💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Une épargne populaire

Le Livret A voit le jour le 22 mai 1818, en pleine gueule de bois napoléonienne. L’État, fauché comme les blés (qui lui, pour le coup, repousse enfin), cherche désespérément à renflouer ses caisses. Pour ça, un industriel et banquier du nom de Benjamin Delessert, avec le soutien du duc de La Rochefoucauld-Liancourt, vend à la population un concept brillant : une épargne sécurisée, accessible à tous, destinée à éviter la misère et les dettes.

Sur le papier, l’intention est louable. Dans la réalité ? Ce sont surtout les bourgeois qui se ruent dessus. En 1818, seuls 352 livrets sont ouverts, en grande majorité par des Parisiens bien installés. Il faudra attendre 1835 pour que le chiffre atteigne 120K, puis 2M en 1869. Le mouvement est lancé, mais il reste limité : en 1890, seuls 5% des Français ont un Livret A. C’est à partir du XXe siècle que l’épargne devient vraiment populaire : 30 % des habitants en possèdent un en 1910, 40% en 1920 et 47% en 1939.

Dès 1835, l’État confie la gestion des fonds à la Caisse des Dépôts, qui sécurise l’argent et le réinvestit dans des projets publics. Une mécanique bien rodée qui tiendra presque deux siècles. En 1881, le plafond des dépôts est relevé pour permettre aux ménages d’épargner davantage. Mais le véritable tournant arrive en 1945 : le Livret A devient un outil majeur du financement du logement social, renforçant son rôle dans l’économie du pays.

Dès sa création, il est à la fois un outil de prévoyance et un instrument politique. Pour Delessert et La Rochefoucauld-Liancourt, il faut inciter les classes populaires à épargner pour éviter qu’elles ne deviennent dépendantes de l’aide publique. Le Moniteur Universel, journal de l’époque ne s’embarrasse d’ailleurs pas de fioritures : les caisses d’épargne sont un « moyen de limiter le nombre des prolétaires, classe qui peut devenir dangereuse »1. Derrière la façade sociale, il s’agit surtout de rassurer les élites en instaurant une forme de discipline économique.

Le Livret A est d’abord réservé aux épargnants prudents et relativement aisés. En 1818, plus de la moitié des premiers déposants viennent de la haute bourgeoisie. Ce n’est qu’en 1838 que les ouvriers représentent 42% des détenteurs. Progressivement, le produit s’ancre dans la culture populaire, au point d’inspirer une comédie vaudeville en 1836 intitulée La Caisse d’Épargne2.

Mais dans l’ombre, les banques commencent à voir d’un mauvais œil ce modèle sous contrôle étatique. L’argent collecté échappe au marché bancaire classique, et sa distribution reste verrouillée. Seules la Caisse d’Épargne, La Poste (devenue Banque Postale) et, depuis 1975, le Crédit Mutuel (via le Livret Bleu) peuvent le commercialiser. Un monopole qui tiendra jusqu’en 2008, avant que l’Union Européenne impose son ouverture à toutes les banques.

En théorie, cette libéralisation devait favoriser l’accès et dynamiser la concurrence. En pratique, les acteurs historiques conservent leur suprématie, et les banques, peu emballées par un produit peu rémunérateur (surtout pour elles), le relèguent au second plan. L’augmentation des plafonds, censée encourager l’épargne populaire, profite surtout aux ménages aisés, qui sont les seuls à pouvoir les atteindre. Résultat à ce jour : le Livret A est un produit d’épargne incontournable, détenu par 83% des Français et pesant lourd dans les encours réglementés, mais avec une répartition des fonds qui ne bénéficie pas à tout le monde.

A fin 20233 :

  • L’encours moyen est de 7’033€ ;
  • En hausse de 700€ vs. 2022 ;
  • Mais
    32% ont moins de 150€ ;
    16% 150-1’500€ ;
    12,7% dépassent les 22’950€ de plafonds (+3pts vs. 2022) ;
    Et les « dépasseurs » représentent 40% des encours ;
  • D’autant que
    L’encore moyen est de 8’802€ en Aveyron, 8’227€ dans le Puy-de-Dôme ou 8’551€ en Haute-Loire ;
    Et seulement 6’128€ dans le Nord, 5’979€ en Haute-Corse et 4’162€ en Seine-Saint-Denis.