patient et que tous les soignants peuvent consulter, quel que soit l’hôpital. C’est le projet qu’il ramène.

Sauf que Brotons, depuis 2012, c’est surtout un entrepreneur tech. Trois startups avant Galeon, toutes liquidées : Squirlink, PocketTribe (2012-2013), MF Mayfly3 (2014-2015, un réseau social éphémère basé à Copenhague4). Aucune dans la santé. Sur les échecs passés :

« On a demandé aux gens « est-ce que vous serez intéressés » ils disent « ouais ouais ». Le jour où on l’a sorti personne l’utilisait. »

Le pivot vers la santé arrive en 2016, après ces trois échecs. L’équipe qui se constitue autour du projet vient du même monde. Matthieu Gueniffey, le futur COO5 :

« Il y a plus de dix ans, quand j’essayais de miner du Bitcoin sur mon ordi. »

C’est comme ça qu’il a croisé Brotons. Le noyau fondateur se forme sur le minage de Bitcoin et les projets de réseaux sociaux, pas dans un hôpital. Frédéric Da Ros et Peter Bartos sont aussi de la partie dès le début.

Parce qu’en France, c’est le désert. Chaque hôpital a son propre DPI6 (quand il en a un), souvent vieillissant, rarement interopérable avec celui du voisin. Le marché est tenu par une poignée d’éditeurs historiques, Softway Medical en tête. Et le problème ne s’arrête pas au partage de fichiers. Environ 80 % des données produites dans les hôpitaux sont du texte libre : comptes-rendus opératoires dictés, lettres de sortie, observations manuscrites scannées. Inutilisable en l’état pour la recherche ou pour entraîner des modèles d’intelligence artificielle. Un DPI qui structure les données dès la saisie, qui code les diagnostics, catégorise les actes, normalise les résultats, produit de la matière première exploitable. Et exploitable veut dire : entraîner une IA à détecter un cancer du sein sur des mammographies anonymisées, croiser des millions de parcours de soins pour repérer des interactions médicamenteuses, prédire des complications post-opératoires. C’est la promesse. Et c’est un problème réel, documenté, que tout le monde dans le secteur connaît.

Depuis 2016, les 898 établissements publics de santé français sont organisés en 136 groupements hospitaliers de territoire (GHT). C’est au niveau du GHT que se prennent les décisions d’achat des systèmes d’information, y compris le choix du DPI. Et le marché est tenu par des acteurs d’une autre dimension. Softway Medical, numéro un en nombre de clients, affiche environ 150M€ de chiffre d’affaires, 1’100 salariés, une valorisation supérieure à 1G€, et le soutien de Bain Capital et Bpifrance. Dedalus, leader européen d’origine italienne, dépasse les 100M€ de CA consolidé en France avec un effectif comparable. Derrière, Maincare, Berger-Levrault (plus de 2’000 salariés au niveau groupe), InterSystems (groupe américain, solution TrakCare déployée dans les CHU). Le Ségur du numérique en santé, lancé en 2021 avec près de 500M€ de financement étatique, a accéléré la modernisation et la consolidation. Un GHT qui achète un DPI engage un contrat de 5 à 10 ans, impliquant des centaines de soignants, des migrations de données critiques, et une continuité de service 24h/24. Les critères de sélection incluent systématiquement la solidité financière du candidat. Un éditeur qui fait faillite au milieu d’un déploiement, c’est un hôpital entier qui se retrouve sans système.

C’est dans ce monde-là que Brotons lance Galeon en 2016, d’abord spécialisé dans l’obstétrique7. Le parcours de légitimation est solide : lauréat i-Lab 2017, le concours du ministère de la Recherche en catégorie technologies médicales8, programme HEC Paris 2018, incubateur Agoranov 2019, concours européen EIT Health 20209, certification HDS et ISO 27001 en décembre 202310, et trois prix au CES de Las Vegas en janvier 2024 (cybersécurité, Human Security, Web3 & Blockchain)11.

Et derrière les prix, des vrais clients qui paient :

  • le CHU de Caen déploie le DPI mère-enfant le 2 mai 2023, 809 accouchements et 5’472 consultations de grossesse passent par le logiciel entre mai et juillet12 ;
  • l’hôpital Saint-Joseph de Marseille vote à l’unanimité le premier déploiement complet multi-spécialités13 (c’est un ESPIC14, un hôpital privé à but non lucratif, pas soumis aux mêmes règles d’appel d’offres qu’un GHT public ; distinction qui comptera pour la suite) ;
  • au total, Galeon revendique 18 établissements publics équipés, environ 3 millions de patients, plus de 10’000 soignants utilisateurs quotidiens. On verra plus bas ce que ces chiffres recouvrent vraiment.

Reste que le produit est réel. Brotons15 :

« Nous construisons une cathédrale, un projet de long terme. Les fonds de capital-risque raisonnent à cinq ou six ans. Nous, c’est vingt ans. »

Sauf que la cathédrale se construit face à Softway Medical (150M€ de CA, 1’100 salariés) avec, selon ses propres chiffres, une cinquantaine de collaborateurs et un CA de 3,3M€ visé pour 202616. Galeon ne figure pas parmi les éditeurs référencés Ségur DPI Vague 1. Pour remporter des marchés GHT, il faut la taille. Pour avoir la taille, il faut des marchés GHT. Galeon a choisi une troisième voie pour sortir de l’impasse : financer sa croissance par de la dette émise auprès de particuliers.

Le discours est beau, le produit est probablement utile, et le médecin est authentique. C’est précisément ce qui rend la suite de cette enquête si inconfortable.