💥 Zero Bullshit
Épilogue

Slipped away

Le 4 septembre 2024, Sir Martin Moore-Bick publie le rapport final de l’enquête publique sur l’incendie de Grenfell Tower. Sept ans, deux mois et vingt-et-un jours après les faits. Sept volumes, environ 1 700 pages, 58 recommandations. Et une phrase qui résume tout : l’incendie est « l’aboutissement de décennies de défaillances du gouvernement central et d’autres organismes en position de responsabilité dans l’industrie de la construction ». Décennies. Le mot est dans le rapport.

Le rapport nomme Arconic, Celotex, Kingspan, Rydon, Studio E, le RBKC, le KCTMO, les bureaux de contrôle, les organismes de certification, l’État britannique. Il parle de « malhonnêteté systématique » des fabricants. Il décrit un mécanisme où l’information était disponible, non traitée, répétée, puis normalisée. Tout est documenté. Tout est public. Et maintenant ?

Ici, une précision s’impose. En février 2020, l’Attorney General Suella Braverman a accordé un « undertaking » à l’enquête : les témoignages oraux des individus ne pourront pas être utilisés contre eux dans de futures poursuites pénales. C’est la condition pour qu’ils parlent. Sans cette garantie, les avocats des témoins avaient prévenu : leurs clients invoqueraient le droit de ne pas s’auto-incriminer et refuseraient de répondre. Résultat : les révélations ont été possibles, les emails accablants ont été lus à voix haute, les responsables ont décrit leurs choix devant les caméras. Mais leurs propres mots ne pourront pas servir à les condamner. Les documents, eux, restent utilisables. Les entreprises, elles, ne bénéficient pas de cette protection. La vérité judiciaire et la justice pénale ne suivent pas les mêmes règles.

La Metropolitan Police enquête depuis la nuit même de l’incendie. 180 enquêteurs, 19 entreprises et 58 individus identifiés comme suspects potentiels. La Met vise fin 2025 pour soumettre ses dossiers au Crown Prosecution Service, après 12 à 18 mois d’analyse du rapport. Les procès, s’il y en a, ne commenceront pas avant mi-2027. Dix ans après l’incendie.

En parallèle, la réparation financière suit son cours. En avril 2023, un accord est conclu : 150M£ pour environ 900 plaignants. Familles endeuillées, survivants, résidents. L’accord a été négocié en « Alternative Dispute Resolution », sans procès, sans reconnaissance de responsabilité. Arconic paie. Kingspan contribue. Rydon verse sa part. Personne n’admet rien. Les pompiers, eux, ont obtenu 20M£ pour 114 d’entre eux, traumatisés par ce qu’ils ont vu cette nuit-là. L’argent circule, les dossiers se ferment, les entreprises repartent avec leur cotation en bourse intacte.

Reste la réponse politique. Le Building Safety Act de 2022. L’interdiction des matériaux combustibles dans les parois externes, étendue et durcie. Un nouveau régulateur. Des obligations renforcées. Au 31 décembre 2023, six ans et demi après Grenfell, 24% des immeubles de grande hauteur du Building Safety Fund avaient complété la remédiation de leur bardage dangereux. Le gouvernement vise 2029 pour finir. Douze ans après l’incendie.

Une enquête publique qui documente tout. Une enquête policière qui prend dix ans. Des indemnisations sans aveu. Des réformes qui s’appliquent au compte-gouttes. À chaque étape, le système absorbe. Il reconnaît, il indemnise, il légifère, il repousse. Il transforme 72 morts en procédures, en budgets, en calendriers. La vérité est établie, la responsabilité reste diffuse, la justice reste théorique.

En réalité, le système n’a pas échoué à Grenfell.
Il a fonctionné exactement comme prévu.

Et alors que l’enquête débutait à peine, le 5 novembre 2018, deux immeubles vont s’effondrer dans le Noailles à Marseille.
Huit morts.
Deux blessés.

Et toujours des responsabilités que tout le monde refusent de prendre.