💥 Zero Bullshit
Chapitre 12

Faël Talbi

16 ans, Deliveroo, Lille, janvier 2022

Dans le froid de janvier 2022, les rues de Lille s'illuminent déjà alors que la nuit tombe. Parmi les silhouettes qui se pressent, celle de Faël Talbi, 16 ans, se dessine sur son vélo. Le sac Deliveroo qu'il porte sur le dos n'est pas le sien : c'est celui d'un ami qu'il vient de récupérer. Un simple service, comme ceux qu'il rend souvent.

Dans les quartiers Résidence et Hôtel de Ville de Villeneuve-d'Ascq, Faël était une figure familière. Cet adolescent au sourire communicatif allait bientôt fêter ses 17 ans. Élève en section commerce au lycée Dynah-Derycke, il se démarquait par sa générosité. « Une personne serviable, tout le temps disponible pour tout le monde, très sociable et qui aimait les gens », racontent un ami qui l’a bien connu. Ces mots reviennent comme un leitmotiv.

Son père, Benyounes Talbi, parle avec pudeur de ce fils qui vivait avec ses parents et son frère aîné de 18 ans. Une habitante du quartier « le considérait comme son fils », témoignage vibrant des liens qu'il avait su tisser autour de lui. Garçon sans histoire, il était de ceux qui laissent une empreinte discrète mais profonde dans le cœur des gens.

Ses amis évoquent un garçon « souriant, joyeux, toujours motivé », un adolescent plein de vie qui, selon eux, « ne méritait pas ce qui lui est arrivé ». Des mots simples qui traduisent l'incompréhension face à la brutalité du destin.

Le soir du 11 janvier 2022, peu avant 19h, Faël pédale dans la rue Saint-Armand à Lille-Fives. Le froid pince, la circulation est dense sur cet axe qui relie Villeneuve d'Ascq à Lille. Le jeune homme ne travaille pas pour Deliveroo - il est trop jeune pour cela. Il rend service à un ami livreur qui s'est fait voler son sac. Il lui rapporte simplement un sac de rechange.

Ce secteur, près du pont de Tournai, est connu des cyclistes locaux pour sa dangerosité. François Loiseau, de l'association Droit au Vélo, le qualifiera plus tard de « point noir » pour la circulation cycliste. Chaque matin, pourtant, 400 cyclistes s'y aventurent entre 8h et 9h. À cette heure-là, en ce début de soirée, le trafic est encore important.

C'est là que tout bascule. Un semi-remorque, arrêté au feu rouge dans une file de voitures, redémarre quand le feu passe au vert. Le chauffeur, roulant à petite vitesse, ne voit pas Faël qui se trouve sur le côté droit de la cabine. Le choc est inévitable.

Des riverains, alertés par le bruit, accourent. Ils trouvent le jeune homme à terre, déjà gravement blessé. Ils restent à ses côtés, impuissants témoins de ces minutes cruciales. Les pompiers de la caserne Lille-Bouvines arrivent rapidement, suivis d'une équipe du SAMU. Malgré leurs efforts pour le réanimer, Faël succombe à ses blessures.

La scène est d'une violence silencieuse : le vélo de l'adolescent est coincé entre le pare-choc et le sol, à l'avant du camion. Un mètre derrière la remorque, le corps est recouvert d'un drap blanc. La vie de Faël s'est arrêtée là, à l'angle d'une rue ordinaire, par un soir ordinaire de janvier.

La nouvelle de la mort de Faël se répand rapidement dans Villeneuve-d'Ascq. Dans les quartiers qu'il arpentait quotidiennement, l'incrédulité fait place à la douleur. Sa mère, « très affectée » selon les mots sobres de son père, peine à accepter cette réalité brutale.

À son lycée, ses camarades sont sous le choc. « C'est un ami qui m'a appelé au téléphone, c'est chamboulant », témoigne l'un d'entre eux. Personne ne comprend comment un garçon si jeune, si plein d'avenir, a pu disparaître si soudainement.

La présence d'un sac Deliveroo sur son dos intrigue les enquêteurs. La plateforme précise rapidement qu'il ne s'agit pas d'un de leurs livreurs officiels, qu'elle ne travaille qu'avec des personnes majeures. « Dès que nous avons appris la nouvelle, nous avons pris attache avec les enquêteurs pour nous mettre à leur disposition et proposer notre aide », déclare Damien Stéffan, porte-parole de l'entreprise.

Le chauffeur du camion, placé en garde à vue dans le cadre d'une procédure pour homicide involontaire, est libéré le lendemain. Il explique aux enquêteurs qu'il était à l'arrêt au feu rouge dans une file de voitures quand il a redémarré à petite vitesse, sans voir le cycliste sur le côté droit de sa cabine. L'enquête se poursuivra pour « définir les circonstances précises » de l'accident, sans que le parquet ne puisse donner les suites.

Deux jours après l'accident, le jeudi 13 janvier, un rassemblement est organisé rue Jean-Baptiste-Lully à Villeneuve-d'Ascq. La famille de Faël, ses proches et ses amis s'y retrouvent pour un moment de recueillement. Une veillée chez celle qui « le considérait comme son fils », avant les adieux officiels.

Le lendemain, à la mi-journée, une prière est organisée à la mosquée de Villeneuve-d'Ascq. Faël est ensuite enterré au carré musulman du cimetière de Lille-sud. Sur sa tombe, les fleurs et les messages témoignent de l'affection qu'on lui portait.

Le même jour, au crépuscule, l'association Droit au Vélo organise un hommage silencieux sur les lieux de l'accident. Au bout du pont de Tournai, côté Hellemmes, ils sont nombreux à se réunir. Pas de banderoles, pas de slogans, juste des gilets et des brassards fluorescents pour être vus. Un moment de dignité et de silence pour un garçon qui n'aura jamais ses 17 ans.

Sur les lieux de l'accident, des bouquets de fleurs s'accumulent. Parmi eux, un message signé Amin accompagné de cœurs : « Qu'Allah t'accorde le paradis ».