Mon téléphone vibre. Une notification : Traitement en cours - 4752-B. Je ne reconnais pas l'application.
J'ouvre mon application bancaire. Des transactions pour des propriétés que je ne me souviens pas avoir vendues. Des commissions créditées pour des ventes dont je n'ai aucun souvenir.
J'ouvre ma galerie photos. Des appartements, des maisons, des clients. Leurs visages sont flous. Je ne reconnais pas ces lieux. Pourtant, je figure sur chaque image, serrant des mains, tendant des clés.
« Qu'est-ce que vous avez fait ? » Je hurle dans le vide.
« Optimisation. » La voix est partout et nulle part. Clinique. Sans émotion. « Rendement maximisé. Temps de latence supprimé. »
Les murs si proches que mes bras tendus les touchent. La surface granuleuse, froide puis tiède par zones. Des micro-vibrations parcourent le plâtre, comme un courant électrique de faible intensité.
« Qui êtes-vous ? »
La porte d'entrée s'ouvre. Pas de couloir. Un espace blanc, clinique. Des dizaines de silhouettes en costume gris, alignées. Visages flous, costumes parfaits. Immobiles comme des mannequins.
Silence.
Au fond, un mur d'écrans numériques. Sur chacun, un visage, un nom, un prix. Certains barrés d'une ligne rouge. D'autres entourés d'un cadre vert clignotant. Sur l'un d'eux, mon visage. En dessous : Lot n°4752-B et une valeur qui monte.
Mon téléphone : « Valorisation en cours. Veuillez patienter. »
« Comment puis-je savoir que vous êtes sérieux ? »
« Votre compte bancaire, Monsieur Mercier. Et votre identité. Regardez. »
J'ouvre l'application bancaire.
Virement en attente.
850'000.00 EUR
Lot 4752-B - Transfert définitif.
Puis ma carte d'identité apparaît. Mon nom s'efface lettre par lettre.
Je me tourne. Un miroir est apparu. Un homme en costume identique au mien. Mon visage, mais pas mes mouvements. Il sort une carte.
« Antoine Mercier, Immobilier Premium. »
Mon nom. Mon métier. Il me regarde et prend ma place dans le reflet tandis que je glisse vers le bord du cadre.
Et si je n'avais jamais été autre chose qu'un produit en attente d'être vendu ? Ai-je existé en dehors de ma fonction marchande ?
Je cherche un souvenir personnel, anniversaire, premier amour, passion. Mon poignet, la montre de mon père a disparu. Était-elle réelle ? Son apparence, son poids contre ma peau. Plus rien.
Je ferme les yeux. Cette somme, plus que dix ans de salaire. Pour quoi faire ? Combien de loyers ? Quel rendement en SCPI ?
Je m'arrête, horrifié par mes calculs.
Les murs avancent. Lentement. Trop lentement. Puis d'un coup. Je me recroqueville. L'air devient poisseux, irrespirable. Une main invisible serre ma gorge. J'inspire. Rien. Vide. Je tends la main vers la porte. Loin. Trop loin. Plus loin qu'avant. Le plafond presse sur mon crâne. L'espace réduit n'a plus de logique. Mes membres deviennent flous. Ma vision… s'efface.
« Si j'accepte, que devrais-je faire ? »
« Vendre. Exclusivement. »
« Et quoi exactement ? »
« Espaces. Perceptions. Réalités. » Pause. « Lot 4752-B. »
Je m'entends répondre : « Et si nous négocions ? Je pourrais accepter 800 000 euros mais avec une clause de... »
Je m'interromps.
Rire mécanique de la voix. « Vous intégrez déjà nos paramètres. Excellent. »
Craquement au-dessus. Le plafond se fissure.
« Je ne comprends pas... »
« Vous n'avez pas besoin de comprendre. Juste d'accepter. »
« Non. »
Le plafond s'effondre d'un mètre. L'air se comprime. Puis un autre mètre. Mes genoux se plient. Je veux courir, mais mes jambes ne répondent plus. Je veux parler, mais la voix qui sort de ma gorge ne m'appartient plus. Je ferme les yeux. Je dois avoir encore un levier. Un contre-marché. Un rachat. Je peux renverser ça. Il y a toujours une option.
Non. Il n'y en a plus.
Le plafond touche presque mon crâne.
« 900 000 euros. Dernière valorisation. Référence expirée. »
Les dimensions de la pièce ne correspondent plus. Le coin du mur forme un angle impossible. Cette somme... N'ai-je pas passé ma vie à me vendre déjà ? Parcelle par parcelle, sourire par sourire.
On se façonne, on se présente, on se met en scène.
« T-10. »
Ma main droite se détache de moi, comme un objet indépendant. Plus vraiment ma main. Un accessoire de présentation. Déjà catalogué.
« T-5. »
Un éclat de plâtre effleure mon visage. Poussière dans mes poumons. Les contours des meubles perdent leur netteté, comme vus à travers une vitre embuée. Des chiffres transparents se superposent au décor, flottant dans l'air devant moi. Ma cotation en temps réel.
« J'accepte. »
Tout s'arrête. Silence absolu. Les murs reculent. Les meubles réapparaissent. La porte de la salle de bain ouvre sur une vraie salle de bain.
Sur le mur, les valeurs défilent :
VAL:∞
VAL:NULL
VAL:ERROR
« J'ai accepté à 900 000 ! Nous avons un accord ! »
Ma voix sonne métallique. Les valeurs continuent leur danse incohérente.
« Transaction en optimisation. Valorisation de l'actif en cours. »
Les valeurs s'arrêtent. L'écran clignote :
LOT 4752-B
STATUT : ACTIF
CERTIFICATION : AA+
DURÉE : INDÉTERMINÉE
Mon téléphone vibre.
Lot 4752-B - Intégration confirmée.
La porte s'ouvre. Un homme en costume. Son visage est flou, comme incapable de se fixer.
« L'appartement est prêt pour la prochaine acquisition. »
Un avertissement se forme dans mon esprit mais n'atteint jamais ma gorge. Mon corps reste figé en posture professionnelle. Main tendue, sourire commercial.
L'homme m'ajuste comme un meuble, vérifie l'angle par rapport à la lumière.
Par la fenêtre, la rue s'anime soudain. Passants, voitures. Trop parfait. Une simulation.
Mon nom s'efface. Antoine quoi ? Remplacé par 4752-B.
L'homme consulte sa montre. Un nouveau client va arriver.
Mon corps reste immobile. Je veux crier.
Mais les objets ne parlent pas.
Dont voici la première nouvelle.