💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Le bon, la brute, le truant (et le banquier)

Sam Altman

Difficile de dresser le portrait de Sam Altman sans tomber dans l'hagiographie béate de la Silicon Valley, qu’il a participé à écrire, ou dans la critique systématique du techno-solutionnisme. Sorti de nulle part (enfin, de St. Louis, Missouri), ce gamin prodige qui code à 8 ans et fait son coming out au lycée débarque à Stanford en 2003… pour abandonner au bout d'un an et lancer Loopt 🇺🇸, un réseau social de géolocalisation. S'il revend la boîte 43M$ en 2012 à Green Dot 🇺🇸, c'est surtout son passage à la tête de Y Combinator 🇺🇸 de 2014 à 2019 qui le fait connaître. Entre les investissements dans Airbnb 🇺🇸, Dropbox 🇺🇸, Stripe 🇺🇸 ou Reddit 🇺🇸, « Sam le visionnaire » devient l'oracle de toute une génération d'entrepreneurs qui rêvent d’aller de faire incuber chez YC.

En 2015, il co-fonde OpenAI 🇺🇸, officiellement pour « développer une IA bénéfique pour l'humanité », avec d’autres experts du secteur :

  • Elon Musk ;
  • Andrej Karpathy, MIT, fondateur de Eureka Labs, qui rejoindra Tesla 🇺🇸 en 2017 avant de revenir en 2023, puis de repartir en 2024 ;
  • Greg Brockman, MIT, ex-CTO de Stripe 🇺🇸, actuel président ;
  • Wojciech Zaremba, Polytechnique, qui a passé sa thèse sur le deep learning sous la direction de Yann LeCun et Rob Fergus, ex-Nvidia 🇺🇸 et Google Brain 🇺🇸, en charge du langage et du code génératif ;
  • Ilya Sutskever, codéveloppeur d’AlphaGo 🇬🇧 ;
  • John Schulman, docteur en neurosciences et robotique, qui rejoindra Anthropic 🇺🇸 en 2024, dont il vient d’annoncer son départ le 7 février dernier après seulement cinq mois, qui était en charge de l’ « alignment science » ;
  • Trevor Blackwell, co-fondateur de YC, spécialiste de la robotique ;
  • Vicki Cheung, co-fondatrice de Duolingo, actuelle CTO de Gantry ;
  • Durk Kingma, chercheur en IA qui a travaillé sous la direction de Le Cun, avant de rejoindre DeepMind ;
  • Pamela Vagata, ex-ingénieure software chez Microsoft, qui quittera OpenAI pour Facebook.

Quatre ans plus tard, Musk claque la porte en dénonçant la dérive commerciale du projet, juste avant qu'Altman ne transforme l'organisation à but non lucratif en entreprise à but lucratif « plafonné ». S'ensuit une course effrénée aux modèles de langage toujours plus gros, notamment depuis l’énorme succès de ChatGPT, lancé en novembre 2022, qui a achevé de convaincre Microsoft 🇺🇸, qui a injecté 10G$.

Parallèlement, Altman multiplie les investissements personnels dans des projets futuristes, de la fusion nucléaire (Helion 🇺🇸) aux crypto-monnaies (Worldcoin 🇺🇸) en passant par l'extension de la durée de vie (Retro Biosciences 🇺🇸), en bon transhumaniste.

Tantôt Cassandre de l’IA (qu'il faut réguler urgemment), tantôt entrepreneur pragmatique (qui refuse tout moratoire sur la recherche), difficile de savoir ce que pense réellement Altman. Alors qu’il tient dans son cerveau ce qui pourrait être la philosophie des prochaines décennies.

Elon Musk

Qu’est-ce qui n’a pas encore été dit sur Elon Musk ? Né en 1971 en Afrique du Sud, il commence sa vie avec une cuillère d’émeraude dans la bouche grâce à son père Errol, qui possède des parts dans une mine en Zambie. Après une enfance où il se fait harceler à l’école et une relation plutôt toxique avec son père (qu’il qualifiera plus tard de « terrible personne », ça en dit long), il se tire pour le Canada à 17 ans, avec 2’000$ en poche et un visa obtenu grâce à sa mère, mannequin, dont il est resté proche.

Quelques années plus tard, son diplôme de Penn en poche, il lance Zip2 avec son frère Kimbal, qu’il revend 307M$ à Compaq en 1999 en pleine folie de la bulle internet. Dans la foulée, il fonde X.com, qui fusionne avec Confinity pour devenir PayPal dont il devient DG1. Sauf qu’à l’été 2000, alors qu’il est en lune de miel en Australie avec sa première femme Justine, son board décide de le virer.

« Au début, j’étais très en colère. […] J’avais des pensées d’assassinat qui me traversaient l’esprit. Mais j'ai fini par comprendre que c'était une bonne chose que je sois devenu licencié. Sinon, je serais encore en train de travailler comme un esclave chez PayPal. »

Et d’ajouter en toute modestie :

« Si j’étais resté, PayPal serait une entreprise valant mille milliards de dollars. »

Il empochera tout de même 250M$ lors du rachat de PayPal par eBay pour 1,5G$, faisant de lui un demi-milliardaire à tout juste 30 ans.

La suite ? C’est un épisode de Qui veut gagner des milliards ? version Silicon Valley. Musk balance quasiment tout son pactole dans 4 paris assez dingos :

  • Tesla dont il prend le contrôle en 2004 en virant les fondateurs ;
  • SpaceX qu'il crée la même année avec l'ambition affichée de coloniser Mars ;
  • SolarCity fondée par ses cousins ;
  • Neuralink arrivera plus tard, en 2016.

Entre levées de fonds astronomiques, deadlines irréalistes et promesses à peine croyables, il transforme ces startups en un empire à plusieurs centaines de milliards, tout en jonglant entre lancements de fusées recyclables et production massive de voitures électriques.

Mais SpaceX n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. En 2008, après trois échecs successifs de Falcon 1, SpaceX n’a plus un rond pour un quatrième essai. Le Founders Fund de Peter Thiel (ex-PayPal), Ken Howery et Luke Nosek injectent 20M€. Et là, bingo, le quatrième essai est un succès. La NASA signe ensuite pour 12 allers-retours vers la Station spatiale internationale, le tout pour 1,6G$.

Et puis, il y a cette version déjantée de Musk qu’on connaît aujourd'hui, le troll ultra-droitier accro à Twitter, qu’il rachète pour 44G$ en 2022 dans des conditions dignes d’un épisode de The Office. Entre ses sorties anti-vax pendant le Covid, ses obsessions sur le « wokisme » et ses mèmes douteux, il se met une partie de sa famille à dos.

Selon une source proche de la famille, c’est d’ailleurs en son sein que Musk aurait commencé à vrillé. En 2020, un des six enfants qu’il a eu après Justine Musk lui annonce sa transidentité. Elle veut qu’on l’appelle Vivian. Fou de rage, Musk aurait menacé de lui couper les vivres. Vivian a finalement repris le nom de sa mère, Wilson, et pris ses distances. Un épisode qui semble avoir profondément marqué Musk, et lancé sa croisade contre ce qu’il appelle l’« idéologie woke ». Sans oublier ses étranges tweets ou la fois où il a défié Mark Zuckerberg dans un octogone.

Ex-Démocrate, supporteur d’Obama en 2008 et 2012, de Clinton en 2016, et de Biden en 2020, il se tourne vers les Républicains en 2022 et soutient DeSantis en 2024. Mais dès son retrait annoncé, il se rapproche de Trump, qu’il soutiendra activement, publiquement et (très) médiatiquement après une tentative d’assassinat en juillet 2024.

Aujourd’hui, Elon Musk est une des personnalités les plus scrutées et sans doute l'une des plus puissantes du monde, après que Trump l’ait nommé à la tête du DOGE, en référence à un mème coin, pour réduire les dépenses US. Un vrai roman d’aventure.

Larry Ellison

Né à New York en 1944, Larry Ellison démarre lui dans la vie avec une cuillère en plastique dans la bouche. Adopté à 9 mois après avoir frôlé la mort d'une pneumonie, il grandit dans le South Side de Chicago. Dès son plus jeune âge, son père adoptif lui balance qu’il ne fera jamais rien de sa vie. Pour lui, ça sera une motivation. Après deux abandons universitaires et une arrivée en Californie en 1966, il enchaîne les petits boulots. C’est chez Ampex qu’il trouve sa voie, comme développeur, en bossant sur un projet appelé Oracle pour la CIA. Le genre de mission qui le fait rêver. En 1977, il se lance à son compte et fonde Software Development Laboratories avec 1’200$ en poche, futur noyau d’une entreprise qui deviendra Oracle Corporation.

Dans les années 80-90, alors que l'informatique décolle, il transforme Oracle en un monstre des bases de données pour entreprises. Et pour ça, il n’hésite pas à accumuler des acquisitions agressives et des pratiques commerciales pas toujours très tendres. Résultat, une réputation de businessman avec des méthodes musclées et un penchant pour les procès avec ses actionnaires mécontents. Pourtant, il ne lâche jamais le volant et garde les rênes d’Oracle jusqu’en 2014, année où il prend sa retraite opérationnelle, tout en conservant son fauteuil de président du conseil d’administration.

En 2000, il devient brièvement l’homme le plus riche du monde, juste avant que la bulle internet n’éclate. Et milliardaire adore le montrer. Yachts à foison, jets privés, et même une île hawaïenne achetée pour 300M$. L’image du playboy arrogant, qui aime montrer ses milliards, lui va comme un gant. Une sorte d’anti-Bill Gates, qu’il n’hésite d’ailleurs pas à traiter d’arnaqueur.

En somme, Ellison est tout ce qu’adorent l’Amérique traditionaliste, promouvant le mythe du self-made-man et les symboles de réussite sociale. Pas étonnant donc, de le voir soutenir Trump et de faire activement campagne à ses côtés.

À 80 ans, l'ancien bad boy de la tech n’a rien perdu de sa réputation. Même si, au passage, il a un peu changé d’avis sur l’IA, qu’il imaginait il y a peu capable de « nous tuer tous ».

Masayoshi Son

Né en 1957 dans une famille de Coréens zainichi2, Masayoshi « Masa » Son grandit dans un Japon où son origine est un frein. À 16 ans, sans parler un mot d’anglais, il réussit à convaincre ses profs de le laisser partir aux États-Unis. À Berkeley, entre deux cours de physique, il développe un traducteur électronique qu’il revend 1M$ à Sharp en 1978. Retour au Japon, et en 1981, il fonde SoftBank (à qui j’avais consacré une newsletter), un petit distributeur de logiciels PC, avant de transformer l’entreprise en un empire des télécoms, notamment avec l’achat de Vodafone Japan pour 15G$ en 2006. Pas mal pour un type qui partait de rien.

Mais Masa voit plus grand. Il veut que SoftBank devienne le géant de l’investissement technologique. Son coup de génie : parier 20M$ sur un site chinois qui n’intéresse personne à l’époque, Alibaba. Ce pari se transforme en un jackpot de 60G$ lors de l’IPO de 2014. Ces fonds lui permettent de lancer en 2017 Vision Fund, le plus gros fonds de private equity de l’histoire, avec 93G$ levés, dont 45G$ provenant du prince saoudien MBS. SoftBank y injecte 28G$, et des mastodontes comme Apple, Qualcomm ou Foxconn complètent le tour. Larry Ellison pose 1G$.

Son ambition ? Financer les prochaines révolutions technologiques de ruptures : IA, robotique, Io. Il ne fait pas dans la dentelle : il injecte 7G$ dans Uber, 4,4G$ dans WeWork, 32G$ dans Arm, sans oublier les milliards déversés dans ByteDance, Nvidia, Didi... À son apogée, Vision Fund affiche un rendement de 62 %, avec 71 investissements pour 64G$.

Mais l’empire vacille en 2019. WeWork implose après un fiasco boursier retentissant : la startup passe de 47G$ à 3G$ en quelques mois. SoftBank doit allonger 9,5G$ pour éviter la faillite, portant sa participation à 80%. En parallèle, Oyo, son pari hôtelier indien, burn des milliards à une vitesse inquiétante. Puis la pandémie frappe. En 2020, SoftBank enregistre une perte record de 13G$ et Son doit reconnaître publiquement ses erreurs.

Mais pas question pour Masa de se laisser abattre. En 2023, après une perte historique de 32G$ au Vision Fund, il joue son va-tout avec l’IPO d’Arm, valorisée 54G$. L’opération redonne de l’air à SoftBank, permettant même à Vision Fund de repasser dans le vert. En 2024, après avoir racheté les parts de Vision Fund dans Arm, Son réoriente massivement SoftBank vers l’intelligence artificielle, pour faire d’Arm « la société d’IA la plus importante au monde ».

À 67 ans, avec une fortune estimée à 33G$ et les 130G$ d’actifs sous gestion de SoftBank, Masa n’a plus rien d’autre à prouver. Sauf, peut-être à entrer dans l’histoire comme celui qui a parié juste… ou trop tôt.