💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Une faim de monstre

La légende veut que Jeff Taylor ait eu l'idée de Monster en regardant un tas de journaux qui aurait eu la forme d'un monstre. Des tonnes de petites annonces, chaque dimanche, dans les cahiers emploi. Un gâchis industriel. Alors qu'il suffirait de tout numériser, de créer une base de données, de faire payer les recruteurs. Et tout le monde y gagnerait.

Diplômé de l'Université du Massachusetts, passé par une agence de pub, Taylor bosse chez Adion, sa petite boîte de communication du Massachusetts. C'est là, dans un bureau sans prétention, qu'il développe The Monster Board. Un nom bizarre pour une idée simple : mettre les offres d'emploi en ligne. On est au milieu des années 90, Internet balbutie, mais Taylor y croit dur comme cuivre1.

TMP Worldwide flaire l'opportunité. Cette agence de publicité new-yorkaise, spécialisée dans le recrutement, comprend avant tout le monde que le papier, c'est fini, rachète Adion en 1995, et absorbe son monstre. Mais TMP a un autre jouet dans son portefeuille : Online Career Center, un des premiers job boards américains, lancé quelques années plus tôt.

L'idée germe dans les bureaux new-yorkais : pourquoi garder deux plateformes concurrentes ? A la fin des années 90’s, TMP décide de marier ses deux acquisitions. The Monster Board et Online Career Center deviennent Monster.com. Un nom, une URL, une ambition planétaire. Taylor reste aux commandes comme Chief Monster. Les investisseurs adorent. Un job board global ! La révolution du recrutement ! En pleine bulle internet, les valorisations s'envolent au gré des points d’exclamations enthousiastes.

Puis la bulle explose. 2001, c'est Hiroshima pour la Silicon Valley. Sauf que Monster, lui, a un truc que les autres n'ont pas : des clients qui paient vraiment. Des recruteurs accros aux CVthèques. Un business model qui tient la route. Alors pendant que Pets.com (qui aurait sans doute eu plus de mal à se lancer en France avec ce nom) et consorts disparaissent dans un nuage de fumée, Monster passe à la vitesse supérieure.

Acheter. Absorber. Régner.

Le plan est limpide. Pourquoi perdre du temps à évangéliser chaque marché local ? Les Allemands ont Jobpilot. Les Français ont Emailjob. Les Indiens ont JobsAhead. Parfait : il suffit de sortir le chéquier, de signer et rebaptiser. En trois ans, Monster tisse sa toile sur la planète entière.

L'Allemagne tombe en premier pour 100M$. Jobpilot, c'était le site de recrutement outre-Rhin. Présent dans quinze pays, des millions de CV, une machine bien huilée. Les équipes berlinoises découvrent la culture corporate américaine. Certains s'adaptent. D'autres démissionnent. Business as usual.

L'Inde suit. JobsAhead pour 8,8M$ seulement. Une bouchée de pain pour s'offrir le leader d'un marché d'un milliard d'habitants. Les ingénieurs de Bangalore uploadent leur CV par centaines de milliers et Monster se frotte les mains.

La Chine, c'est plus délicat. Impossible d'y entrer seul, la réglementation l'interdit. Alors Monster prend 40% de ChinaHR pour 50M$. Cher payé pour une minorité sans blocage, mais c'est ça ou rien. Les analystes saluent la vision stratégique. Les traders font la moue devant le prix.

Et la France ? Ah, la France ! 😅

Un matin de février 2005, dans une salle de réunion parisienne, Didier Ryckelynck signe. Encore. C'est sa spécialité, signer des deals. 26M$. Cette fois, c'est la fin d'Emailjob.

L'histoire d'Emailjob, c'est un jeu de chaises musicales capitalistique. Ryckelynck lance le site en 1998, après un voyage en Californie où il découvre les job boards américains. Il s'inspire surtout du britannique Jobserve. Rentable dès la première année2. Un miracle à l'époque, cohérent avec l’ADN de Monster.

Septembre 1999, premier tour de table : il vend une participation majoritaire à Miller Freeman, le géant américain des salons professionnels. Louis Algoud, patron de Miller Freeman Europe, voit grand : 30 à 40 millions de francs de CA en 2000, duplication en Italie, synergies avec Batimat. L'américain possède déjà Batiweb et veut créer un empire du recrutement en ligne.

Sauf que Miller Freeman appartient à United News & Media, qui cherche à se recentrer. Résultat : Miller Freeman Europe continentale est mis en vente. C'est Reed Elsevier, le géant anglo-néerlandais de l'édition, qui rafle la mise. Emailjob change donc de propriétaire sans que Ryckelynck n'ait bougé le petit doigt.

Entre-temps, Emailjob était devenu une machine : 60 000 CV, 450 000 inscrits, 95 salariés, 8,4M€ de chiffre d'affaires. Sept bureaux en province. Une success story à la française. Sauf que derrière les chiffres, l'ambiance était électrique. Turnover à 120%, commerciaux virés avant la fin de leur période d'essai, management brutal. La presse parlait pudiquement de « forte pression ». Les anciens employés, eux, parlaient d'autre chose.

Mais bon, ça marchait. Les PME françaises adoraient. La CVthèque grossissait. Les concurrents tremblaient. 2004 : 9M$ de revenus. Pas mal pour un site français. Alors quand Monster débarque début 2005 avec ses 26M$ pour racheter à Reed Elsevier, personne ne fait la fine bouche. Les employés découvrent qu'ils ont un nouveau patron américain qui ne parle pas français.

C'est ça, la mondialisation heureuse.

Pour Ryckelynck, c'est déjà l'histoire ancienne. Direction Unerencontre, Misterjob. Toujours la même recette : lancer, grossir vite, vendre. L'entrepreneur en série dans toute sa splendeur. Mais il ne retrouvera jamais le même succès.

En quelques années, Monster est partout. États-Unis, Europe, Asie. Un empire tentaculaire qui brasse des millions de CV, des milliers de recruteurs, des centaines de millions de dollars. TMP Worldwide pousse la logique jusqu'au bout : l'entreprise devient Monster Worldwide. Exit les vieilles activités. Place au tout-digital.

Les concurrents locaux regardent, médusés. Comment lutter contre une machine pareille ? Les job boards nationaux ferment boutique ou se font racheter. Monster impose ses standards, ses prix, sa vision. Le recrutement se mondialise à marche forcée.

Mais cette belle mécanique a un défaut. Un tout petit défaut que personne ne voit encore. Monster achète des entreprises, pas des âmes. Chaque acquisition apporte ses process, sa culture, ses habitudes. L'intégration patine. Les synergies promises tardent. Les coûts explosent.

Pire : pendant que Monster dépense sans compter pour acheter l'existant, d'autres inventent le futur. Un réseau professionnel qui transforme le CV en profil social. Un agrégateur qui ne stocke rien mais trouve tout. Des algorithmes qui matchent candidats et postes mieux que n'importe quel consultant.

Jeff Taylor, le visionnaire de départ, a déjà quitté le navire. Officiellement pour de nouveaux projets. En off, il se dit qu’il a senti le vent tourner. L’année suivante, il lancera Eons.com, un réseau social pour les plus de 50 ans, qu’il revendra à Crew Media en 2011.

Loin du monstre qu’il a créé.