💥 Zero Bullshit
Épilogue

Le mille-feuille du chaos

Chacun se fera sa propre opinion de ce dossier. Tudigo et Bricks parlent sans hésitation de fraude concernant les financements de Laurent Villa. Et effectivement, plusieurs faits montrent que la vérité a parfois été arrangée, trafiquée, ou carrément maquillée, comme dans le cas du faux bail dont on a parlé dans le premier épisode.

Malheureusement, ce n’est pas le seul dossier du genre. Chez Tudigo, les dossiers Antheos et AL Construction semblent tout aussi douteux. Et on retrouve un nombre conséquent de malversations de porteurs de projets sur de nombreuses plateformes.

Mais il n’est pas possible de limiter la responsabilité aux seuls porteurs de projets.

Je n’ai pas pu aborder tous les problèmes de structuration tant ils sont nombreux chez Tudigo. Songez, par exemple, que les SPV qui portent les obligations n’ont toujours pas déclaré leur cessation de paiement depuis plus d’un an, voire deux pour certains, alors qu’ils sont émetteurs d’obligations, donc de passifs auxquels ils ne peuvent pas faire face.

Chez Koregraf, l’effondrement a mis au jour plusieurs dossiers particulièrement problématiques qui pourraient mettre en jeu la responsabilité des anciens dirigeants. Ce n’est pas pour rien que les plateformes en vente ne trouvent pas de repreneur. Comme Lumo, pourtant plutôt sérieuse sur ses dossiers, qui est tombée dans le silence, et dont le portefeuille a été vendu pour 1€ symbolique est en cours de cession à Enerfip.

EDIT 12/08/2025 12H03 : correction de l’information sur la cession de Lumo à Enerfip.

Plus largement, s’il n’est pas question de faire porter la responsabilité de toutes les pertes aux plateformes (le 10% garanti n’existant pas), l’incompréhension généralisée des investisseurs particuliers, couplée à des process bancals, pose grandement question.

Après plus de deux ans à décortiquer le financement participatif, ses actifs, ses dossiers et ses textes législatifs, j’arrive à la conclusion évidente qu’il doit être revu, et en urgence. Parce que pendant que des workshops et autres réunions se font entre gens bien informés, des centaines de milliers de clients retails se font dépouiller. J’avais expliqué il y a quelques mois que j’estimais les pertes in fine du crowfunding autour du milliard d’euros quand toutes les opérations 2018-2023 seront débouclées.

Alors, puisque je sais que parmi les 112K abonnés à cette newsletter, plusieurs sont au sein de l’AMF, de l’ACPR, de l’Assemblée nationale, d’institutionnels et de plateformes, j’en profite pour proposer mes 10 idées de réforme.

Évidemment, le régulateur français n’a pas les mains libres sur un texte qu’il hérite de l’ESMA. Mais les lois ne sont jamais figées, et l’avis de la France compte.

1️⃣ Segmentation des réglementations

Depuis le lancement du PSFP, les intermédiaires et l’AMF tournent autour du sujet pour trouver comment faire rentrer des blivets dans des carrés de Penrose.

  • D’un côté, le fractionnement, qui n’est autre qu’une SCPI monobien, où la plateforme doit trouver un moyen de financer en obligation éternelle un actif qu’elle n’a pas le droit de détenir mais qu’elle doit exploiter, sans utiliser les royalties proscrites.
  • De l’autre, le crowdfunding, pour qui le modèle obligataire PSFP a été pensé, où la plateforme est l’intermédiaire entre un financé et un financeur.
  • Et au milieu, le crowdequity, qui se retrouve on ne sait trop comment coincé entre les deux, alors que son instrument financier n’a rien à voir, qu’il est hautement complexe, et que ses dossiers sont souvent ceux dont personne n’a voulu en venture capital.

Les anciens agréments étaient délivrés par l’ACPR, et donc disponibles sur l’ORIAS, tandis que le nouveau PSFP l’est par l’AMF, donc uniquement sur son site.

Cette logique purement administrative n’a aucun sens pour les investisseurs, et même pour des CGP qui, récemment encore, ne comprenaient pas pourquoi une plateforme agréée était radiée sur l’ORIAS.

Comment imaginez qu’un investisseur retail s’en sorte ?

Quant au crowdequity, après l’avoir longtemps défendu, je pense qu’il ne devrait plus être autorisé auprès du retail dans ces conditions. Les dossiers présentés par les plateformes sont généralement ceux dont personne n’a voulu, les informations sont parcellaires, la classe d’actif trop complexe et les communications trop agressives. Après plusieurs années, nous avons connu énormément d’échecs cuisants et aucune réussite majeure. Sachant que les plateformes n’ont jamais communiqué sur leurs résultats réels (et on comprend pourquoi), nous devons nous interroger sur l’intérêt de laisser les vannes ouvertes.

  • Définir une réglementation spécifique pour le fractionnement immobilier.
  • Restreindre l’accès du private equity au retail.

2️⃣ Indicateurs de performance

Plusieurs acteurs aujourd’hui se targuent d’avoir les indicateurs les plus précis du marché, définis par Financement Participatif France, désormais intégré à France Fintech. Spoiler : tout le monde s’en fiche.

  • On ne va pas voir un avocat pour qu’il nous explique le Code pénal.
    On ne va pas voir un garagiste pour comprendre le rôle d’un joint de culasse.
    On ne va pas voir un médecin pour décortiquer la métabolisation du magnésium par la taurine.

On s’en fout. Ce qu’on veut, c’est une réponse.

Les indicateurs, que les plateformes déclarent et mettent à jour à leur guise, n’ont jamais été pensés pour les investisseurs mais pour les plateformes et pour E&Y qui fait son baromètre annuel. Savoir que les emprunts faits en 2021 ont 11% qui sont en retard de moins de 6 mois n’a pas d’intérêt pour un investisseur. Pas plus que la moyenne des obligations.

Ce qu’il faut, c’est avoir de manière claire, visible, et mis à jour régulièrement dans le cas du crowdfunding :

  • Le taux réel de retard et de défaut ;
  • Le TRI réel basé sur ce qui a effectivement rendu aux investisseurs.

Pour le fractionnement immobilier, là encore, c’est le foire-west :

  • Le rendement prend parfois en compte un délai de jouissance ou non, parfois les frais ou non, est parfois calculé depuis la collecte, parfois depuis la mise en commercialisation ;
  • La rentabilité affichée tient compte d’une revalorisation de marché qui ne repose sur aucun standard, aucune expertise particulière et ressemble vachement à une surenchère.

Ce que l'investissement doit savoir c’est :

  • À partir de quand il recevra sa part de loyer ;
  • Avoir un rendement espéré net de frais ;
  • Et que la rentabilité potentielle ne soit jamais un argument primaire, et qu’elle soit présentée sur plusieurs cas comme c’est le cas pour la majorité des FIA.

Plus globalement les indicateurs doivent être :

  • Fiables et sincères ;
  • Précis et réduits ;
  • Unifiés et réguliers ;
  • Obligatoires et opposables.

Voila pourquoi il faut :

  • Définir 2 ou 3 indicateurs communs.
  • Les rendre obligatoires, et à intervalle régulier.

3️⃣ Sous jacent

Encore aujourd’hui, et c’est le cas à chaque défaut, sur chaque groupe Facebook ou Discord d’investisseurs, des tas de gens pensent avoir investi dans l’immobilier, terme dont les plateformes usent et abusent.

La réalité, tous les pros la connaissent : ces plateformes financent des PME, dont le métier est l’immobilier. Mais le risque n’est pas celui de l’immobilier. C’est un risque de financement de PME et opérationnel.

L’utilisation des termes tels que « investissement immobilier » tend à donner l’illusion d’une diminution du risque réel pour les investisseurs réels.

  • Interdiction formelle d’utiliser des termes qui peuvent donner l’impression que les investisseurs s’exposent à l’immobilier ou y investissent.

4️⃣ Risques

Les doctrines AMF sont parfaitement claires sur l’obligation d’indiquer les risques, de manière proportionnée par rapport aux avantages. Plusieurs sociétés de gestion ont déjà été sanctionnées et rappelées à l’ordre, notamment la fameuse sanction contre Corum, pour avoir contrevenu à ces obligations.

Comment accepter aujourd’hui, sous prétexte qu’on a affaire à des fintechs innovantes, moins réglementées et jeunes, qu’elles basculent les risques dans le footer en affichant en énorme les rendements ou des photos de biens immobiliers, parfois même avec des termes comme « garantis » ou « sécurisés » ?

  • Renforcement des contrôles et des sanctions.

5️⃣Indépendance du représentant de la masse

Il est absolument inacceptable que la masse obligataire soit représentée par la plateforme, alors qu’elle a été payée par le financé. C’est un conflit d’intérêts énorme où on demande à un intermédiaire de taper, à ses frais, sur la gueule de son client.

Le représentant de la masse doit être indépendant de la plateforme, n’avoir aucun conflit d’intérêts actionnarial, et doit être un professionnel qualifié, dont la révocation doit être possible dans des conditions clairement indiquées aux investisseurs, qui doivent d’ailleurs être en capacité de communiquer.

  • Interdiction formel des conflits d’intérêt actionnarial entre le PSFP et le représentant de la masse.

6️⃣ Frais partagés

Personne ne travaille gratuitement. Aucun intermédiaire financier n’est gratuit. Affirmer l’inverse, c’est mentir. De nombreuses plateformes ont affirmé qu’elles étaient gratuites parce qu’elles ne font pas supporter les frais aux investisseurs. Mais ça reste un mensonge.

Prenons un exemple d’un financement pour un projet de 100€ avec 10% de frais :

  • Soit c’est l’investisseur qui paye 10€ de frais, l’investissement est de 110€, ou le porteur de projet ne reçoit que 90€ ;
  • Soit c’est le porteur de projet qui paye 10€ de frais, l’investissement est donc de 110€, ou il ne reçoit que 90€.

En réalité, dans tous les cas, on aboutit à la même chose : pour une somme identique, on obtient le montant initial moins les frais qui servent effectivement à financer l’actif.

Donc autant, dès le départ, expliquer quels sont les frais et les partager entre le porteur de projet et l’investisseur.

  • Obligation de lisser les frais entre investisseurs et émetteurs.
  • Interdiction de communiquer sur la gratuité de la plateforme.

7️⃣ Les garanties

Les investisseurs doivent être en capacité de comprendre que toutes les garanties ne se valent pas. Combien de cautions personnelles s’avèrent insuffisantes, alors qu’une sûreté réelle sur un bien aurait permis de récupérer une bonne partie des fonds ?

Aucune garantie ne doit être présentée à un investisseur sans audit préalable. Combien de fois voit-on :

  • Des cautions personnelles sur des patrimoines purement déclaratifs, sans audit ni vérification d’hypothèque ou de cautions sur d’autres projets ;
  • Des GAPD sur des sociétés récentes, sans fonds propres ou sans comptes certifiés.

Ces termes donnent l’illusion d’une protection des investisseurs, alors qu’elles peuvent parfois ne jamais être activables ou solvables.

  • Mise en plce d’un référentiel clair de garanties compréhensibles.
  • Audit obligatoire de la réalité des garanties, y compris sur les cautions personnelles.

8️⃣ Responsabilité des plateformes

L’immunité ne doit pas devenir un business model et la responsabilité des plateformes doit pouvoir être engagée. L’esprit du règlement européen qui a abouti au PSFP était de donner aux plateformes une délégation pour qu’elles évaluent les projets et se rangent du côté des investisseurs.

Dans plusieurs dizaines de dossiers, des défaillances majeures de plateforme ont eu lieu :

  • Risque mal évalué ;
  • Garanties jamais signées ou validées ;
  • Dossier porté par des personnes à antécédents non décelés ;
  • Due diligence défectueuse sur la santé financière du porteur de projet etc.

En bout de course, les investisseurs perdent leurs fonds, ne sont pas accompagnés, saisissent le régulateur (qui n’est pas en mesure d’agir car ce n’est pas son rôle) et personne ne prend jamais la responsabilité des pertes.

Il n’est pas question de faire porter aux plateformes une obligation de résultat avcec absence de perte : ça n’existe pas. Mais lors de faute avérée, la responsabilité des plateformes doit être engagée, et le régulateur doit intervenir rapidement afin de faire cesser le troubler.

Comment expliquer que certaines plateformes dont les défauts explosent depuis bientôt 3 ans sur des dossiers ont elles ont commis des erreurs graves, continuent de pouvoir lever tranquillement ?

  • Mise en place d’un système de réclamation et de médiation clair et structuré.
  • Obligation de RC qui couvrent des montants suffisants.

9️⃣ Transparence

Depuis trois ans que je suis de près le crowdfunding, j’ai reçu plus d’une dizaine de refus de plateformes (toujours les mêmes) après avoir demandé des informations complémentaires sur un dossier en cours de financement.

À quel moment a-t-on décidé de trouver normal de demander à du retail de donner spécifiquement des fonds pour un projet dont on ne sait rien ? Dès lors qu’il est fait un appel public à l’épargne, les plateformes doivent impérativement publier :

  • Le nom de l’émetteur et son SIRET ;
  • La description du projet à financer ;
  • Les montants et les conditions financières ;
  • Les audits sur la santé financière de l’émétteur ;
  • Les garanties prises.

Ces informations devraient d’ailleurs être reprises dans un document d’information lisible et accessible à tous, de type DIS.

Évidemment, certaines informations sont sensibles et confidentielles. Eh bien, si elles ne doivent pas être sues, alors que ces émetteurs aillent se faire financer par une banque, un institutionnel, un fonds ou des investisseurs professionnels.

Pourquoi le crowdfunding devrait-il permettre de lever des dizaines de millions, parfois plus que l’IPO d’une grosse PME, sans les mêmes contraintes ?

Le dépôt des comptes des entreprises a été rendu obligatoire pour ça. Pas pour embêter les startups qui préfèrent publier les chiffres qui les arrangent sur leur blog, repris par une presse dite spécialisée qui préfère sortir un article en quelques minutes pour vendre de la pub plutôt que de vérifier la véracité de l’information.

Une boîte qui ne publie pas ses comptes ne permet pas aux investisseurs de comprendre sa santé financière, et ne doit pas avoir le droit d’être bénéficiaire d’un appel public à l’épargne.

Même combat pour les fintechs et les PSFP, PSAN et consorts : le non-dépôt des comptes devrait être un motif de suspension immédiate d’agrément. On parle du pognon des gens, pas d’une boîte qui veut cacher sa non-marge sur sa production de vélos hors de prix qui finira dans tous les cas au tapis.

  • Définition d’une liste d’informations obligations à afficher librement, sans connexion.
  • Interdiction de lever des fonds, quel qu’en soit l’instrument financier, si les comptes ne sont pas validés et déposés.

🔟 Plan de continuité

Plusieurs plateformes ont dû fermer les portes depuis quelques mois. Ce n’est pas anormal : le marché est jeune. Si on peut s’étonner que cet élément n’ait initialement pas été prévu par le règlement européen (erreur depuis corrigée), les récents exemples montrent à quel point les PCA ont été mal gérés et préparés.

À chaque fois, tout s’est fait dans un amateurisme complet, avec des conditions changeantes ou des acteurs qui surgissent ou disparaissent des dossiers.

Les PCA doivent être :

  • Clairement publiés et accessibles, en tout cas pour la partie qui concerne les investisseurs ;
  • Financés par les plateformes quoi qu’il arrive ;
  • Documentés avec les frais et prestataires clairement indiqués, et des informations contractuelles.

Il faut donc :

  • Définir ce qui doit être dans les PCA.
  • Obliger la publication complète des PCA.

Les autorités doivent réagir.
Le retail ne peut pas continuer éternellement à servir de fusible financier à des acteurs qui se moquent des conséquences.