💥 Zero Bullshit
Chapitre 06

Not my fault

Il y a une expression anglaise que l’enquête Grenfell a remise au gout du jour : « merry-go-round of buck-passing »7. Le manège du renvoi de balle. Une image presque légère, de fête foraine, équivalent de la patate chaude de nos openspaces. Elle désigne pourtant quelque chose de très précis : une structure où chaque acteur peut, sans mentir frontalement, désigner le suivant comme responsable.

Pour comprendre, il faut regarder comment un projet de rénovation publique s’organise au Royaume-Uni. Il y a un propriétaire, le conseil municipal. Il y a un gestionnaire délégué, KCTMO. Il y a un appel d’offres. Un contractant principal remporte le marché. Qui sous-traite. Parfois à des sous-traitants qui sous-traitent à leur tour. Des consultants interviennent sur des points techniques. Chacun a son périmètre contractuel. Chacun a ses limites de responsabilité. Et chacun, par définition, ne répond que de ce qui est écrit dans son contrat.

Rydon remporte le marché Grenfell en 2014 avec une offre à 9,2M£, la moins chère des trois finalistes. « Le chef d’orchestre d’un grand orchestre varié », selon un proche du dossier. L’image est parlante. Un chef d’orchestre coordonne, supervise, donne le tempo. Mais à Grenfell, le chef d’orchestre ne lisait pas les partitions.

Le chef de projet Rydon affecté au chantier n’avait jamais travaillé sur du bardage. C’était même… son premier poste à ce niveau de responsabilité. Il a expliqué ne pas connaître le Approved Document B, le texte réglementaire central en matière de sécurité incendie au UK. Pourtant son CV joint à l’appel d’offres, affirmait pourtant qu’il « coordonnait la conception et la gestion des sous-traitants »8. En réalité le CV avait été rédigé… par l’équipe marketing.

Mais ce n’est pas une anomalie. C’est le fonctionnement normal du système. Le contractant principal remporte le marché, puis délègue l’exécution à des spécialistes. Les spécialistes s’appuient sur les certifications des fabricants. Les fabricants renvoient vers des résultats de tests. Les tests sont réalisés dans des configurations qui ne correspondent pas aux conditions réelles. Et à aucun moment, personne n’a pour mission contractuelle de vérifier que l’ensemble, une fois assemblé, tient debout.

L’enquête documente un exemple précis de ce mécanisme. Rydon a promis à cinq reprises de nommer des conseillers en sécurité incendie pour le projet. Cinq fois. Mais ça n’a jamais été fait. Pire : lorsque le type de bardage a été modifié en cours de chantier, Rydon a expliqué que la conformité des matériaux relevait des fabricants. Harley Facades, le sous-traitant façade, a répondu que le choix des produits ne lui appartenait pas. Studio E, l’architecte, a rappelé qu’une fois le contrat attribué, la responsabilité de conception revenait au contractant principal. Michael Mansfield, l’avocat des familles, a résumé l’ensemble par une formule : un « mur d’obfuscation »9.

Pendant ce temps, les résidents alertaient. Le Grenfell Action Group a publié au moins huit articles entre 2014 et 2017 sur les risques d’incendie dans la tour. En novembre 2016, ils écrivaient que seul un « événement catastrophique » permettrait de mettre en lumière les défaillances de leur bailleur. Le problème, c’est que dans l’architecture contractuelle du projet, les résidents n’existaient pas comme parties prenantes. Ils n’avaient aucun canal formel pour faire remonter des alertes techniques. Ils n’étaient pas consultés sur les choix de matériaux. Lorsqu’ils se plaignaient, ils étaient perçus comme une gêne. Un responsable de chantier les a qualifiés de « rebels » dans un email interne. Un autre a suggéré qu’un résident « inventait peut-être tout cela pour servir son propre agenda ».

Le mépris n’était pas individuel. Il était structurel. Dans ce système, les habitants d’un immeuble ne sont pas des interlocuteurs. Ce sont des occupants. Après tout, comment des pauvres pourraient avoir un avis pertinents sur leur immeuble ?

Le rapport final de l’enquête, publié en septembre 2024, fera près de 1’700 pages pour démêler cet enchevêtrement. Il conclura que tous les acteurs ont contribué à la catastrophe, « dans la plupart des cas par incompétence, mais dans certains cas par malhonnêteté et cupidité ».

Tous.

Le gouvernement, le conseil municipal, le gestionnaire, l’architecte, le contractant, les sous-traitants, les consultants, les fabricants, les organismes de contrôle, les pompiers.

C’est la logique du système. Chaque maillon est protégé par son périmètre. Chaque contrat limite l’exposition de celui qui le signe. Chaque délégation transfère le risque au suivant. La structure fonctionne très bien pour ceux qui y participent. Elle ne protège simplement pas ceux qui vivent à l’intérieur.