💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Une startup très Cher

Pour ma part, l’histoire commence le mardi 21 janvier. Une source au sein d’un milieu police-justice à Paris me demande si je connais Ledger, et m’informe qu’un des patrons aurait été enlevé dans la journée. Si je n’avais jamais été en contact avec cette personne, j’avoue que j’aurais conclu à un fake, d’autant que je ne trouve pas la moindre trace en ligne. Mais avant de continuer la discussion, il me demande de n’évoquer l’affaire sous aucune forme que ce soit avant son dénouement.

À ce stade, et sans doute comme beaucoup, j’ai pensé au très médiatique Eric Larchevêque.

Parce qu’avant d’être jury sur M6 dans Qui Veut Être Mon Associé aux côtés d’Anthony Bourbon, qui a créé Blast pendant l’émission, avec Larchevêque comme égérie, et Tony Parker de la même émission, Larchevêque a surtout été entrepreneur.

En 2014, il crée avec Thomas France La Maison du Bitcoin, qui deviendra un CEX sous le nom de Coinhouse, parmi les tout premiers lieux physiques au monde où acheter du Bitcoin. En 2017, la plateforme, qui a donc changé de nom, rejoint « le groupe Arizen » selon les termes officiels abondement repris, sans que personne ne sache réellement ce qu’est vraiment ce « groupe ». Derrière Arizen, en réalité créé pour l’occasion, se trouve notamment Nicolas Louvet1, ancien partner chez Serena, qui a une longue expérience dans la tech et le VC, et qui est également l’un des tout premiers investisseurs de… Ledger. L’année suivante, Louvet obtient le statut de CIF2 auprès de la CNCIF3 et la fintech devient la première plateforme française régulée par l’AMF4. Deux mois plus tard, sous la pression de nombreux CIF qui se sont plaints auprès de l’AMF et de l’ACPR, la CNCIF fait marche arrière et retire l’agrément, expliquant que l’AMF interdit de ranger la crypto dans les « biens divers », et que donc, un vendeur de crypto-actifs ne pourrait pas être considéré comme CIF. Il faudrait attendre 2019 et la loi Pacte pour que le statut de PSAN5 apparaisse.

Quant à Ledger, c’est en réalité bien plus tôt, en 2011, que la société est créée sous le nom d’Epic Dream, par Larchevêque (95%) et Bruno L., même si l’activité réelle arrive bien plus tard. En 2012, Thomas France entre, puis en 2014, la société fusionne successivement avec Radioceros/ChronoCoin (Joël P., David Balland, Vanessa R.) puis BTChip (Nicolas Bacca, Cédric M., Olivier T.). Ce qui amène à créer ce qui sera le premier produit : le Ledger Nano, qui permet d’avoir un wallet physique pour sécuriser ses cryptos.

À ce moment, il y a donc 10 actionnaires principaux, dont les 8 cofondateurs, dont la plupart sont toujours partie prenante :

  • Eric Larchevêque : 32% - 12,% (au moment de la série C) - 170M€ (valo au moment de la série C)
  • Joël P. : 11% - 4% - 56M€
  • Pascal Gauthier : 9% - 3,5% - 48M€
  • Nicolas Bacca : 6,5% - 2,5% - 34M€
  • Cedric M. : 6% - 2,2% - 30M€
  • Olivier T. : 6% - 2,2% - 30M€
  • David Balland : 5% - 2,1% - 28M€
  • Bruno L. : 1,8% - 0,7% - 9M€
  • Thomas France : 1,8% - 0,7% - 9M€
  • Vanessa R. : 1,8% - 0,7% - 9M€

Ledger commence alors de nombreux tours pour financer son produit et sa croissance, notamment en 20156 où l’ex-COO de Criteo Pascal Gauthier (qui a participé à l’IPO au Nasdaq de la startup) entre au capital et au board, puis 7M€ en 2017 lors d’un tour à 7M€ leadé par Maif Avenir7, puis 75M€ en 20188, ce qui permet de relocaliser la production dans une usine à 10M€, à Vierzon.

Le choix de la ville n’est pas un hasard. Larchevêque habite là, Joel P. n’est pas loin, Balland aussi.

En 2019, Ledger fait face à la chute du Bitcoin, ses ventes affichent -50% et l’entreprise doit licencier 10% des effectifs9. De plus en plus contesté, Larchevêque subit la fronde de son board, et notamment celle du DG qu’il a lui-même nommé pour l’épauler, Pascal Gauthier.

Le problème est en réalité plutôt classique : Ledger a levé beaucoup, a recruté cher, et le moindre hic dans la croissance fait que le burn devient complètement déconnecté du CA. Le produit est là, fonctionne, mais plus personne n’en veut, parce que le marché crypto s’effondre. La restructuration est actée et commence une guerre entre Gauthier et Larchevêque qui veulent se faire sortir l’un l’autre.

Larchevêque pense tirer sa légitimité du fait qu’il est cofondateur, Gauthier pense tirer sa légitimité de ses expériences, et surtout du board. Qui de toute façon a le dernier mot. En réalité, à ce moment précis, tout est déjà acté. Les errements de Larchevêque avaient déjà convaincu le board depuis un moment qu’il fallait le sortir, et plus personne ne croyait à sa vision. Alors que Gauthier, lui, est un fin connaisseur du système et de la politique, avait pris une grosse avance.

Les nombreuses levées font que Larchevêque n’est plus majoritaire et que le pacte d’associés ne lui donne plus de latitude, d’autant que ses cofondateurs ne le soutiennent pas vraiment non plus. Ce que résume un early-investor :

« Legder a commencé a bien marché quand Larchevêque est parti  »

How crual.

En 2021, la série C de Legder leadée par 10T10 affiche une valo à 1,5G$, suivie par une nouvelle levée à 100M€11 mais sur une valo de seulement 1,4G$ au Q1 2023. En tout cas, selon les chiffres annoncés dans la presse. Parce que selon des documents internes, les valos et les montants sont assez différents.

  • Seed (2012) : 80K$ (montant levé) - 280K$ (valo)
  • Serie A (2015) : 1,3M$ - 3,6M$
  • Serie B (2017) : 5M$ - 14,4M$
  • Serie Bb (2017) : 55M$ - 196M$
  • Serie Bc (2019) : 1,6M$ - 198M$
  • Serie C (2021) : 143M$ - 1G$

Au moment de la série C, 9’100 options sont accordées à Pascal Gauthier (8M€), et 4 cofondateurs cashoutent : Thomas France et David Balland (4,5M€), Joel P.12 (5,3M€), Cedric Mesnil (890K€). Les cofondateurs/employés détiennent alors 31% du capital.

Juste après la série D, l’entreprise doit supprimer à nouveau 12% des effectifs alors que le marché des cryptos est au plus bas. Mais elle s’affiche toujours régulièrement dans la presse spécialisée et grand public, à la fois comme une référence mondiale en crypto, mais également au sein de la French Tech.