Jusqu’ici, on pouvait encore parler de contraintes budgétaires, d’arbitrages serrés, de décisions prises sous pression. À ce stade, on pouvait encore se raconter que personne ne savait vraiment. Désormais, ce n’est plus possible. Le risque n’est plus une hypothèse. Il est identifié, documenté, décrit dans des emails internes. Et il circule.
Dans la pratique commerciale britannique, le Reynobond PE était le produit proposé presque systématiquement pour les chantiers de façade. Lorsqu’un client contactait Arconic pour des panneaux de façade, c’est celui-là qui arrivait en premier. Pas parce qu’il était meilleur. Pas parce qu’il était plus adapté. Parce qu’il était moins cher. Et dans un appel d’offres, c’est le moins cher qui gagne. Deborah French, directrice commerciale pour le UK, l’a expliqué sans détour devant des enquêteurs 3 :
« Les discussions ne portaient jamais sur autre chose que le PE. »
Quand on lui a demandé si elle avait déjà vendu la version ignifugée, la FR, Deborah French a hésité. Puis elle a répondu que non. Pas une seule fois, de mémoire. En Allemagne, c’était l’inverse : le FR était la norme. Au UK, il n’existait presque pas.
Le PE de Reynobond PE, c’est le polyéthylène. Du plastique, pris en sandwich entre deux feuilles d’aluminium. Le FR, c’est la même architecture, avec un noyau ignifugé. Trois lettres de différence sur un bon de commande. Deborah French savait que le polyéthylène brûlait. Elle ne le précisait pas aux clients. Elle considérait que c’était « évident ».
Restait une décision technique. Comment fixer les panneaux. Deux options. La version dite « face-fixed », rivetée directement sur le mur. Et la version « cassette », pliée, suspendue sur des rails, sans rivets apparents, plus lisse. Rydon, le contractant principal, privilégiait la version rivetée. Elle coûtait moins cher. Mais le service urbanisme du RBKC a fait savoir que les rivets visibles posaient un problème esthétique. On craignait qu’ils rouillent. On voulait une façade plus propre. La version cassette a été retenue.
Ce qui n’a pas été mentionné, c’est que des tests internes menés par Arconic en 2011 montraient que cette version cassette présentait un comportement au feu nettement plus dangereux que la version rivetée. Propagation plus rapide. Libération d’énergie plus élevée. Production de fumées accrue. Le système finalement posé sur Grenfell n’était donc ni le plus sûr, ni le moins cher. Il était simplement le plus acceptable visuellement.
Avant Grenfell, Deborah French avait aussi reçu des messages de concurrents décrivant l’effet cheminée des panneaux PE en façade. Le feu qui court de bas en haut, ou inversement, en quelques minutes. Elle les avait transmis en interne. L’information avait circulé. Elle n’avait rien changé.
Chez Arconic, d’autres emails circulaient. Claude Wehrle, responsable technique, envoyait des alertes à sa hiérarchie depuis des années. En juillet 2009, il avait transmis des photos d’un incendie en Roumanie impliquant des panneaux PE, avec un mot. Dangereux.
Un avis repartagé en 2012, puis en 2013 partagé par Deborah French. Sans réaction.
Puis en juin 2015, alors que le Reynobond PE était en cours d’installation sur Grenfell Tower, Wehrle écrivait :
« Le PE est DANGEREUX sur les façades, et tout devrait être transféré vers le FR de toute urgence. »
Puis il ajoutait, avec un smiley :
« C’est un avis technique et anti-commercial, semble-t-il. »
Quelques mois plus tard, il revenait à la charge :
« On doit vraiment arrêter de proposer du PE en architecture. On est dans la confidence, et je pense que c’est à nous d’être proactifs. »
Ces emails n’étaient pas des lanceurs d’alerte. C’étaient des notes internes, rangées dans des dossiers, lues par des gens qui n’avaient pas le pouvoir de changer la politique commerciale, ou qui ne le voulaient pas.
Il existait pourtant des documents publics. La brochure commerciale d’Arconic destinée au marché européen contenait un schéma explicite :
Grenfell Tower mesurait 67 mètres.
La brochure était accessible à quiconque prenait la peine de la lire. Elle n’a jamais été traitée comme une contrainte. Elle existait comme une recommandation parmi d’autres, noyée dans la documentation technique.
Mais il y avait aussi un précédent. En 2012, un incendie s’était déclaré dans un appartement de la tour Taplow, sur le Chalcots Estate à Camden. Le bâtiment était équipé du même type de bardage ACM. Le sous-traitant façade était Harley Facades. Le contractant principal, déjà, était Rydon. Après l’incendie, Harley Facades avait rédigé un rapport. Les barrières coupe-feu autour des fenêtres avaient fonctionné. Le feu ne s’était pas propagé d’un appartement à l’autre.
Stephen Blake, directeur de Rydon sur le projet Grenfell, figurait sur la liste de diffusion du rapport. Il avait visité l’appartement sinistré. Il avait été photographié en train de montrer du doigt les barrières coupe-feu intactes. Il ne pouvait rien ignorer. Mais personne, ensuite, n’a vérifié si des dispositifs équivalents existaient à Grenfell. Et spoiler : ils n’existaient pas.
Le bon de commande a été signé. Le matériau a été livré. Les équipes de Harley Facades ont commencé l’installation. Dans les bureaux d’Arconic, les emails de Claude Wehrle sont restés dans les archives. Chez Studio E, personne n’a rouvert la brochure européenne. Au KCTMO, personne ne savait qu’il existait plusieurs versions d’un même produit.
Le PE était conforme.
Il était budgété.
Il était posé.
Le dossier est passé au suivant.