💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

Lot 4752-B (2/3)

Je cligne des yeux. Un document apparaît sur mon téléphone.

4752-B/STATUS:PENDING
Date de signature : il y a 17 minutes.
Signature : Antoine Mercier.

C'est ma signature. Mais je n'ai rien signé. Et l'horodatage... 9h55 ? Impossible. À cette heure-là, j'étais encore dans ma voiture.

Je vérifie ma montre : 10h15. Comment aurais-je pu signer quoi que ce soit vingt minutes avant même d'arriver ? Le temps lui-même se déforme. À moins que ma montre ne mente également. Je la fixe, hypnotisé. L'aiguille des secondes semble ralentir, puis accélérer par saccades. Est-ce mon imagination ?

Mon téléphone vibre. Le numéro bloqué s'affiche quand même. Un message apparaît sur l'écran, défiant le blocage.

4752-B/REF:UNALLOCATED/VAL:PENDING

Je lève les yeux. L'angle du mur face à moi a changé. La pièce s'est modifiée. Je cligne des yeux. L'illusion persiste.

Je marche vers la cuisine. Le carrelage sonne différemment sous mes pas. Plus mat. Plus étouffé. Comme si l'acoustique de l'appartement avait été altérée.

La poignée refuse de tourner. Je pousse plus fort, épaule contre le bois. Rien.

Je recule. L'appartement a changé. La table à manger trop proche du mur. La lampe penchée. Le tableau au-dessus du canapé, différent. Plus de paysage maritime mais une nature morte. Fruits rougeâtres, presque pourris.

Un goût métallique emplit ma bouche. Comme lécher une pile.

Mon téléphone vibre. Je le tiens comme un objet contaminé. L'écran s'illumine de lui-même, affichant un message minimaliste : « Statut : en cours d'évaluation. » Je regarde mes mains. Pourquoi ai-je l'impression qu'on ne parle pas de l'appartement ?

Je tape nerveusement sur l'écran : « Comment avez-vous bloqué cette porte ? »

L'appareil sonne instantanément. Je décroche par réflexe.

« Rien n'est bloqué, Monsieur Mercier », répond une voix métallique à l'autre bout de la ligne. « L'environnement répond simplement à vos hésitations. Si vous acceptiez notre proposition, tout redeviendrait... fluide. »

« Qui êtes-vous ? »

« Vous pensiez être du bon côté de la table. » Un silence. Puis : « Ce n'est qu'une question de placement. »

J'essaie la fenêtre. Plus de poignée, juste une surface lisse. Je frappe le verre. Il sonne comme du plastique.

Sur le trottoir d'en face, un homme me fixe. Son visage est flou. Son costume gris parfaitement net. Il lève la main. Un geste d'évaluation.

Je compose le 17. Pas de tonalité. Le numéro de l'agence. Rien non plus.

Un souvenir me traverse : mon premier appartement aux fenêtres scellées. Les nuits d'été étouffantes. Les contours de ce souvenir sont flous. Comme un film vu il y a longtemps. Pas un souvenir personnel.

Une sonnerie me fait sursauter. Le téléphone fixe de l'appartement.

« Mise à jour du référentiel. »

« Qu'est-ce que vous voulez ? »

« Compétence validée. Transformation d'espace en désir. Lot 4752-B : utilité confirmée. »

Je tourne sur moi-même. Un craquement dans la cloison. Le plâtre qui travaille, millimètre par millimètre.

Je reste silencieux, incapable de formuler l'absurdité de la situation.

Un rire sec, artificiel émane du combiné. Parfaitement calculé dans sa froideur, comme dans un film nul.

« Regardez le salon, Monsieur Mercier. Dites-moi ce qui a changé. »

Le canapé n'est plus beige. Il est rouge sombre maintenant. Le cuir émet un bruit humide quand je m'approche, comme du vinyle chauffé au soleil. La surface cède sous mes doigts avec une résistance inattendue.

« Je ne comprends pas ce qui se passe. »

« Vous comprenez parfaitement. Espaces. Perceptions. Modifications. »

Je raccroche. La pièce rétrécit. Les murs se rapprochent en mouvement lent mais continu.

Je cligne des yeux. La chaise près de la table a disparu. Le tableau aussi.

Quand ai-je visité cet appartement pour la première fois ? Le visage du propriétaire, impossible à visualiser.

Je me vois serrant la main d'un homme sans visage, recevant des clés que je ne retrouve plus. Ce souvenir a-t-il existé ?

Mon reflet dans la vitre me sourit, alors que je ne souris pas.

Ce reflet ne bouge pas en synchronisation parfaite. Je lève la main droite. Le reflet suit avec un décalage imperceptible. Le temps désynchronisé.

Une voix dans ma tête, bien que j'aie raccroché. « Transaction en cours. »

Je retourne au salon. La cuisine est encore là, mais la porte du réfrigérateur a disparu, fondue dans la surface. Les placards n'ont plus de poignées.

Je me vois vantant les mérites d'une cuisine au design épuré à un couple sans visage. « Plus élégant, plus contemporain. Un simple système de pression pour ouvrir les portes. »

Mon portefeuille est sur la table. Il s'ouvre de lui-même. Une carte de visite glisse, puis une autre. Elles portent mon nom, mon titre, mais les logos des agences sont différents. Des postes que je n'ai jamais occupés. Des vies parallèles.

Le téléphone sonne, mais reste hors de ma portée. Simultanément, sur le mur en face : 4752-B/ASSET:PROCESSING se projette comme une enseigne numérique. Sans décrocher, je parle à l'appartement.

« Si j'accepte ? »

Une voix émane des murs.

« Fusion. Intégration. Vous continuez, mais autrement. »

La pièce se transforme. Sol plus haut, plafond plus bas. Les angles se décalent, un glissement de perspective de quelques degrés.

« Et si je refuse ? »

Silence. Puis craquement au-dessus de ma tête. Le plafond qui descend.

« Lot 4752-B. Valorisation optimale de votre potentiel. »

Je frappe du plat de la main contre la vitre. Aucun son ne traverse. Méthodiquement, je teste chaque surface, murs, fenêtres, portes. Inutile. Le vase décoratif me paraît soudain être la seule option. Je le soupèse un instant avant de le projeter.

Le vase traverse comme de l'eau, réapparaît de l'autre côté, flotte un instant, puis retombe dans la pièce derrière moi. Je me retourne, le vase est sur la table, intact.