💥 Zero Bullshit
Chapitre 13

Sultan Zebran

38 ans, Uber Eats, Bruxelles, février 2023

Dans les rues de Bruxelles, Sultan Zadran livrait des repas, traversait les quartiers, affrontait la pluie et le froid, avant de disparaître à nouveau dans le flux urbain. Ce jeudi 2 février 2023, à 16h24, sa course s'est brutalement arrêtée au carrefour des boulevards Albert II et Simon Bolivar, près de la gare du Nord. Il avait 38 ans.

L'histoire de Sultan commence loin de là, dans les montagnes d'Afghanistan. Fuyant un pays meurtri par des décennies de guerre et le retour des Talibans, il avait trouvé refuge en Belgique dix ans plus tôt. Dans un petit appartement de Saint-Gilles, il avait reconstruit un semblant de vie, à des milliers de kilomètres des siens.

Chaque jour, chaque course à vélo, chaque livraison était motivée par un objectif qui l'habitait tout entier : faire venir sa famille en Belgique. Sa femme et ses cinq enfants, réfugiés dans un camp au Pakistan, attendaient que les procédures de regroupement familial aboutissent enfin. Au moment du drame, il touchait au but. Son épouse, enceinte de leur sixième enfant, allait bientôt le rejoindre avec toute la famille. Ce bébé, né durant l'été 2023, ne connaîtra jamais son père. Il porte aujourd'hui son prénom, Sultan, en hommage à l'homme qu'il n'a pas eu le temps de rencontrer.

Le soir, quand il ne livrait pas, Sultan troquait son vélo contre une batte de cricket. Ce sport, passion nationale en Afghanistan, était devenu son ancrage dans sa nouvelle vie. Co-fondateur du Brussels Warriors Cricket Club, il avait mené son équipe de la troisième à la deuxième division belge. Les terrains d'entraînement étaient son autre maison, où les jeunes joueurs qu'il entraînait voyaient en lui bien plus qu'un coach. « Un homme avec un grand cœur », disent ceux qui l'ont connu.

Ce jeudi de février, le ciel est bas sur Bruxelles. Sultan est à l'arrêt au feu rouge, sur sa piste cyclable, à côté d'un imposant bus touristique Flixbus. Une scène banale du quotidien urbain. Le feu passe au vert. Le bus redémarre et tourne à droite. Le chauffeur ne voit pas le cycliste. Dans son angle mort, Sultan disparaît.

Le choc est violent. Le livreur se retrouve coincé sous les roues du véhicule. Des passants alertent les secours. Les pompiers arrivent rapidement et doivent déployer des moyens importants pour le dégager : ils scient son vélo, soulèvent l'arrière du bus. Sultan est encore conscient, il hurle de douleur. Transporté en urgence à la clinique Saint-Jean toute proche, il succombe peu après à ses blessures.

Le bus qui l'a percuté n'était équipé que de deux rétroviseurs, bien que séparés en deux miroirs selon la société Flixbus. La plupart des autres véhicules de ce type en possèdent quatre, précisément pour réduire ces angles morts qui transforment les rues en pièges mortels. Mais la loi belge n'impose pas cette sécurité supplémentaire.

Le carrefour où Sultan a perdu la vie était connu pour sa dangerosité. Un projet de piste cyclable sécurisée avait même été élaboré sous la précédente législature, avant d'être abandonné car jugé inutile par la commune de Schaerbeek. Il aura fallu la mort d'un homme pour que des potelets de protection soient finalement installés trois mois plus tard.

Dans les jours qui suivent, ses coéquipiers du club de cricket lancent une collecte. L'objectif : soutenir financièrement sa famille désormais privée de son unique source de revenus. Plus de 11 000 euros sont rassemblés, une goutte d'eau face à la détresse d'une veuve et de six orphelins restés au Pakistan.

Fin septembre 2023, le verdict tombe comme un couperet : le parquet de Bruxelles classe l'affaire sans suite. Le chauffeur du bus, testé négatif à l'alcool et aux drogues, n'a pas commis d'infraction. La société Flixbus respectait les normes légales. Uber Eats n'est pas juridiquement responsable de l'accident. Personne ne sera poursuivi.

« C'est choquant », réagit Haroon Munir Ud Din, cousin éloigné de Sultan. « Nous voulions un procès. Sultan était l'unique source de revenus pour sa famille. Elle dépendait totalement de lui. » Un procès aurait pu aboutir à une indemnisation pour cette famille désormais sans ressources.

Uber Eats avait promis une « aide financière » - pas une indemnisation, nuance qui reflète l'absence de reconnaissance d'une quelconque responsabilité. Mais selon les proches de Sultan, neuf mois après sa mort, cette aide n'était toujours pas parvenue à sa famille. Interrogée, la plateforme affirmait « collaborer avec les parties concernées pour finaliser le paiement dans les plus brefs délais ».

Dans un camp de réfugiés au Pakistan, six enfants grandissent sans leur père. L'aîné se souvient peut-être encore de sa voix au téléphone. Le plus jeune, qui porte son prénom, ne connaîtra de lui que des photos et des récits.