24 ans, livreur Deliveroo, Mulhouse, 8 août 2019.
Le Rebberg. C'est là, sur les hauteurs de Mulhouse, que tout bascule ce 8 août 2019. Un jeune homme de 24 ans dévale à vélo le sentier du Chanteclair. Dans son dos, un sac cubique turquoise porte Deliveroo. Il est 14h30.
Mourad Bouhichecha ne le sait pas encore, mais cette course sera sa dernière. Quelques instants plus tard, la roue dérape, le guidon chavire. Le choc est brutal, la tête heurte l'asphalte. Le traumatisme crânien est grave. La vie d'un homme vient de basculer dans le quartier le plus huppé de cette ville ouvrière.
Un de ses collègues témoigne.
« Mourad, c'était le plus performant d'entre nous. Le plus apprécié aussi. Clients, restaurateurs, collègues... tout le monde l'aimait. »
Son regard se voile quand il évoque celui qu'il connaissait depuis cinq ans.
Arrivé sur la plateforme Deliveroo à peine deux mois avant son accident, Mourad avait rapidement trouvé ses marques, quelques mois après avoir ouvert son autoentreprise.
Le jeune homme avait fait de la course contre la montre son quotidien. « Il avait eu quelques soucis et il faisait tout pour s'en sortir, » confie Sullyvan1, qui préfère taire les détails. « Il travaillait, travaillait, travaillait. » La répétition sonne comme le martèlement d'une horloge implacable.
Pour comprendre le drame qui se joue ce jour d'août, il faut remonter quelques jours plus tôt. Deliveroo vient de modifier sa grille tarifaire. Partout en France, les livreurs crient à la trahison : 30 à 50% de rémunération en moins selon leurs calculs. Les courses courtes, les plus rentables, sont désormais moins bien payées. L'entreprise britannique prétend valoriser les longues distances, celles que les livreurs évitent car peu lucratives.
La colère gronde. À Paris, le collectif CLAP 75 organise des rassemblements. On parle de boycott, de grève. À Mulhouse aussi, l'onde de choc se fait sentir.
« Depuis que les tarifs ont baissé, il était plus stressé, » témoigne Sullyvan, lui-même victime de plusieurs chutes sans gravité. « Je ne dirais pas qu'il roulait dangereusement, mais il était vraiment stressé. Et quand on conduit dans cet état, ça arrive forcément qu'un livreur fasse un accident. »
Le stress ne vient pas seulement des nouveaux tarifs. Deux jours avant sa chute, Mourad a dû patienter 56 minutes devant un restaurant. Une attente qui, dans ce métier payé à la course, représente une perte sèche. « Deliveroo a des moyens pour forcer les restaurants à gérer leur temps d'attente, » explique Sullyvan avec amertume. « On a le droit de refuser une commande, mais si on les refuse toutes, ça nous amène au final à ne plus faire aucune commande. Et ça, on ne peut pas se le permettre. »
Prendre ou laisser. Accélérer ou s'appauvrir. Risquer sa vie ou perdre son gagne-pain. Tel est le dilemme quotidien des livreurs de l'économie des plateformes.
D'abord transporté à l'hôpital Émile Muller de Mulhouse, Mourad est rapidement transféré au service de réanimation de l'hôpital Pasteur à Colmar. Son état nécessite des soins spécialisés. Le coma, la paralysie des membres, les complications pulmonaires s'enchaînent.
Pendant ce temps, la machine Deliveroo s'active sur le front de la communication. « C'est un terrible et tragique accident, » déclare un porte-parole. L'entreprise promet de prendre en charge les frais médicaux, d'indemniser les journées d'hospitalisation, de verser des compensations pour les blessures. Des mots qui ne coûtent rien.
Leïla, une autre livreuse proche de Mourad, ne cache pas son scepticisme. « Ce métier est très dur et je pense que l'on ne se rend pas compte de ce que l'on signe lorsque l'on remplit ce contrat de prestation de partenariat... Il n'y a rien derrière, pas de chômage, pas d'assurance. Nous sommes des indépendants à 100% en partenariat-prestation. »
Contre toute attente, Mourad sort du coma. Un espoir fugace. Ses proches craignent qu'il ne reste paralysé à vie.
En mars 2020, alors que le monde entier commence à basculer dans la crise du Covid-19, les hôpitaux de Mulhouse sont parmi les premiers submergés. Faute de place en réanimation, Mourad est transféré au Centre de réadaptation de Mulhouse. Cinq jours plus tard, le 18 mars, son cœur s'arrête. Sept mois après sa chute, Mourad Bouhichecha s'éteint à 24 ans.
La promesse de prise en charge des frais médicaux ? Jamais honorée, selon les témoignages recueillis par la presse. Sa famille n'aurait jamais reçu un centime.
Le jour de son enterrement, plusieurs livreurs ont formé une garde d'honneur silencieuse à l'entrée du cimetière de Mulhouse. Leurs vélos alignés, leurs sacs de livraison posés à terre.