Chacun se fera sa propre opinion de ce dossier. Tudigo et Bricks parlent sans hésitation de fraude concernant les financements de Laurent Villa. Et effectivement, plusieurs faits montrent que la vérité a parfois été arrangée, trafiquée, ou carrément maquillée, comme dans le cas du faux bail dont on a parlé dans le premier épisode.
Malheureusement, ce n’est pas le seul dossier du genre. Chez Tudigo, les dossiers Antheos et AL Construction semblent tout aussi douteux. Et on retrouve un nombre conséquent de malversations de porteurs de projets sur de nombreuses plateformes.
Mais il n’est pas possible de limiter la responsabilité aux seuls porteurs de projets.
Je n’ai pas pu aborder tous les problèmes de structuration tant ils sont nombreux chez Tudigo. Songez, par exemple, que les SPV qui portent les obligations n’ont toujours pas déclaré leur cessation de paiement depuis plus d’un an, voire deux pour certains, alors qu’ils sont émetteurs d’obligations, donc de passifs auxquels ils ne peuvent pas faire face.
Chez Koregraf, l’effondrement a mis au jour plusieurs dossiers particulièrement problématiques qui pourraient mettre en jeu la responsabilité des anciens dirigeants. Ce n’est pas pour rien que les plateformes en vente ne trouvent pas de repreneur. Comme Lumo, pourtant plutôt sérieuse sur ses dossiers, qui est tombée dans le silence, et dont le portefeuille a été vendu pour 1€ symbolique est en cours de cession à Enerfip.
EDIT 12/08/2025 12H03 : correction de l’information sur la cession de Lumo à Enerfip.
Plus largement, s’il n’est pas question de faire porter la responsabilité de toutes les pertes aux plateformes (le 10% garanti n’existant pas), l’incompréhension généralisée des investisseurs particuliers, couplée à des process bancals, pose grandement question.
Après plus de deux ans à décortiquer le financement participatif, ses actifs, ses dossiers et ses textes législatifs, j’arrive à la conclusion évidente qu’il doit être revu, et en urgence. Parce que pendant que des workshops et autres réunions se font entre gens bien informés, des centaines de milliers de clients retails se font dépouiller. J’avais expliqué il y a quelques mois que j’estimais les pertes in fine du crowfunding autour du milliard d’euros quand toutes les opérations 2018-2023 seront débouclées.
Alors, puisque je sais que parmi les 112K abonnés à cette newsletter, plusieurs sont au sein de l’AMF, de l’ACPR, de l’Assemblée nationale, d’institutionnels et de plateformes, j’en profite pour proposer mes 10 idées de réforme.
Évidemment, le régulateur français n’a pas les mains libres sur un texte qu’il hérite de l’ESMA. Mais les lois ne sont jamais figées, et l’avis de la France compte.
Depuis le lancement du PSFP, les intermédiaires et l’AMF tournent autour du sujet pour trouver comment faire rentrer des blivets dans des carrés de Penrose.
Les anciens agréments étaient délivrés par l’ACPR, et donc disponibles sur l’ORIAS, tandis que le nouveau PSFP l’est par l’AMF, donc uniquement sur son site.
Cette logique purement administrative n’a aucun sens pour les investisseurs, et même pour des CGP qui, récemment encore, ne comprenaient pas pourquoi une plateforme agréée était radiée sur l’ORIAS.
Comment imaginez qu’un investisseur retail s’en sorte ?
Quant au crowdequity, après l’avoir longtemps défendu, je pense qu’il ne devrait plus être autorisé auprès du retail dans ces conditions. Les dossiers présentés par les plateformes sont généralement ceux dont personne n’a voulu, les informations sont parcellaires, la classe d’actif trop complexe et les communications trop agressives. Après plusieurs années, nous avons connu énormément d’échecs cuisants et aucune réussite majeure. Sachant que les plateformes n’ont jamais communiqué sur leurs résultats réels (et on comprend pourquoi), nous devons nous interroger sur l’intérêt de laisser les vannes ouvertes.
Plusieurs acteurs aujourd’hui se targuent d’avoir les indicateurs les plus précis du marché, définis par Financement Participatif France, désormais intégré à France Fintech. Spoiler : tout le monde s’en fiche.
On s’en fout. Ce qu’on veut, c’est une réponse.
Les indicateurs, que les plateformes déclarent et mettent à jour à leur guise, n’ont jamais été pensés pour les investisseurs mais pour les plateformes et pour E&Y qui fait son baromètre annuel. Savoir que les emprunts faits en 2021 ont 11% qui sont en retard de moins de 6 mois n’a pas d’intérêt pour un investisseur. Pas plus que la moyenne des obligations.
Ce qu’il faut, c’est avoir de manière claire, visible, et mis à jour régulièrement dans le cas du crowdfunding :
Pour le fractionnement immobilier, là encore, c’est le foire-west :
Ce que l'investissement doit savoir c’est :
Plus globalement les indicateurs doivent être :
Voila pourquoi il faut :
Encore aujourd’hui, et c’est le cas à chaque défaut, sur chaque groupe Facebook ou Discord d’investisseurs, des tas de gens pensent avoir investi dans l’immobilier, terme dont les plateformes usent et abusent.
La réalité, tous les pros la connaissent : ces plateformes financent des PME, dont le métier est l’immobilier. Mais le risque n’est pas celui de l’immobilier. C’est un risque de financement de PME et opérationnel.
L’utilisation des termes tels que « investissement immobilier » tend à donner l’illusion d’une diminution du risque réel pour les investisseurs réels.
Les doctrines AMF sont parfaitement claires sur l’obligation d’indiquer les risques, de manière proportionnée par rapport aux avantages. Plusieurs sociétés de gestion ont déjà été sanctionnées et rappelées à l’ordre, notamment la fameuse sanction contre Corum, pour avoir contrevenu à ces obligations.
Comment accepter aujourd’hui, sous prétexte qu’on a affaire à des fintechs innovantes, moins réglementées et jeunes, qu’elles basculent les risques dans le footer en affichant en énorme les rendements ou des photos de biens immobiliers, parfois même avec des termes comme « garantis » ou « sécurisés » ?
Il est absolument inacceptable que la masse obligataire soit représentée par la plateforme, alors qu’elle a été payée par le financé. C’est un conflit d’intérêts énorme où on demande à un intermédiaire de taper, à ses frais, sur la gueule de son client.
Le représentant de la masse doit être indépendant de la plateforme, n’avoir aucun conflit d’intérêts actionnarial, et doit être un professionnel qualifié, dont la révocation doit être possible dans des conditions clairement indiquées aux investisseurs, qui doivent d’ailleurs être en capacité de communiquer.
Personne ne travaille gratuitement. Aucun intermédiaire financier n’est gratuit. Affirmer l’inverse, c’est mentir. De nombreuses plateformes ont affirmé qu’elles étaient gratuites parce qu’elles ne font pas supporter les frais aux investisseurs. Mais ça reste un mensonge.
Prenons un exemple d’un financement pour un projet de 100€ avec 10% de frais :
En réalité, dans tous les cas, on aboutit à la même chose : pour une somme identique, on obtient le montant initial moins les frais qui servent effectivement à financer l’actif.
Donc autant, dès le départ, expliquer quels sont les frais et les partager entre le porteur de projet et l’investisseur.
Les investisseurs doivent être en capacité de comprendre que toutes les garanties ne se valent pas. Combien de cautions personnelles s’avèrent insuffisantes, alors qu’une sûreté réelle sur un bien aurait permis de récupérer une bonne partie des fonds ?
Aucune garantie ne doit être présentée à un investisseur sans audit préalable. Combien de fois voit-on :
Ces termes donnent l’illusion d’une protection des investisseurs, alors qu’elles peuvent parfois ne jamais être activables ou solvables.
L’immunité ne doit pas devenir un business model et la responsabilité des plateformes doit pouvoir être engagée. L’esprit du règlement européen qui a abouti au PSFP était de donner aux plateformes une délégation pour qu’elles évaluent les projets et se rangent du côté des investisseurs.
Dans plusieurs dizaines de dossiers, des défaillances majeures de plateforme ont eu lieu :
En bout de course, les investisseurs perdent leurs fonds, ne sont pas accompagnés, saisissent le régulateur (qui n’est pas en mesure d’agir car ce n’est pas son rôle) et personne ne prend jamais la responsabilité des pertes.
Il n’est pas question de faire porter aux plateformes une obligation de résultat avcec absence de perte : ça n’existe pas. Mais lors de faute avérée, la responsabilité des plateformes doit être engagée, et le régulateur doit intervenir rapidement afin de faire cesser le troubler.
Comment expliquer que certaines plateformes dont les défauts explosent depuis bientôt 3 ans sur des dossiers ont elles ont commis des erreurs graves, continuent de pouvoir lever tranquillement ?
Depuis trois ans que je suis de près le crowdfunding, j’ai reçu plus d’une dizaine de refus de plateformes (toujours les mêmes) après avoir demandé des informations complémentaires sur un dossier en cours de financement.
À quel moment a-t-on décidé de trouver normal de demander à du retail de donner spécifiquement des fonds pour un projet dont on ne sait rien ? Dès lors qu’il est fait un appel public à l’épargne, les plateformes doivent impérativement publier :
Ces informations devraient d’ailleurs être reprises dans un document d’information lisible et accessible à tous, de type DIS.
Évidemment, certaines informations sont sensibles et confidentielles. Eh bien, si elles ne doivent pas être sues, alors que ces émetteurs aillent se faire financer par une banque, un institutionnel, un fonds ou des investisseurs professionnels.
Pourquoi le crowdfunding devrait-il permettre de lever des dizaines de millions, parfois plus que l’IPO d’une grosse PME, sans les mêmes contraintes ?
Le dépôt des comptes des entreprises a été rendu obligatoire pour ça. Pas pour embêter les startups qui préfèrent publier les chiffres qui les arrangent sur leur blog, repris par une presse dite spécialisée qui préfère sortir un article en quelques minutes pour vendre de la pub plutôt que de vérifier la véracité de l’information.
Une boîte qui ne publie pas ses comptes ne permet pas aux investisseurs de comprendre sa santé financière, et ne doit pas avoir le droit d’être bénéficiaire d’un appel public à l’épargne.
Même combat pour les fintechs et les PSFP, PSAN et consorts : le non-dépôt des comptes devrait être un motif de suspension immédiate d’agrément. On parle du pognon des gens, pas d’une boîte qui veut cacher sa non-marge sur sa production de vélos hors de prix qui finira dans tous les cas au tapis.
Plusieurs plateformes ont dû fermer les portes depuis quelques mois. Ce n’est pas anormal : le marché est jeune. Si on peut s’étonner que cet élément n’ait initialement pas été prévu par le règlement européen (erreur depuis corrigée), les récents exemples montrent à quel point les PCA ont été mal gérés et préparés.
À chaque fois, tout s’est fait dans un amateurisme complet, avec des conditions changeantes ou des acteurs qui surgissent ou disparaissent des dossiers.
Les PCA doivent être :
Il faut donc :
Les autorités doivent réagir.
Le retail ne peut pas continuer éternellement à servir de fusible financier à des acteurs qui se moquent des conséquences.