La doctrine Stay Put repose donc sur un principe : le feu reste contenu dans l’appartement où il démarre. C’est vrai pour un immeuble construit en 1974, avec des murs en béton et une façade inerte. Ce n’est plus vrai pour un immeuble dont la façade a été modifiée. Dont Grenfell Tower.
En 2012, le RBKC a un problème de 67 mètres de haut. La tour est visible depuis les zones de conservation d’Avondale et de Ladbroke. Elle est grise, massive, et elle détonne. Dans les documents de planification, on peut lire que les travaux permettront d’« améliorer son apparence, notamment vue depuis les zones environnantes ». Une membre du conseil, Jane Trethewey, écrit qu’il s’agit d’empêcher Grenfell de « ressembler à un cousin pauvre » à côté de la nouvelle école qu’on construit juste à côté. On va donc habiller la tour. Reste à savoir combien ça coûte.
E-mail de Jane Trethewey
Le budget initial tourne autour de 10M£. La première entreprise contactée, Leadbitter, revient avec un devis à plus de 11M£. Trop cher. On relance un appel d’offres. En mars 2014, c’est finalement Rydon qui remporte le contrat avec une offre à 9,2M£. Sauf que le budget réel, celui que KCTMO, l’organisme de gestion du parc, est prêt à dépenser, c’est 8,4M£. Il manque 800K£. Il va falloir les trouver quelque part. Avant même l’attribution officielle du contrat, des responsables de KCTMO organisent une réunion « offline » avec Rydon pour discuter des pistes d’économies. Malgré la mise en garde du cabinet Trowers & Hamlins, qui précise qu’il serait illégal de négocier avant la fin du processus. Un email interne de Rydon résume l’ambiance2 :
« On nous a informés officieusement qu’on est en pole position. »
Ce qui va amener à des choix graves de conséquences.
Les architectes de Studio E avaient prévu des panneaux en zinc pour la façade. Le zinc est durable. Mais le zinc coûte cher. Harley Facades, le sous-traitant façade, propose une alternative : des panneaux ACM, aluminium composite. L’économie est documentée : 293’368£. C’est suffisant pour boucler le budget. C’est ce qu’on choisit. Ce qu’on ne dit pas à KCTMO, c’est que l’économie réelle dépasse les 400K£. Rydon garde la différence pour couvrir une erreur de chiffrage de 212K£ dans son propre devis. Simon Lawrence, responsable du contrat chez Rydon, l’admettra plus tard à l’enquête publique. Quand l’avocat lui demande si Rydon a délibérément sous-estimé les économies pour empocher la différence, il répond : « Oui. Oui. »
Pourtant, les conséquences n’étaient pas complètements inconnues.
Le 12 novembre 2014, Claire W., chef de projet chez KCTMO, envoie un email. Elle demande des précisions sur la résistance au feu du nouveau bardage. Elle écrit avoir eu « un moment Lakanal », en référence à un incendie dans une tour londonienne quelques années plus tôt. Une inquiétude personnelle, glissée dans un échange technique. Mais aucune trace d’une réponse traitant le fond n’a été produite. Le chantier continue.
Mais finalement, la rénovation s’achève mi-2016. Nouvelles fenêtres, nouveau système de chauffage, nouvelle façade. Nick Paget-Brown, président du conseil, publie un communiqué.
« C’est remarquable de voir de ses propres yeux à quel point le bardage a rehaussé l’apparence extérieure de la tour. »
Le problème de 67 mètres est réglé.
Ouf.