41 ans, livreur Uber Eats, Sotteville-lès-Rouen, 6 mai 2021
Le 6 mai 2021, vers 20h45, à l'angle des rues François-Raspail et Victor-Hugo à Sotteville-lès-Rouen, la vie d'Emmanuel Adeoye, surnommé Chahi, s'est brutalement arrêtée.
À 41 ans, cet homme originaire du Nigeria, mari et père de famille, est au beau milieu d’une soirée pluvieuse et froide, livrant un repas à vélo pour Uber Eats . Après avoir franchi un « céder le passage » sans le marquer, à un endroit où la visibilité était limitée, il a été percuté par une Renault Twingo conduite par un jeune automobiliste de 21 ans qui roulait à 50 km/h dans une zone limitée à 30 km/h. Malgré une tentative d'évitement de la part du conducteur qui s'est déporté, la collision fut inévitable. Ne portant pas de casque, Chahi est mort sur place malgré l'intervention rapide des secours. L'enquête a été confiée au groupe d'appui judiciaire de la police.
Dans le flot incessant des livraisons qui rythment nos villes, Chahi était l'un de ces visages qu'on croise sans vraiment les voir. L'un de ces « invisibles » comme les a si justement nommés Alexis Vernier, élu de Sotteville-lès-Rouen, qui s'est ému de cette disparition. Sans son intervention sur les réseaux sociaux au lendemain du drame, Chahi aurait peut-être rejoint les statistiques anonymes, ces accidents dont personne ne parle, ces vies sacrifiées sur l'autel de la commodité.
Car Chahi appartenait à cette armée grandissante de livreurs à vélo qui sillonnent nos rues. Ils étaient quarante il y a trois ans dans la Métropole de Rouen. Ils sont huit cents aujourd'hui, entre 100 et 300 selon certaines estimations. Huit cents personnes qui, comme lui, risquent quotidiennement leur vie pour gagner la leur, dans un contexte où le prix d'une livraison est passé de 5€ à 2 ou 3€ pour les coursiers.
Sa disparition a laissé une compagne, deux enfants et un beau-fils dans le deuil et la précarité, comme l'a souligné Me Solenn Leprince, l'avocate des parties civiles.
« C'est très compliqué pour la famille qui, qui plus est, ne vivait que grâce à ces revenus. »
Ses collègues, dans un élan de solidarité, ont ouvert une cagnotte pour soutenir cette famille brutalement privée de son pilier.
Sa mort a provoqué une véritable onde de choc. Le 20 mai 2021, des élus de la métropole de Rouen, rejoints par des élus écologistes dont David Cormand, Yannick Jadot, Eric Piolle et Mounir Satouri, ont publié une tribune dans le quotidien « Le Monde »2. Ce texte collectif exige des plateformes de livraison qu'elles assument leurs responsabilités envers leurs livreurs, exigeant notamment « des contrats de travail » et « la dotation en accessoires de sécurité nécessaires (casque, lumières, rétros, sonnette, manteau réfléchissant, etc.) ».
En mars 2022, lors du procès de l'automobiliste, on apprenait que depuis trois ans, 11 livreurs à vélo étaient décédés sur les routes françaises « juste pour livrer plus rapidement des repas à domicile ». Les élus de la métropole évoquaient alors un « fait de société qui risque de se répéter » et dénonçaient un « système adopté par les plateformes [qui] aboutit à la mise en danger des coursiers ».
Depuis la tribune, aucun des élus n’a porté la moindre loi visant à protéger les livreurs.