Philippe Boxho tient le clap. L’ardoise rayée de couleurs qu’un technicien devrait claquer hors champ, c’est lui qui la tient, lunettes sur le nez, et c’est lui qui annonce :
« Bonjour, je m’appelle Philippe Boxho, je suis médecin légiste, et je vais vous raconter une histoire franchement marrante »
Un légiste qui promet une histoire marrante.
Le plan change, une autre caméra prend le relais. 2 fauteuils noirs à piètement doré qui se font face, un guéridon rond où sont posés 2 mugs noirs frappés Legend, un tube de néon vertical de chaque côté du cadre, et le nom de l’émission en lettres blanches rétroéclairées sur un mur brun. Aucun chroniqueur, aucun contradicteur. Ce décor ne bougera plus. 3 caméras, une par fauteuil et un plan large, une lumière propre.
En face, Guillaume Pley. Les nuits de NRJ de 2011 à avril 2018, des canulars et une libre antenne qui finit leader des radios musicales avec 199K auditeurs au quart d’heure moyen12, et depuis février 2023 ce fauteuil-ci3. Face caméra, avant de présenter l’invité, il se frotte les mains. Il le fera à chaque vidéo.
« On se tutoie ? »
Réponse de l’invité :
« Sympa, j’aime bien. »
Et Boxho déroule. 30 ans de métier, la médecine générale abandonnée parce qu’il « s’emmerdait » et qu’il n’aime « pas les gens qui se plaignent ». Les morts ne se plaignent pas. Ils n’ont plus le droit à la parole non plus, et c’est le titre du livre qu’il sort chez Kennes en juin 2022, Les morts ont la parole.
L’évêque de Liège l’a écouté, puis renvoyé à l’université faire ses candidatures avant de revenir vers la prêtrise. Il n’est jamais revenu. Ce qui l’a rattrapé en chemin tient en un mot qu’il donne lui-même : les filles. L’évêque, raconte-t-il, n’a pas semblé surpris. Il trouvait que le jeune homme intellectualisait l’Évangile plus qu’il n’avait la foi. Il a fini prêtre quand même, d’une liturgie plus ancienne : l’haruspice, chez les Romains, lisait l’avenir dans les entrailles. Lui y lit le passé.
2 histoires ce jour-là, sans lien entre elles. Un homme de 130 kg retrouvé pendu, et des traces de plâtre sur la corde4 : quelqu’un l’a hissé. Et une femme qui découpe le corps de son mari un peu chaque soir, entre 20h et 22h, une fois les enfants couchés. Pley lâche :
« On dirait une série Netflix. »
Boxho confirme, des faits pareils feraient « des vrais trucs télévisés qui plairaient aux gens ». Personne ne relève. C’est pourtant exactement ce qui est en train de se passer.
3,7M de vues pour cette première conversation56. Il revient, et il revient encore : 9 passages au total, 55,7M de vues cumulées. Kennes réimprime, et le compteur des titres suivants dépasse 1M d’exemplaires vendus7. En Belgique, l’ouverture des billetteries de ses conférences devient un article de presse8. À Paris, il devient sociétaire des Grosses Têtes au printemps 2025.
Rien de tout ça ne commence dans ce fauteuil. En juin 2021, une vidéo de la RTBF où il raconte 3 anecdotes d’autopsie approche les 10M de vues sur Facebook, plus 1,3M sur Instagram, et un éditeur de Kennes décroche son téléphone910. Legend n’a pas fabriqué Boxho. La caméra a été branchée sur un gisement.
« Je ne sais pas inventer, donc je n’invente rien. Je prends des faits qui sont totalement réels », dit-il à Pley dès cette première vidéo. Il faudra un peu plus de 2 ans pour que des inconnus se mettent à publier des vidéos de 1 heure, parfois 21112, entièrement consacrées à vérifier ses anecdotes d’autopsie. Une boule à neige qui migre d’un cadavre à un patient vivant, des versions qui changent d’une interview à l’autre13, et que Legend fera supprimer. Une méthode bien utile, comme on le verra plus bas.
Et il répond, parce qu’il le faut : les vidéos ont assez circulé pour qu’un média national lui pose la question. En octobre 2025, à franceinfo, il pose lui-même les termes : il part de faits médico-légaux réels, mais il les « romance ». Ce n’est plus une hypothèse de lecteur, c’est publié, et c’est signé de lui. Mais ça ne fait baisser aucun compteur.
Mais fin 2025, au milieu de tout ça, l’annonce. Sur le média liégeois Qu4tre, Boxho déclare qu’il se retire de la scène médiatique au 31 décembre pour revenir à la médecine légale, en gardant Les Grosses Têtes14.
Au sommet de sa gloire.