Retourne le verre. Sous le fond, un chiffre en relief, que tu prenais pour ton âge à 8 ans. C'était le numéro du moule. Certains ne l'ont appris que bien plus tard. D'autres ont fini par oublier. Le verre, lui, n'a pas bougé. Lourd, fait pour rebondir sur le carrelage d'une cantine sans se briser. Il sort d'une seule usine, à La Chapelle-Saint-Mesmin, en bord de Loire près d'Orléans, où un four trempe le verre depuis 1945. C'est un Duralex.
En 2024, l'usine manque de fermer. Encore une fois. Ses salariés font le geste que personne n'attendait, ils la rachètent. 148 d'entre eux sortent 500€ de leur paie pour devenir associés de la coopérative. La presse adore, les ministres défilent, la reprise devient un symbole. Des ouvriers qui sauvent leur outil contre la désindustrialisation. Certains pensent à Lip. Les autres y voient la défaite de la finance qui déjeune à Lipp. L'ennemi de François Hollande.
Un an plus tard, l'usine a besoin d'un coup de pouce plus large, et elle ne va pas le chercher dans une banque. Elle le cherche dans la foule, sur Lita, une plateforme qui propose de « donner du sens » à l'épargne. Investir « au sens propre », sans expliquer ce que pourrait être un investissement figuré. Les mots et l'émotion font leur travail, et ils le font vite. En 48 heures, 20'000 personnes promettent 20M€ là où l'usine en demandait 5, plafond où la collecte s'arrête1. Pour des verres.
Mais demande à l'un de ces 20'000 ce qu'il vient d'acheter, il te répondra Duralex. Alors que non. Ce qu'il a signé n'est ni un verre, ni une part de l'usine. Ni même réellement un prêt. C'est un titre participatif, un objet de financement coopératif que presque personne ne connaît avant de cliquer. Il ne lui donne aucun bout de la société, aucune voix dans les décisions, et aucune promesse ferme de revoir son argent à une date donnée. Le jour où la maison va mal, il passe tout au bout de la file, juste devant les actionnaires, c'est-à-dire à peu près en dernier. Cette ligne existe, écrite, dans les documents2. Le soir de la levée, elle n'existe dans l'esprit de personne. Ce soir-là, tout le monde sauve Duralex. La presse parle carrément de don. Interrogé à l'époque, Julien Benayoun, directeur général de Lita, répondait à Zero Bullshit :
« On a malheureusement pas la main sur le discours médiatique et on s'arrache les cheveux dès que les médias parlent de dons, puisque ce n'est pas ce qu'on fait. Pourtant le CP est clair. […] Les disclaimers sont partout quand nous avons la main : la fiche projet Lita, le parcours d'inscription et les mails. »
Julien Benayoun, directeur général de Lita3
Le discours commercial de Lita met en avant six sorties à 18% de rendement annualisé. Son livre réel est moins reluisant, un taux de perte de 12,26%, des frais d'entrée de 1 à 3%, et tout en bas de son propre classement de rendement, du -63,21%45. Duralex n'y sera pas un cas isolé, la plateforme traîne déjà Innoya, Bioburger, Realites ou Vestia en défaut ou en restructuration.
Ce que Lita met en avant, et ce que dit son livre
Finance Héros et Argent & Salaire, mai 2026.
Dès le mois de mai, les salariés n'avaient touché que la moitié de leur paie6. Le 1er juin 2026, Duralex tombe en redressement judiciaire, son cinquième en une vingtaine d'années1. Les caisses sont vides. Et les 20'000 qui avaient sauvé le verre se rangent à leur tour dans une file, celle des créanciers, leur argent gelé le temps qu'un tribunal décide de leur sort2. Le verre n'a pas cassé. Il ne sait pas faire. Ce sont les gens autour qui ont trinqué.
Ce ressort qui a fait signer 20'000 personnes pour des verres, il est vieux comme l'argent, et il se trompe souvent de geste. Quand Notre-Dame brûle, 340'000 donateurs versent de quoi la relever, et même 140M€ de trop7. Le don va bien à une cathédrale, qui ne se vend pas et ne se rachète pas. Le même mécanisme se met en place tous les ans avec le Téléthon, qui collecte chaque année autour de 80M€ (83,5M€ en 2025) grâce à une médiatisation qui file la larme à l'œil, quand nombre d'autres causes moins médiatiques peinent à exister.
Mais une marque, elle, ne tient pas par le don ni par les larmes. Elle tient par le caddie. La France vient de le réapprendre avec les cachous Lajaunie. La petite boîte jaune de Toulouse, 145 ans au compteur, a quitté les rayons en 2025, et une pétition a aussitôt réclamé son sauvetage à plus de 14'000 voix8. Sauf qu'aucun financier avec son chapeau et son monocle ne s'est levé un matin en se disant qu'il allait tuer les cachous. Non. C'est plus simple que ça. La marque est morte parce qu'il n'y avait plus assez de gens pour l'acheter. D'autres mourront. D'autres arriveront. Mais la boîte Lajaunie suscitait suffisamment de souvenirs de l'époque où chacun jugeait déjà que c'était mieux avant, pour que quelques personnes se disent qu'il fallait la sauver. Et probablement plutôt sauver le fantasme qu'ils ont de leur jeunesse, que cette marque qu'ils n'achetaient plus non plus. Comme Duralex, donc.
Une entreprise a besoin d'un produit à vendre, et n'existe pas sans client. Même si le produit n'est jamais vraiment terminé. Star Citizen, jeu vidéo spatial en chantier depuis 2012, n'est toujours pas sorti, mais ses joueurs continuent de payer pour des vaisseaux qu'ils ne piloteront pas avant longtemps9. Ou en tout cas dans un univers pas complètement achevé. Qu'ils voient parfois se construire devant eux. Mais ceux-là n'achètent pas une part du studio. Ils achètent un vaisseau, ou l'idée du vaisseau. Ils investissent dans une expérience future qu'ils imaginent meilleure en se contentant de ce qu'ils ont déjà. C'est ça, le financement par la foule à l'origine. Précommander et soutenir.
Green-Got vit un peu au milieu de tout ça. Une néobanque verte qui vend une carte en bois et une promesse : ton argent ne finance plus le pétrole. Mais derrière le discours, c'est moins un produit qu'un combat qui est vendu. Un camp. Toi d'un côté, le vieux monde qui finance les forages de l'autre. Au centre, un chiffre choc longtemps martelé par la startup : les fonds sur les comptes courants pèseraient plusieurs tonnes de CO2 par an. Alors que le bilan carbone d'un Français moyen serait autour de 10t d'équivalent CO2 par an, avoir quelques milliers d'euros à la BNP… émettrait autant. Le tout grâce à un savant calcul, plusieurs fois dénoncé ici, mais qui a tenu jusqu'au jour où Bon Pote l'a regardé de près. Et où le cabinet qui fournissait la caution scientifique, el famoso Carbone 4 de Janco, a retiré l'article qui lui servait d'aval10. Green-Got a baissé d'un ton depuis. Mais le fond(s), lui, n'a pas bougé. Rejoindre Green-Got, c'est lutter contre le méchant capitalisme et sauver la planète.
Greenwashing, rupture des codes, ou fin qui justifie les moyens. Peu importe. Le jugement est moins intéressant que la rhétorique et le résultat : c'est grâce à ça que le 17 juin dernier, 16 jours après la chute de Duralex, Green-Got a ouvert son capital à sa propre communauté pour la 3e fois en 3 ans. Et a réussi en 52 minutes à convaincre 5'286 personnes de poser 8M€1112.