💥 Zero Bullshit
Chapitre 03

Modern warfare

Dans l'arrière-boutique d'un marchand d'armes de Peshawar, le prix s'affiche sans détour : 2’500$ pour une Kalachnikov d'occasion, 1’000$ le pistolet Glock sur le marché noir. Des prix équivalents à ceux qu’on trouve parmi les 30’000 armes qui circulent illégalement en France, où l’on parle de 250 et 2’000€ pour la fameuse Kalach’ et 400 à 1’000€ pour 357 Magnum ou un 11.431617.

Des sommes qui feraient presque sourire face aux tarifs pratiqués dans les catalogues officiels des industriels de l'armement auxquels j’ai pu avoir accès, dont l’un présenté récemment au salon du Bourget (uniquement aux initiés). Si certains fabriquants ont de belles plaquettes qui ressemblent à celle d’un concessionnaire automobile, pour la majorité, ce sont surtout des tableaux Excel avec des références. Et beaucoup de zéros. Ces gens sont vraiment nuls en marketing…

Car la guerre moderne se chiffre désormais en millions, et l'inflation technologique transforme chaque conflit en gouffre financier.

Prenez le soldat américain de base. Son M4, ce fusil d'assaut qui équipe les forces de l'Oncle Sam depuis des décennies, coûte 5’100€ pièce au contribuable. Une bagatelle comparée à ce qui l'attend sur le champ de bataille moderne.

Parce que l'absurdité économique se révèle dans toute sa splendeur avec les missiles. Un Javelin antichar américain ? 263K$ l'unité jusqu’en 2023 et 350K$ désormais, selon un document interne confidentiel de Lockheed Martin. Le Stinger, ce tube vert olive qui fait trembler les pilotes d'hélicoptères depuis l'Afghanistan des années 80, affiche maintenant 745K$ sur l'étiquette. Un sacrée inflation pour un missile facturé 25K$ dans les années 90, puis 400K$ en 2023.

Les missiles air-air AMRAAM ne sont pas en reste avec leur million de dollars minimum, pouvant grimper jusqu'à 2,4M$ selon les versions. Un Tomahawk de croisière ? 1-1,5M$ volatilisé en quelques minutes de vol.

Face à cette escalade des prix, certains pays cherchent des alternatives. Le missile antichar britannique NLAW, à seulement 33K$, prouve qu'on peut encore détruire un char sans hypothéquer l'avenir d'une génération.

Sur terre, l'inflation n'est pas moins spectaculaire. Le char Abrams M1A2, monstre d'acier de 70t. qui fait la fierté de l'armée américaine coûte jusqu'à 47M$ dans sa version SEPv3, soit le budget annuel d'une petite ville US. Même en version export éco+, on parle encore de 8-19M$ selon les lots et les options. Clim non incluse. Les Allemands restent plus raisonnables avec leur Leopard 2A7 : 6-10M€. Le Bradley, ce véhicule de combat d'infanterie qui ressemble à un char en plus petit, coûte lui plusieurs millions. Quant au HIMARS, ce lance-roquettes multiple devenu la star de la guerre en Ukraine, il faut débourser 5,6M$ pour s'en offrir un exemplaire. Tout ça, sans les munitions, évidemment.

Et pour s’envoyer en l’air, les prix atteignent des sommets stratosphériques. Le Rafale français, fierté de Dassault, oscille entre 100 et 125M$. Son concurrent américain, le F-35 Lightning II s'affiche autour de 85M$ pour la version basique, dont on sait depuis quelques temps que les américains peuvent le clouer au sol à distance.

Extrait des budgets de commande de l’armée américain

Face à ces mastodontes financiers, le drone turc Bayraktar TB2 fait figure de révolution low-cost à seulement 5M$. Un prix qui a permis à l'Ukraine, à l'Azerbaïdjan ou à la Libye de s'offrir une capacité de frappe aérienne moderne sans ruiner leur trésor public. Le Reaper, équivalent américain plus sophistiqué à 15-20M$, reste dans la catégorie abordable du drone de combat.

Mais ces prix catalogue ne racontent qu'une partie de l'histoire. Parce que la guerre moderne, c'est aussi une orgie logistique qui dévore les budgets. 1M$ / jour pour approvisionner un seul bataillon en carburant dans le désert irakien ou afghan. 70% du budget logistique américain qui part littéralement en fumée, carburant et maintenance. Sans compter le recours massif aux contractants privés : Blackwater, KBR, DynCorp... Ces mercenaires en costume-cravate facturent leurs services 3 à 5 fois plus cher qu'un soldat régulier pour des missions similaires.

L'externalisation de la guerre est devenue un business juteux. Quand l'armée américaine sous-traite la sécurité, la logistique ou même certaines opérations à des sociétés privées, la facture explose. C'est le prix de la guerre « sans morts américains », du moins en théorie, mais avec des zéros supplémentaires sur les chèques.

Et puis il y a la guerre invisible, celle qui se mène dans le cyberespace. Ukraine et Russie engloutissent des dizaines de millions dans leurs armées de hackers. Pas de prix unitaire pour une cyberattaque, pas de missile à comptabiliser, mais des budgets qui enflent dans l'ombre pour mener la guerre cognitive, lancer des ransomwares, orchestrer la désinformation. Une guerre d'usure financière qui épuise les États sans qu'un seul coup de feu ne soit tiré.