Le 8 février 2023, pour sa première vidéo, Legend reçoit Guillaume Canet15. 415K vues. Pour une chaîne qui n’existait pas la veille, c’est un très bon départ, et la suite confirme : Lacheau et Élodie Fontan autour de 350K, Rayane Bensetti pareil.
La recette magique n’est pas la sienne. Les centaines d’émissions business un peu ambitieuses qui tournent chaque semaine font la même chose : un fondateur pour ses abonnés LinkedIn, une créatrice pour ses abonnés Instagram, l’invité prête son audience, la chaîne en garde une partie. Pley fait exactement ça, mais un étage au-dessus. Son carnet d’adresses contient des acteurs de cinéma, des gens connus qui drainent une audience mainstream, pas des fondateurs de SaaS qui vomissent des morales, ou la 78e anecdote japonaise d’Oussama Amar.
Mais quelques semaines après son lancement, Pley reçoit le fameux médecin légiste belge dont personne en France n’a jamais entendu parler. 3,7M de vues. 9 fois Canet. Et rien dans le casting ne le laissait prévoir.
Boxho reviendra 8 fois. Ses passages cumulent 55,7M de vues et occupent 7 des 10 vidéos les plus regardées de la chaîne. Sarkozy, ancien président de la République, culmine à 4,5M de vues16. 7 vidéos du légiste font mieux. Selon un ancien de Legend, personne n’avait prévu un tel succès. Boxho n’a amené personne, il n’avait aucune audience. Le public était déjà celui de la chaîne, encore balbutiant, et la viralité des anecdotes a fait le reste, avec en face un animateur assez bienveillant pour le laisser dérouler dans un décors simpliste.
Les 9 passages de Philippe Boxho, face au meilleur score de Nicolas Sarkozy, en millions de vues
Base des 602 vidéos, vues relevées le 26 août 2026. Tous les chiffres sur la page de données de Zero Bullshit
Une table basse, 2 fauteuils, un logo lumineux, des néons qui deviennent sa marque de fabrique, sous l’œil de 3 caméras. Pas de quoi parler de grosse production. Loin de ce que Pley a pu connaître avant. Parce que l’animateur vient de la radio et de la télé, il en connaît les recettes, même s’il les a déjà appliquées à plus petit budget sur internet, quand il co-animait chez Webedia un talk-show qui marchait : Le QG, qu’il a quitté au bout de 4 saisons1. Pour Legend, il supprime tout : le public, le co-animateur, les rubriques, les chroniqueurs. Il ne garde que ce qu’il a de plus rare, un carnet d’adresses et la capacité de mettre quelqu’un assez à l’aise pour qu’il parle pendant 1H30.
Cela dit, il pose 400K€ de sa poche au lancement, pour payer le studio, le matériel, et surtout le temps des autres, une trentaine d’émissions tournées avant que la première soit mise en ligne, pour avoir du stock : le minimalisme a un coût. Là où un podcasteur ou un youtubeur qui démarre tourne et monte seul à 2H du matin, il achète le droit de ne faire que son métier.
Lever des fonds, il y a pensé au début, afin d’accélérer. Quelques centaines de K€. 1M€ au maximum. L’opération n’a jamais abouti, pas parce que personne ne voulait investir : parce que la société est devenue rentable… trop rapidement. Il n’a jamais eu à remettre au pot.
10K€ la case pour les premières vidéos, 60K€ ensuite, puis jusqu’à 90K€ ensuite, Zero Bullshit en parlait déjà en février 2025. Les tarifs dépendent du type de format, du nombre, mais aussi des opportunités. Quand Mistral AI annule au dernier moment sa participation dans une émission IA où trône le docteur en pipi Laurent Alexandre, c’est Corentin Fayard et Substi.ai qui récupère le Legend Business pour une fraction du prix. Et c’est, comme beaucoup de média, le modèle de Legend : de la pub en échange d’audience.
Revolut achète une première place, 230K vues. Bitstack avec Roubaud, Blast 2 fois171819, en janvier 2024 avec Bourbon puis un an plus tard avec Larchevêque et Rand Hindi. Puis Warner pour Godzilla x Kong et pour Trap, Hutteau pour Respire, l’Ordre de Malte au catalogue entre une application crypto et un déodorant. Et Frédéric Merlin, qui finance 2H de récit self-made-man au moment où sa société règle ses fournisseurs à 347 jours. On trouve aussi Bricks, passée 9 fois entre juillet 2024 et octobre 2025. Finary, Limova, Winamax, Sofidy, Electra ou Iroko. La finance et le patrimoine écrasent la liste, ce qui n’a rien d’un hasard : c’est parmi les métiers où recruter un client coûte le plus cher.
Ils reviennent alors même que la case qu’ils achètent fait moins d’audience que la moyenne de la chaîne. Les 186 vidéos qui portent une mention de collaboration commerciale font 811K vues en moyenne. Les autres en font 1,15M6. L’annonceur paie donc pour une audience plus petite que celle de la chaîne, et il repasse à la caisse. Parce que ce n’est pas le nombre de vues qu’il achète.
209 vidéos avec annonceur identifié, part des vidéos sponsorisées par secteur. Tous les chiffres sur la page de données de Zero Bullshit
30 annonceurs sur les 97 identifiés sur les 602 vidéos publiées6 entre le 8 février 2023 et le 26 août 2026 vendent un produit de placement, et ils occupent 75 vidéos, près de 4 sponsorisées sur 10, qui peuvent être un épisode dédié, format Legend Business, ou une annonce en début et fin de vidéo.
Une chaîne dont l’audience vient de récits de crimes, de stars, de guerre et de médecine légale est donc financée d’abord par des produits d’épargne. C’est rare, et ça explique pourquoi la question des avertissements n’est pas un détail ici.
Zero Bullshit a interrogé près d’une dizaine de ces annonceurs. Tous, sans exception, confirment le retour sur investissement. Au printemps 2026, Patrick Setzekorn d’Argent & Salaire note sur LinkedIn un afflux de lecteurs venus chercher un avis sur Tokimo dans les jours qui suivent son passage, et conclut que l’impact d’un passage sur Legend est « assez impactant ». Ceux qui ont vu l’émission vont donc chercher ailleurs ce qu’elle ne leur a pas donné : un avis.
Une des raisons du succès soudain auprès des spectateurs est simple : les personnes qui lisent Zero Bullshit (merci à elles) sont souvent les mêmes qui lisent un peu de Snowball, un peu d’Avenue des Investisseurs ou encore Cayas. Évidemment, elles ont bon goût. Mais pour les annonceurs (rappel : Zero Bullshit reste un super investissement, de même que nos autres newsletters), l’overlap d’audience est important. Ce n’est pas stupide : une personne peut avoir lu une pub quelque part, et passer à l’action après l’avoir vue une 2e fois. Et la publicité n’y est pas un problème en soi : l’édition la plus lue de Zero Bullshit est la seule qui soit intégralement une publicité, 95K+ lectures pour l’article sur les SCPI sponsorisé par Louve Invest. Legend, elle, offre un bassin d’audience qui n’a pas forcément envie de lire ou d’écouter des trucs techniques, et longs. Ce qui permet, comme dirait l’autre, de vendre du temps de cerveau disponible. Et ce qui explique probablement que la part des émissions entièrement consacrées à une entreprise, le format Business, soit passée de 2% des vidéos en 2023 à 23% en 20266.
La part des émissions Legend Business, consacrées entièrement à une entreprise
Base des 602 vidéos, du 8 février 2023 au 26 août 2026. Tous les chiffres sur la page de données de Zero Bullshit
Influx, l’agence qui commercialise ces cases, a commandé à Odoxa une étude sur Legend20. C’est un document de vente, toutes les régies en font faire, mais ça n’en rend pas les chiffres faux. Celui qui compte est dedans : 32 minutes d’attention par visionnage, contre 15 pour HugoDécrypte, 14 pour Brut et 12 pour Konbini.
Sondage Odoxa pour /influx, octobre 2025
La même étude explique d’ailleurs pourquoi l’audience est si différente d’ailleurs : elle est beaucoup moins diplômée, loin des CSP+ affichés partout.
Sondage Odoxa pour /influx, octobre 2025
Plus étonnant, 44% des spectateurs estiment que la frontière entre l’information et la publicité est un peu floue, en recul de 5 points sur un an, alors que c’est la marque de fabrique de Legend. Et qu’elle est donc mal comprise. Ou très bien, au choix.
Sondage Odoxa pour /influx, octobre 2025
Parce qu’en 2023, la mention « collaboration commerciale » apparaît sous 8 vidéos sur 124. Une sur 15. En 2026, 65 sur 1306. 1 sur 2.
La part des vidéos qui portent la mention « collaboration commerciale », année par année
Base des 602 vidéos, mention relevée dans la description de chaque vidéo. Tous les chiffres sur la page de données de Zero Bullshit
Chez Bourbon comme chez Baccino, alors patron du courtier Trade Republic en France, la mention de collaboration commerciale et la mention de risque apparaissent plusieurs jours après la diffusion de 2024, donc après le pic d’audience, quand la vidéo a déjà fait l’essentiel de ses vues. Celui qui regarde ne le sait pas toujours sur le moment. Les formats courts, eux, n’en portaient jamais jusqu’en 2025. C’est désormais le cas, épisodiquement. Les publications sur Facebook ou LinkedIn qui relaient les vidéos, elles, ne comportent quasiment jamais les mentions publicitaires.
En décembre 2025, Legend passe 1h30 dans la manufacture horlogère de Louis Vuitton avec Jean Arnault21, sous la mention « collaboration commerciale ». Le même mois, Pley publie sur Instagram une trentaine de lignes22 sur cette manufacture, se dit « très fier de ce partenariat », cite un conseil de Bernard Arnault rapporté par son fils, et remercie la maison. Et conclut même : « c’est exactement pour ça que j’ai créé Legend ». Le mot partenariat y est. Un partenariat, c’est deux maisons qui s’estiment. Une collaboration commerciale, ou plus clairement une publicité puisque c’est le mot exact, c’est quelqu’un qui a payé. Sous la même vidéo, sur YouTube, c’est le second terme qui est écrit.
Publication Instagram de Guillaume Pley, 12 décembre 2025
Ce n’est pas un cas isolé, c’est la mécanique : le même redécoupage fait disparaître la mention sous les extraits Instagram d’une émission MWM23 fin juillet, puis d’un fabricant de cabines acoustiques 2 semaines plus tard.
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Publicité payée par MWM
Même histoire avec le cofondateur de France SCPI, 214K vues, le 17 juillet 202624, et cette fois ce n’est pas seulement la mention publicitaire qui saute en route. Sur YouTube, tout est écrit, dans la description repliée que le spectateur doit déplier, ce que la loi de 2023 sur l’influence interdit25, et les règles de l’AMF et de l’ARPP avec elle.
Description de l'émission du 17 juillet 2026, sur YouTube
« La promotion de biens, de services ou d'une cause quelconque réalisée par les personnes mentionnées à l'article 1er doit être explicitement indiquée par la mention « Publicité » ou la mention « Collaboration commerciale ». Cette mention est claire, lisible et identifiable sur l'image ou sur la vidéo, sous tous les formats, durant l'intégralité de la promotion. »
Legend ne peut ignorer ni la loi sur les positions des régulateurs, puisqu’il est certifiés par l’ARPP, et a donc reçu les cours sur les réglementations.
Certificat de l'influence responsable délivré par l'ARPP
C’est d’autant plus problématique que la description est longue : d’abord 2 liens de suivi, l’un pour découvrir la plateforme, l’autre pour prendre rendez-vous gratuitement avec un de ses experts. Ensuite l’avertissement réglementaire, risque de perte en capital, risque de liquidité, revenus non garantis. Et en dernier, la collaboration commerciale.
Sur la page LinkedIn de Legend, l’épisode est présenté avec la plateforme, son ticket d’entrée à 100€ et les conseils du fondateur pour se construire un patrimoine immobilier. Ni la mention, ni l’avertissement. Même chose pour Tokimo, une plateforme de crowdfunding immobilier passée 2 fois dans le fauteuil2627 au printemps 2026, présentée sur LinkedIn avec des conseils « pour générer des rendements intéressants sans prendre de risques excessifs ». Le crowdfunding immobilier, c’est le secteur où 20 à 25% du capital prêté accuse plus de 6 mois de retard et où 10 à 15% des dossiers sont en procédure collective28, ce que Zero Bullshit a raconté plus d’une fois. Tokimo fait mieux que la moyenne29, autour de 11% du capital en retard de plus de 6 mois ou en procédure, aucune perte définitive, sur un portefeuille dont 97% a moins de 3 ans. Mais quand même.
Publication de la page LinkedIn de Legend
Pareil quand Baccino vient faire la réclame de Trade Republic : ni mention publicitaire, ni mention de risque. Or sur la durée d’un épisode, les invités qui vendent parlent rarement des risques de leur produit.
Publication de la page LinkedIn de Legend
Sur Instagram, le même jour, 2 extraits de cette émission. Le premier porte la mention de collaboration commerciale et le nom de l’annonceur : 1’671 mentions j’aime. Le second demande qui est l’influenceur français le plus riche, sous logo Legend Business, et ne porte rien : 17’400 mentions j’aime. Aucun des deux ne porte l’avertissement de risque.
La mention n’est donc pas absente par principe.
Le 29 août 2025, Legend consacre 1H20 de Legend Business à Bradley Lafond30, cofondateur de Fundora, une plateforme lancée la même année qui propose d’entrer dans des fonds de private equity à partir de 100€. 220K vues, un lien d’inscription qui passe par l’agence, la mention de collaboration commerciale, et pas une ligne sur le risque dans la description. Le risque, c’est l’invité qui le dit, à plusieurs reprises, et une fois au point d’amuser Pley. Il est dans la bouche du vendeur, pas dans le texte du diffuseur. Le non-coté immobilise l’épargne plus longtemps qu’une SCPI et ne garantit pas davantage le capital.+
« Aujourd'hui effectivement on est sur des rendements historiques hein donc je parle des performances passées donc on ne sait pas quelles vont être les performances futures et et et l'un ne garantit pas l'autre »
« Alors […] sa phrase robotique là faut savoir que c'est la loi. […] Ils sont obligés de le dire dans tout ce qui est investissement en France. »
Lui oubliera de la préciser dans la description. Mais quand Lafond revient le 27 février 202631, sous un titre qui promet de transformer l’argent inutilisé en fortune, l’avertissement est écrit : risque de perte en capital et performances passées qui ne préjugent de rien. Le produit n’avait pas changé.
Il n’est pas le seul. Dans le premier épisode, Pley raconte qu’il regarde Bricks 3x par jour, qu’il a mis son argent chez Trade Republic, et que la plupart des membres de l’équipe font pareil après chaque émission :
« Ce sont des vrais sujets qu’on suit après et dans lesquels on se met »
L’équipe qui vend la case achète le produit qui l’a louée, tel le vendeur Darty qui a peu près toutes les télés chez lui quand on lui pose la question.
Cela dit, tous les annonceurs interrogés par Zero Bullshit confirment la même version : les mentions légales sont du côté de Legend, et rien n’est particulièrement négocié en amont, ni dans un sens, ni dans l’autre. En réalité, ce qui est propre à l’annonceur, c’est plutôt la manière dont il va expliquer, ou non, la réalité des risques ou mesurer les avantages dans son discours. Et le régulateur n’est pas aveugle.
Le 15 septembre 2025, l’AMF sanctionne Altaroc Partners et ses 2 dirigeants à hauteur de 1,3M€32. Parmi les griefs retenus :
La société a reconnu le grief et l’a mis sur le compte de « l’enthousiasme » du lancement. La décision est frappée de recours, elle n’est pas définitive. Admettons.
Mais quelques jours avant, son cofondateur Frédéric Stolar explique pendant plus d’une heure, dans le podcast de Racem Flazi, patron de LegalPlace, comment un particulier peut se bâtir un fonds de pension personnel avec 300K€ et en tirer 70K€ par an. Izi. Le tout sans la moindre mention qu’il s’agit d’une publicité. Après une question de Zero Bullshit, la mention apparaitra finalement sur YouTube. Sauf que l’épisode avait déjà 100K vues. Un an après, il n’en a que 6K de plus.
Publication LinkedIn de Racem Flazi
En mai dernier, le même Stolar revient devant le même Flazi du même podcast qui tartine des disclaimers pondus par un compliance manager inspiré. La mention publicitaire est bien dans la description. Mais pendant la vidéo, il est fait mention de LegalPlace et d’Altaroc. La vidéo comment par un disclaimer. Mais il n’est jamais dit que c’est une publicité.
Voilà ce qu’achètent une partie des annonceurs : un endroit qui ressemble à de l’éditorial, 1H30 sans contradicteur, et des mentions qui s’allègent à chaque redécoupage.
Mais l’annonceur n’achète pas toujours une place dans l’émission. Parfois l’émission est le produit. Un neurologue spécialiste du sommeil, 454K vues, le 5 juillet 202633. Aucun logo Business, et Pley précise en ouverture que l’invité n’est pas venu faire sa promotion. À la fin, il repose la question :
« Qu’est-ce que tu viens vendre ? »
Rien, répond le médecin. Entre les deux, 2 minutes de publicité lue par l’animateur pour Emma, un fabricant de matelas, mousse à mémoire de forme, code promo, et l’animateur qui dort dessus depuis des années, comme le vendeur de Darty. Sans aucun lien avec le sommeil, donc. Alors oui, l’indépendance du médecin est probablement réelle. Mais elle sert à vendre des matelas, tel Edward Bernays qui met en scène des médecins en blouse pour faire des publicités dans les années 50. D’ailleurs, quelques mois avant, c’était la patronne d’Emma France en personne qui était venue faire la promo… dans un Legend Business.
Une semaine plus tard, 2H d’éducation canine34, 947K vues. En ouverture, Pley remercie « un partenaire de circonstance » : Japhy, une marque de croquettes. Publicité lue au début, rappel du code promo et du QR code à la fin. Aucune de ces 2 vidéos ne porte le label Legend Business. Ce sont des émissions comme les autres, sauf que le sujet est celui de l’annonceur.
Sur d’autres vidéos, Legend a un business model qui n’est jamais déclaré. Sous les vidéos de 2023 jusqu’en 2026, les liens vers les livres des invités renvoient à Amazon avec un code de partenaire dans l’URL, legend03f-216, celui du programme d’affiliation : la chaîne touche une commission sur chaque exemplaire vendu par ce lien. 37 vidéos cette année-là, 35,5M de vues, une seule porte une mention commerciale. Ces vidéos ne sont pas des publicités, le texte ne dit pas qu’elles en sont, et celui qui clique ne peut pas le revenir sauf à regarder attentivement le contenu du lien. Mais un lien qui rapporte une commission à celui qui le publie est une communication commerciale, et elle devrait être signalée comme telle. Sous les 9 passages de Boxho, ses livres sont en lien à chaque fois. 6 de ces 9 vidéos ne portent aucune mention. Le million d’exemplaires du légiste ont donc laissé un pourcentage à la chaîne sur tout ce qui est parti par ce lien, et rien ne l’écrit.
D’autres vidéos ne portent aucune mention : le commandant des forces spéciales du 25 mai 202535, 1,2M de vues, n’a ni annonceur, ni lien de suivi, ni code promo. La frontière existe donc. Elle ne se voit pas, parce que les deux régimes coexistent dans le même flux, sous la même marque, avec le même décor et le même animateur.
16 mois plus tôt, début mars 2025, le procédé avait déjà son nom de genre : Legend publie ce que son titre annonce comme un reportage sur 3 entreprises qui vont changer nos vies36, 139K vues. La description remercie BNP Paribas « de nous avoir permis de faire ce reportage » et présente l’ensemble comme un Legend Business un peu spécial, en partenariat avec la banque.
Les 3 entreprises filmées sont celles de son programme. Chacune a son lien de suivi par l’agence, l’une a son code promo. À chaque fondateur, la même question revient à l’antenne : « comment la banque vous a-t-elle aidé ? » Les 3 répondent, prêts, entrée au capital, mise en relation, refonte du site financée. L’animateur s’en étonne à voix haute : il ne savait pas qu’une banque faisait ça. Puis la directrice qui a conçu le programme vient sur le plateau expliquer comment postuler, et la description donne l’adresse à laquelle envoyer son projet.
En milieu d’émission, Pley donne lui-même la règle du jeu : l’idée était de faire autrement qu’« une sponso classique ». Le reportage n’est pas une émission qui aurait reçu une publicité. C’est le format publicitaire lui-même.
Un reportage, c’est le genre où celui qui filme choisit son sujet. Mais parfois le sujet détonne carrément avec le sponsor.
Le 16 juin 202637, Legend Story reçoit la mère et le frère cadet de Trystan, 17 ans, mort dans l’incendie du Constellation à Crans-Montana avec 8 de ses amis. 41 morts, 115 blessés. 674K vues, commentaires désactivés. Avant l’entretien, 2 minutes de publicité lue pour un livre : les coulisses des milliardaires, les villas de rêve, les yachts, et l’anecdote du chien malade rapatrié à New York en jet privé. La description porte la mention « Collaboration commerciale ».
Tout est déclaré. Ce qui est vendu, et à qui : 2 minutes sur les yachts des milliardaires, puis une mère qui raconte comment son fils de 17 ans est mort dans l’incendie. Et ce n’est pas la campagne d’un tiers qu’une régie aurait calée au calendrier. Le livre est celui d’un ancien invité, Jean-Jacques Zanghi, publié par la maison qui édite aussi celui de Pley, et vendu en librairie sous le sous-titre « L’invité de LEGEND à plus de 2 MILLIONS de vues38 », avec une citation de l’animateur en quatrième de couverture. 2 semaines plus tôt, ce livre et cette mention figurent sous un épisode consacré à un homme de 34 ans qui pèse 257 kg et ne peut plus se laver seul39.
L’annonceur louait une case. Puis l’émission s’est construite autour de lui. Ici, l’émission fabrique l’invité, l’invité devient un livre, et le livre se vend dans les épisodes suivants, là où des gens racontent ce qui leur est arrivé de pire.
Mais une audience de cette taille n’intéresse pas que ceux qui ont un produit à vendre. Sarkozy vient le 17 novembre 2024, puis revient le 14 décembre 202540. Carlos Ghosn parle depuis Beyrouth41 en octobre 2025, 2,9M de vues. L’ancien directeur du Mossad42 en juin 2026. Aucun d’eux ne vend un abonnement. Chacun vient raconter sa version pendant une émission entière, en face d’un animateur qui ne le contredit pas.
Ce qui permet à chacun de forger sa propre légende. Mais à des niveaux différents.
Boxho romançait des autopsies. Une histoire de cadavre embellie ne coûte pas grand-chose à grand monde, et c’est ce qui rendait le format inoffensif. Le dispositif ne change pas quand celui qui s’assoit défend un bilan ou sa propre innocence. L’enjeu, lui, n’a plus rien à voir.
Baccino dirige alors l’Europe de Trade Republic, un courtier allemand qui vend des CTO (et depuis un an des PEA) et des produits d’épargne aux particuliers. Il est passé 5 fois dans le fauteuil, et 5 fois la présentation a été la même : « ancien trader et banquier ». Alors qu’il était commercial. Pas trader. Mais la vérité importe peu. Seule l’histoire compte.
Le 9 février 202443, « Comment devenir riche en évitant les arnaques », 2,7M de vues, puis une partie 2 en juillet44. En décembre 2024, il aide 3 personnes45 à sortir d’une situation financière intenable. En octobre 2025, 2 enfants de 10 ans sur le plateau46 et le lancement d’un compte épargne enfant sans frais jusqu’à 18 ans. Influx publie le chiffre sur son propre site : plus de 100K nouveaux inscrits sur Trade Republic dans les jours qui suivent le premier passage sur Legend, et plus de 2M de vues cumulées pour les interviews réalisées dans l’émission. Le chiffre qui justifie le tarif est donc produit par celui qui vend la case.
Aucune compliance sérieux n’aurait autorisé de mettre « riche » dans une vidéo qui fait la promo du CTO. Mais un ancien de Trade Republic explique sous couvert d’anonymat :
« Le risque est parfaitement mesuré. [Trade Republic] dépense des millions en marketing, avec un cout d’acquisition très très élevé pour des dépôts moyens plus faible que la moyenne du marché. Mais [le] calcul c’est de pénétrer le marché au maximum pour capter des nouveaux utilisateurs. L’amende ça fait partie du budget. Après avoir dépensé des dizaines de millions d’euros, […] ça pèse quoi une prune à 100K€ ? Avec même pas 1 chance sur 10 qu’elle arrive ? »
Le 5e passage, le 12 juin 202647, s’intitule « Le plus grand mensonge de l’État français : vous travaillez toute votre vie pour rien ». Sujet : la dette publique et l’insoutenabilité des retraites. Collaboration commerciale déclarée, lien d’ouverture de compte Trade Republic en tête de description. La démonstration que le système par répartition ne tiendra pas, et le produit d’épargne qui en découle comme solution, dans la même vidéo, par le même homme, 932K vues.
Sauf que cette fois, Baccino a changé de casquette. D’invité, puis annonceur, il est devenu un talent monétisé par Influx, puis partenaire de tournée, le Legend Tour, co-organisé avec Trade Republic : entre le premier passage et le dernier, Baccino a changé 4 fois de qualité et rien ne l’a annoncé. Prends n’importe lequel des 5 et cherche en quelle qualité il parle ce jour-là : la réponse n’est écrite nulle part.
« Ancien trader et banquier : comment devenir riche en évitant les arnaques »
2,7M de vues. Collaboration commerciale déclarée, Trade Republic.
« Ancien trader et banquier (Part 2) »
1M de vues. Collaboration commerciale déclarée, Trade Republic.
« Cet ancien banquier aide 3 personnes à sortir d'une situation grave »
723K vues. Collaboration commerciale déclarée, Trade Republic.
Héméré et Léa, 10 ans, face aux adultes
222K vues. Lancement d'un compte épargne enfant. Collaboration commerciale déclarée, Trade Republic.
« Le plus grand mensonge de l'État français »
932K vues. Collaboration commerciale déclarée, lien d'ouverture de compte Trade Republic en tête de description.
Ce n’est pas un problème de mention légale. Un directeur Europe qui vient expliquer que l’État ment aux salariés sur leurs retraites face à un contradicteur, ça s’appelle un débat. Sans contradicteur, ça s’appelle un spot publicitaire. L’absence de contradiction n’est pas un défaut du format : c’est le produit.