Retour en 2021. Galeon existe depuis 5 ans, le DPI fonctionne, quelques hôpitaux sont clients. Mais la boîte n’a pas d’argent. Les hôpitaux publics paient lentement, les marchés sont longs à décrocher, et aucun fonds de capital-risque n’est au dossier. Il faut du cash. Vite.
Brotons racontera plus tard avoir « refusé des dizaines de millions »17. C’est même le titre la publicité d’1H30 sur Legend. La seule offre documentée, c’est la DGA (pompiers de Paris) à 200-300K€. Pas exactement des dizaines de millions. Et « des dizaines de millions » en equity, pour une boîte à ~2M€ de CA sans aucun marché public remporté, ça paraît délirant, y compris aujourd’hui. Les quelques VC interrogés qui ont vu le dossier à l’époque disent n’avoir jamais envisagé d’investir. L’un d’eux résume en off :
« Non seulement le dossier était faible, mais surtout on n’avait aucune vision sur comment ils comptaient aller chercher de gros contrats. »
Quoi qu’il en soit, fin 2021, la boîte est à sec. Brotons décide de lancer une ICO. Le choix n’est pas anodin. Une ICO, ce n’est ni de l’equity ni de la dette. Pas de parts à céder, rien à rembourser. Les acheteurs de tokens reçoivent un actif dont la valeur dépend d’un écosystème futur, pas d’un engagement contractuel de l’émetteur. Pour un fondateur qui veut garder le contrôle total de sa boîte tout en la finançant, c’est de l’argent gratuit.
Publicité sur InvestirBitcoin.fr, via un article sponsorisé
Et ça tombe bien : on est en plein bull run crypto. Le Bitcoin vient de dépasser 69’000$ en novembre, les NFT Bored Ape se vendent des centaines de milliers de dollars, l’argent est gratuit, et à peu près n’importe quel projet avec « blockchain » dans le pitch arrive à lever auprès de particuliers. La grande vague des ICO, c’était 2017-2018, et la plupart ont fini en cendres. Mais en 2021, l’euphorie est revenue sous d’autres formes (DeFi, NFT), et le format ICO marche encore pour les projets qui savent emballer. Galeon a un pied dans la crypto depuis les origines (le noyau fondateur s’est formé autour du minage de Bitcoin). La porte est ouverte, ils la poussent.
C’est d’ailleurs l’époque où le mot « narrative » devient un terme technique dans l’écosystème crypto. Pas « narratif », « narrative », à l’anglaise, dans une sorte de franglais pour ceux qui croient que ça fait classe. En 2021 c’est la narrative NFT, en 2023-2024 ce sera la narrative RWA18, et Galeon surfe sur la « narrative DeSci »19. Le mot a l’avantage d’être honnête sans en avoir l’air. Une narrative, c’est une histoire qu’on raconte pour que les gens achètent. Dire « bullshit » serait plus court, mais faut avouer que c’est moins percutant sur un deck.
Celui de Brotons est prêt. La blockchain au service de la santé, les données médicales décentralisées, l’IA nourrie par les dossiers patients. Le produit est un logiciel hospitalier classique, mais l’emballage parle de Blockchain Swarm Learning20 et de token utilitaire. La promesse : les entreprises pharma paieront un jour pour entraîner leurs IA sur les données anonymisées des hôpitaux Galeon, et le $GALEON sera le « fuel » de ce réseau21.
C’est à partir de là qu’il y a deux Galeon.
Deux entreprises, deux communications, deux publics, dans la même structure juridique.
L’ICO se déroule entre décembre 2021 et mars 202222 et permet de lever environ 15 M$23 :
Pour distribuer le token, Galeon fait appel à Markchain, une agence française spécialisée dans le marketing d’ICO fondée par Quentin Herbrecht. Le dispositif est classique : campagnes d’influenceurs YouTube, « guerrilla marketing », gestion de communautés Telegram en 15 langues, boost de réseaux sociaux. Sur sa propre page de services, Markchain proposait aussi du trafic « non-organic (Black-hat) », c’est-à-dire des techniques qui violent délibérément les conditions d’utilisation des plateformes, et vantait sa capacité à « contourner » les restrictions publicitaires de Google et Facebook sur la crypto25. La mention a depuis été retirée du site.
Les autres clients de l’agence parlent d’eux-mêmes. Le plus gros : WinkyVerse, un « metaverse éducatif » français qui lève 24,5 M€ en ICO fin 2021. Le token perd 99,5 % de sa valeur26. Le site spécialisé BIM Finance documente des accusations de pump and dump (gonflage artificiel du cours suivi de ventes massives par l’équipe), un listing sur un exchange pour lequel la communauté a payé 80’000 $ de sa poche, et qui n’a jamais vu le jour, une DAO fantoche où sept personnes décident du sort des fonds, et un changement de blockchain qui permet d’effacer l’historique du crash aux yeux des nouveaux investisseurs. Les médias spécialisés qui couvrent l’affaire, comme BIM Blog, dénoncent des pressions du projet pour faire taire les critiques27. Sur la fiche ICOholder de WinkyVerse, Markchain figure comme advisor officiel : « CEO of Markchain & ICO Expert ». Viennent ensuite SaTT (ICO à 0,42 $, cours actuel ~0,00017 $, soit -99,96 %), Burency (ICO à 0,07 $, cours ~0,0005 $, plus échangé nulle part depuis septembre 2023), MechaChain et Global Crypto Alliance, tous à des cours proches de zéro et des volumes de trading négligeables28. Personne n’a poursuivi Markchain. Mais le palmarès est éloquent.
Sur les forums, l’ambiance de l’époque est documentée. JeuxVideo.com, décembre 2021, un thread titre « [CALL] ICO GALEON enfin la futur blockchain des hôpitaux (x100 assuré) »29. Lien de parrainage inclus. Même chose sur Boursorama : « ICO crypto GALEON : Fin dans 2 jours ! », avec lien de parrainage. Un utilisateur JVC répond :
« À part employer des gros mots et de caser le mot blockchain parce que c’est la mode et que ça fait tech/startup, j’ai pas l’impression que leur projet apporte quoi que ce soit de particulier et de novateur. »
Trois mois plus tard, thread suivant : « Galeon est un SCAM »30. Huit pages. Un participant résume le public cible :
« Le [Telegram], c’est quasi que des débutants, ça montre que les influenceurs ont bien fait leur taf et que probablement, ils vont nous dégueuler leurs tokens au listing. »
Extrait du thread JV.com entre mars et mai 2022
Ce sont des forums publics, pas du journalisme. On ne peut pas les citer comme « sources » au sens classique. Mais ils documentent l’ambiance et le public cible : des particuliers non avertis, attirés par des promesses de x100, via des mécanismes de parrainage et d’influence YouTube.
Quatre ans plus tard, le bilan est sans ambiguïté. Le $GALEON s’échange à ~0,00865 € en février 202631, soit une chute de 83,5 % depuis le listing du 10 mars 2022. Le haut historique (0,05255 €) et le bas historique (0,004776 €) datent tous les deux du premier jour de cotation : la volatilité a été extrême dès les premières heures, puis le token a entamé une longue descente. La capitalisation plafonne à ~7,13 M€, le volume quotidien réel ne dépasse pas ~1’500 dollars sur la paire la plus active (PancakeSwap), et les 17’630 holders n’ont pratiquement aucune porte de sortie. La fiche CoinGecko porte d’ailleurs un avertissement : le smart contract permet à son propriétaire de créer de nouveaux tokens sans limite32. Les évaluateurs tiers lui attribuent un score de 2,4/10 (Cyberscope33) et une note de confiance « faible » (Scamadviser34).
Courbe du $GALEON sur CoinMarketCap
En octobre 2023, pendant que le token coule, Galeon obtient un enregistrement PSAN auprès de l’AMF pour un seul service : la conservation d’actifs numériques35. L’enregistrement PSAN est le niveau le plus basique du régime crypto français. L’AMF vérifie l’honorabilité des dirigeants et le dispositif anti-blanchiment. Elle ne valide ni le modèle économique, ni le token, ni la qualité du projet. Sa propre page liste blanche précise d’ailleurs : « Les enregistrements/agréments ne constituent pas une incitation à investir dans ces placements qui restent par nature très risqués. » Ça n’empêche pas Galeon : sur Atlantis, l’enregistrement est présenté comme gage de sécurité (« sécurisé et enregistré PSAN »), et le site promotionnel avis-galeon.fr va plus loin en parlant d’un « cadre légal solide », alors que lui-même ne précise jamais qui en est l’éditeur qui chercher visiblement à se gaver en affiliation.
D’autant que le statut a une date de péremption : avec l’entrée en vigueur du règlement européen MiCA, tous les PSAN doivent obtenir un agrément PSCA (bien plus exigeant) avant le 1er juillet 2026, sous peine de cessation d’activité. Les PSAN qui ne sont pas en mesure de se conformer doivent entamer un plan de cessation ordonnée au 30 mars 2026 au plus tard. À la date de publication de cet article, Galeon ne figure pas sur la liste des PSCA agréés par l’AMF.
Malgré tout ça, Brotons déclare en janvier 2026, dans son heure et demie de publicité payée sur Legend (facturée autour de 80’000 € comme on l’avait révélé ici l’année dernière), où Guillaume Pley lui cire les pompes avec son légendaire sourire de présentateur qui ne pâne pas un radis à ce qu’il écoute, que le token « se porte plutôt bien ».