Le certificat BBA 08/4510 tient sur quelques pages. Il est daté du 14 janvier 2008. Il concerne les panneaux Reynobond PE fabriqués par Arconic. Et il contient une formule laconique
« May be regarded as having a Class 0 surface »
Cette phrase, imprimée sur un document officiel tamponné par le British Board of Agrément (BBA), va hanter des experts pendant des années. Mais elle rassure les architectes, les maîtres d’ouvrage, les contrôleurs. Elle permet de poser ces panneaux sur Grenfell Tower en 2015, 7 ans après sa rédaction, sans que personne ne demande si quelque chose avait changé entre-temps.
Quelque chose avait changé.
Mais le certificat, lui, était toujours là.
Pour comprendre comment un produit dangereux devient légal, il faut comprendre comment fonctionne la conformité dans le bâtiment britannique. Ce n’est pas un système de preuves. C’est un système de présomptions. On ne démontre pas qu’un assemblage complet est sûr. On accumule des éléments qui, pris séparément, semblent acceptables. Un essai partiel. Une classification de surface. Une extrapolation d’un produit vers un autre. Un certificat qui dit « may be regarded ».
Chaque pièce du dossier paraît solide. Personne n’est tenu de vérifier ce qui se passe quand on les assemble. Une façade peut afficher une bonne classe en surface et devenir, une fois montée, un accélérateur de propagation. La « réaction au feu » d’un matériau et la « résistance au feu » d’une structure sont deux notions distinctes. Le système permet de ne pas trop s’attarder sur la différence.
Le professeur Luke Bisby, expert en ingénierie du feu à l’Université d’Édimbourg, l’a détaillé4. Sur la façade de Grenfell, plusieurs matériaux combustibles n’avaient jamais été évalués. Des panneaux isolants en mousse polyuréthane antérieurs à la rénovation. Des joints en caoutchouc synthétique reliant les fenêtres à la structure. Des cadres en uPVC susceptibles de fondre et de propager les flammes. La conformité portait sur des pièces. La façade réelle était une addition de combustibles que personne n’avait testés ensemble.
Ce système n’est pas un accident. Il est conçu pour fonctionner ainsi. Et il fonctionne très bien pour ceux qui savent s’en servir.
Arconic connaissait les risques. Les emails internes, les alertes techniques, les reclassifications successives, tout est documenté. La question n’est pas ce que Arconic savait, mais ce que le cadre réglementaire lui permettait de faire avec cette connaissance. En janvier 2014, l’entreprise reclasse officiellement son produit au niveau E, le plus bas. Les équipes commerciales reçoivent l’instruction de ne plus utiliser le classement B. Mais personne ne prévient le BBA. Personne ne retire le certificat 08/4510. Personne n’écrit aux clients qui ont déjà acheté le produit.
Ce n’est pas un oubli. C’est une stratégie. Le certificat continue de circuler. Et il continue de rassurer. Le rapport final utilise une formule précise : Arconic a cherché à « exploit what it perceived to be a weak regulatory regime in the UK »5. Exploiter un régime réglementaire perçu comme faible. Le mot clé est « perçu ». Arconic n’a pas créé la faille. Elle existait déjà. L’entreprise s’est contentée de la voir et de l’utiliser.
Barbara Lane a confirmé6 devant pendant l’enquête qu’il n’existait aucune preuve que l’équipe de conception, le contrôle du bâtiment du RBKC, ou les évaluations de risque du gestionnaire et des pompiers aient jamais évalué la performance au feu du système de façade dans son ensemble. L’assemblage réel n’était dans le périmètre de personne. Ou de tout le monde, au choix.
Mais avec Celotex, on franchit une étape supplémentaire.
Celotex fabrique l’isolant RS5000, celui qui va recouvrir la quasi-totalité de la façade de Grenfell. Le 14 février 2014, le produit passe un test de feu normalisé. Le feu atteint le sommet du dispositif en 26 minutes. Le test est arrêté. Échec. Trois mois plus tard, Celotex recommence. Cette fois, la configuration testée a été modifiée. Des panneaux de magnésie de 6 mm, un matériau non combustible, ont été ajoutés. Le test passe.
Extrait de l’audition d’un cadre de Celotex
C’est ce test qui change tout. Parce que Celotex obtient une classification BR135, le sésame pour les immeubles de grande hauteur. La documentation commerciale est refaite. Le produit est désormais présenté comme « acceptable for use in buildings above 18 metres ». Les fiches techniques circulent. Les appels d’offres sont remportés. Harley Facades, le sous-traitant de Grenfell, reçoit cette documentation et s’en sert pour justifier son choix. Personne ne sait que le test a été passé avec des panneaux de magnésie qui ne seront jamais installés sur les chantiers.
Un ancien chef de produit chez Celotex, l’a reconnu et a parlé de « fraud on the market ». Il a expliqué qu’il savait qu’il devrait mentir pour un gain commercial. Il pensait que c’était la pratique standard. Debbie Berger, qui lui a succédé, a découvert les photos du test dans ses documents de passation. Elle a annoté l’image d’un simple « WTF ». Elle n’a rien dit. Le produit est resté sur le marché jusqu’à neuf jours après l’incendie.
Jusqu’à ce qu’un frigo prenne feu.