💥 Zero Bullshit
Chapitre 06

And so what?

Quel avenir peut-on prédire au Livret A, et à son utilisation ? Depuis des décennies tout ça repose sur un équilibre fragile entre garantie pour l’épargnant, financement du logement social et intérêts des banques. Mais face à l’accumulation de l’épargne, à l’inefficacité du financement du logement et aux tensions budgétaires, une réforme semble inévitable. Reste à savoir laquelle. En gros, on a 3 grandes pistes possibles.

  • ❌Ne rien toucher
    Le statu quo permettrait aux banques et à l’État de continuer à bénéficier d’un système qui fonctionne (pour eux).
    Le Livret A resterait attractif, liquide, faiblement rémunéré, et continuerait de financer le logement social et les collectivités.
    Mais le modèle s’essouffle : la rentabilité du Fonds d’épargne baisse, et le logement social n’en voit pas les bénéfices.
    La question finira pas se reposer, mais pas aux personnes qui doivent décider aujourd’hui.
  • 🐷Mieux utiliser les fonds
    Réaffecter l’épargne dormante vers des projets plus productifs, comme la transition énergétique ou les infrastructures stratégiques. Et les candidats aux fonds sont nombreux. Depuis un an, on a plusieurs fois parler de l’utiliser pour la défense (les armes, pas les tours dont personne ne veut).
    Limiter le stock d’argent immobilisé et améliorer la traçabilité des fonds.
    Problème : ça suppose une refonte du Fonds d’épargne, et ni les banques ni la Caisse des Dépôts n’ont envie qu’on vienne bousculer leurs habitudes.
  • 💡Hausse du taux ou taxation surprise
    Augmenter la rémunération des épargnants pour compenser l’inflation… au grand dam de la Caisse des Dépôts et des banques, qui verraient le coût exploser alors même qu’elle galère à avoir du rendement sur la totalité des dépôts.
    Taxer partiellement les intérêts pour limiter les effets de rente et récupérer une part du gâteau. Mais c’est un peu « donner d’une main et reprendre de l’autre ».
    Dans tous les cas, c’est une bombe politique : toucher au Livret A, c’est risquer une grogne massive des épargnants, et personne n’a envie du retour des Gilets Jaunes.

La Cour des comptes a déjà tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises. Elle pointe un paradoxe : alors que le Livret A capte des centaines de milliards, son efficacité en matière de financement public se dégrade. Son dernier rapport, cinglant, dresse un constat sans appel qui résume les points qu’on a évoqué :

  • Un stock d’épargne sous-utilisé : faute de demande pour des prêts HLM, la Caisse des Dépôts se retrouve avec des milliards immobilisés, rémunérés à un taux qui ne suit pas l’inflation.
  • Une dépendance aux taux bas : quand ils étaient au plus bas, le Fonds d’épargne pouvait assurer une rentabilité acceptable. Aujourd’hui, la montée des taux complique sérieusement la donne.
  • Une transparence limitée : une partie de l’argent conservé par les banques est censée financer les PME et la transition écologique… mais personne ne sait vraiment si c’est le cas.
  • Un système qui favorise les plus aisés : malgré son image populaire, le Livret A bénéficie surtout aux épargnants les plus fortunés. 30% des encours sont détenus par seulement 7% des comptes.

Télécharger « L'épargne règlementée »

Autrement dit, l’argent est là, mais il est mal réparti et mal utilisé. Le problème n’est pas tant le produit lui-même, mais plutôt l’incapacité à le faire évoluer efficacement. Et pour ce faire, les sages ont proposé sept pistes :

  • Modifier la gouvernance du Fonds d’épargne
    L’idée serait d’améliorer la transparence et la traçabilité des fonds collectés via le Livret A. Aujourd’hui, la Caisse des Dépôts gère ces encours avec peu de contrôle externe. Une meilleure supervision permettrait d’éviter que l’argent ne dorme inutilement.
  • Repenser le fléchage des financements
    Actuellement, le Livret A finance principalement le logement social, mais une partie des fonds pourrait être redirigée vers d’autres besoins : infrastructures publiques, transition énergétique ou industries stratégiques.
  • Réduire les avantages fiscaux
    Le Livret A est exonéré d’impôt, ce qui le rend attractif pour les épargnants… mais coûte cher à l’État. Une taxation partielle des intérêts pourrait permettre de récupérer une partie de cette manne et d’éviter qu’il ne devienne un produit de rente.
  • Revoir les plafonds d’épargne
    Aujourd’hui, le plafond du Livret A est de 22,95K€, mais en combinant avec d’autres livrets réglementés, certains épargnants parviennent à dépasser largement ces montants. Limiter ces cumuls permettrait d’éviter que les plus aisés en profitent excessivement.
  • Encadrer plus strictement l’usage des fonds par les banques
    Les banques conservent une partie des dépôts du Livret A, mais leur utilisation manque de clarté. Un contrôle plus strict éviterait que ces fonds ne soient détournés vers des placements plus rentables pour elles, au détriment de leur mission d’intérêt général.
  • Décentraliser une partie des fonds gérés par la CDC
    Aujourd’hui, près de 60 % des encours du Livret A sont gérés directement par la CDC. Déléguer une partie aux banques pourrait leur permettre d’être plus réactives dans l’attribution des prêts et éviter des blocages bureaucratiques.
  • Revoir le modèle de financement du logement social
    Le principal objectif du Livret A est de financer les logements sociaux, mais avec la hausse des taux d’intérêt, ce financement devient de moins en moins attractif. Il faudrait revoir les conditions des prêts pour inciter les bailleurs à en profiter davantage.

Près de 3 ans après, aucune n’a été suivie. Parce que si elles semblent pleines de bon sens, leur mise en œuvre est une autre histoire. Toute réforme du Livret A touche à un équilibre fragile entre l’épargne des ménages, les finances publiques et, comme on l’a vu, les intérêts divergents des parties ;

  • Les banques freinent des quatre fers
    Toute modification de la répartition des fonds ou de leur rémunération impacte directement leurs marges. Elles s’opposent donc systématiquement aux évolutions qui réduiraient leur emprise sur cette manne financière. Leur lobby, la FBF10, est sans doute l’un des plus puissants en France.
  • L’État hésite à toucher à un produit aussi populaire
    Une réforme trop brutale pourrait déclencher une levée de boucliers chez les épargnants, surtout en période d’inflation. Le risque politique est énorme et personne n’a envie de prendre des risques pour un sujet qui, en plus, n’est pas clairement sur la table. L’opposition, quelle qu’elle soit, prendra clairement le sujet médiatiquement pour attaquer.
  • Le logement social manque déjà de financements
    Toute réduction des fonds alloués au logement social aggraverait la crise du secteur, déjà sous pression avec des besoins en hausse et une production en berne.
  • Les épargnants sont attachés à leur bas de laine défiscalisé
    Taxer le Livret A ou limiter les plafonds risquerait d’entraîner une fuite des dépôts vers d’autres placements, ce qui pourrait fragiliser l’ensemble du modèle. Indirectement, cela pourrait servir les intérêts des banques, mais avoir les dépôts dans leurs bilans est déjà une fin en soi.