💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Lot 4752-B (1/3)

Immobilier fractionné - Marché secondaire
Vente d’unités résidentielles à valorisation dynamique
Lot 4752-B, Occupation sous condition d’enchère

La lumière hésite sur le parquet.

L'air est un peu plus dense que d'habitude. Rien de notable. Juste une impression furtive. Une odeur infime, difficile à identifier, presque métallique. Comme l'air d'une pièce qu'on aurait oubliée trop longtemps.

J'ajuste le store, optimise l'éclairage. L'appartement témoin doit être parfait.

10h15 à ma montre. Troisième vérification. L'ombre du radiateur s'étire trop loin. Un appendice mal proportionné. Ce doit être la fatigue. Douze visites cette semaine, et on n'est que jeudi.

J'observe l'entrée, guettant l'arrivée de mon client. Déjà un quart d'heure de retard. Au téléphone, sa voix était précise, méthodique. Chirurgicale dans ses questions. Le genre qui n'arrive jamais en retard.

Je feuillette mon dossier de présentation. Quelque chose cloche dans les photos de l'appartement. Comme si la lumière avait changé entre ma préparation et maintenant. Une perspective qui ne correspond plus tout à fait à ce que j'ai sous les yeux.

Je pose le dossier sur la table basse. Trois chambres, 98m², exposition sud-ouest, charges maîtrisées, copropriété bien gérée. Un produit facile à vendre dans ce quartier. Je pourrais le faire les yeux fermés.

Je m'assieds sur le canapé beige, brisant ma règle numéro un : toujours rester debout. L'avantage psychologique. Mais ce client est en retard, et personne ne me voit.

Un léger déclic côté cuisine. Je me tourne. Rien. Probablement la tuyauterie qui travaille. Les immeubles récents sont toujours bruyants pendant les premières années.

Mon téléphone vibre. Numéro inconnu.

« Oui ? »

Silence. Puis une voix neutre, presque synthétique.

« Nous aimerions faire une offre pour ce que nous avons vu. »

Je me redresse.

« Pour Denfert ? Vous êtes... »

« Nous sommes intéressés par ce qui nous a été présenté. »

Cette formulation me déstabilise.

« L'appartement ? Vous voulez le visiter ? Je... »

« 350 000 euros. Pour l'intégralité du package. »

Le montant correspond exactement au prix de l'appartement.

« Package ? »

« La présentation. L'agencement. L'atmosphère. » Pause clinique. « Et le présentateur. »

Je raccroche.

La luminosité de l'appartement semble respirer, alternant subtilement entre clarté et pénombre. Je regarde à travers la fenêtre. La rue en bas est étrangement vide pour un jeudi matin. Normal. 10h30. La plupart des gens sont au travail. Ce quartier dort la journée.

Je me tourne vers le salon. Je feuillette à nouveau le dossier posé sur la table basse. Trois chambres, 98m². Je tourne la page. Deux chambres, 86m². Je fronce les sourcils, reviens en arrière. Non, trois chambres. J'ai dû mal lire. La fatigue.

Je vérifie mon téléphone, un rendez-vous pour samedi a changé. Il indique maintenant « Visite Loft Belleville ». Je ne me souviens pas avoir programmé ça.

Mon téléphone vibre à nouveau. Le même numéro. Je ne décroche pas.

Un message s'affiche. « Votre client n'est pas en retard, Monsieur Mercier. »

Si, justement... Je tente d'envoyer un message à l'agence. L'écran affiche « Message envoyé ». Puis la réponse arrive instantanément. C'est mon propre message. Identique, jusqu'à la dernière virgule. Sauf que je ne l'ai pas encore écrit.

Je compose le numéro de l'agence, les doigts légèrement raides.

« C'est Sandrine. »

« C'est moi. Le client pour Denfert, toujours pas là. T'as eu quelque chose ? »

« Denfert ? » J'entends un bruit de tasse qu'on pose. « J'ai rien pour toi aujourd'hui. »

« Comment ça rien ? C'est dans mon agenda depuis la semaine dernière. »

Cliquetis de clavier. « Antoine... » Elle hésite. « Y'a rien dans le système. »

« C'est marqué 10h. Je l'ai sous les yeux. »

« Attends, je vérifie. » Tapotements. « Rien. T'es sûr que... »

Je ne réponds pas immédiatement. Je rouvre le dossier de présentation. Je suis certain qu'il mentionnait une terrasse de 12m². Je feuillette page après page. Aucune terrasse mentionnée. Pourtant je la vois encore, cette photo avec la rambarde en verre et les plantes en pot. Impossible de la retrouver.

« T'es là ? »

« Oui. » Ma voix sonne étrangère. « Denfert, c'est où dans le système ? »

Un silence, puis un cliquetis de clavier.

« C'est ça qui est bizarre... En attente d'expertise. Pas sur le marché. » Une pause. « Mise en vente prévue pour avril. »

À cet instant, mes yeux se posent sur la date inscrite en première page du dossier. « Mise en marché prévue : 15 avril 2025 ». Dans six semaines.

Je reste immobile. Le combiné s'éloigne légèrement de mon oreille. L'intérieur de mes joues adhère soudain à mes dents, comme du papier de verre.

« C'est absurde. Je suis littéralement dans l'appartement en ce moment même. »

« Comment ça ? » L'inquiétude dans la voix de Sandrine est palpable. « Qui t'a donné les clés ? »

J'essaie de me souvenir. Quand j'ai rencontré le propriétaire. Comment j'ai obtenu les clés. Rien ne me vient. Je me vois entrer dans l'appartement. Je me vois tenir des clés. Mais comment, quand, de qui je les ai reçues, vide.

« Antoine ? Antoine ? »

« Désolé, Sandrine, je te rappelle. »

Mon téléphone vibre à l'instant où je raccroche. Message du numéro inconnu.

« Notre offre reste valable. Le temps, lui, ne l'est pas. »

Je bloque le numéro. Direction la porte d'entrée. La poignée tourne. La porte reste fermée. Je sors mon trousseau. La clé de l'appartement n'y est pas. Comment ai-je ouvert en arrivant ? Je l'ai forcément fait. Ou peut-être que la porte n'était pas fermée ? Peut-être qu'elle était déjà ouverte ? Mais qui l'aurait laissée ouverte ?

Je retourne vers la table basse. Le dossier est là, ouvert sur une page que je n'ai jamais vue. Un contrat de vente. Mon nom figure sous la ligne « vendeur ». Pas celui d'un bien immobilier. Celui d'une « ressource humaine qualifiée ». Ma signature en bas de page. Datée d'aujourd'hui, 10h12.