💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

Retour vers le futur

Difficile de comprendre ce qui se trame en ce moment sans revenir dans le passé, là où les trajectoires de ces hommes se sont croisées. Enfin, par croisement, il faut plutôt entendre un carrefour où tout le monde passe par Musk. Parce qu’il faut bien avouer que c’est lui qui est actuellement au centre de toutes les tractations. Au point que c’est lui qui pourrait bien faire basculer la Silicon Valley. Voire la tech. Voire les États-Unis. Et c’est pas juste une jolie anaphore.

Musk & Son : La Guerre des Étoiles

Les tensions entre Elon Musk et Masayoshi Son qui agitent la Silicon Valley depuis un long moment remonteraient à décembre 2016. Certains parlent même de haine du premier pour le deuxième. Et d’une indifférence pragmatique dans l’autre sens.

SoftBank 🇯🇵 injecte alors 1G$ dans OneWeb 🇬🇧 en promettant de créer 3’000 emplois américains, un engagement pris directement auprès du président élu Trump. Pour Musk, pour qui Starlink 🇺🇸 n'est alors qu'un projet qui sera lancé en 2018, c'est une déclaration de guerre.

Comme souvent avec SoftBank 🇯🇵, l’investissement va mal finir. OneWeb 🇬🇧 fait faillite en mars 2020, et c’est Bharti Global 🇮🇳, Eutelsat 🇫🇷 et le gouvernement britannique qui recapitalisent la société, laissant moins de 12% à SoftBank 🇯🇵. L’entreprise deviendra d’ailleurs Eutelsat OneWeb 🇫🇷 fin 2023.

Mais entre-temps, l’histoire s’est complexifiée. En avril 2017, Son et Musk se rencontrent pour discuter d'un possible investissement dans Tesla 🇺🇸, allant jusqu'à évoquer un retrait de la cote.

  • Musk exige une structure avec des droits de vote disproportionnés pour garder la main sur l'entreprise.
  • Son veut des droits proportionnels à l’investissement.

Le deal échoue. Mais quand, un an plus tard, Musk veut lever 500M$, Son resonne (hehe) à sa porte. Une aubaine pour les investisseurs historiques qui voient d’un bon œil du cash frais et une possible synergie avec SoftBank Telecom 🇯🇵.

Musk refuse catégoriquement, vexé du non-deal de Tesla 🇺🇸, mais surtout par l’investissement de SoftBank 🇯🇵 chez un concurrent. D’autant que Musk redoute la stratégie spray & pray de SoftBank, qui investit dans toutes les entreprises d’un secteur, comme ils l’ont fait dans les VTC (Uber 🇺🇸, Didi 🇨🇳, Grab 🇸🇬), pour consolider les positions et être sûr d’empocher le marché, peu importe le grand gagnant.

D’ailleurs, SoftBank 🇯🇵 est par la suite devenu un investisseur majeur dans l'industrie des véhicules électriques et autonomes, finançant nombre de concurrents de Tesla 🇺🇸. Notamment avec un énorme investissement dans Rimac 🇭🇷, constructeur croate de supercars électriques qui ambitionne ouvertement de concurrencer Tesla 🇺🇸 sur le segment haut de gamme.

En 2018, c’est Masa en personne qui reçoit Jens Peter Clausen, alors dirigeant de la Gigafactory de Tesla 🇺🇸, pour le placer à la tête de Zymergen 🇺🇸, une biotech qui venait de lever 400M$ auprès du Vision Fund 🇯🇵. De quoi rendre Musk une nouvelle fois furax.

Musk & Altman : The Social Netwar

Ceux deux là avaient tout pour s’entendre. Deux esprits brillants. Deux visionnaires obsédés par l’avenir. Deux hommes persuadés que l’intelligence artificielle serait la prochaine révolution. Et qu’elle devait être entre de bonnes mains.

La première rencontre aurait eu lieu dans les années 2010. Altman est une figure montante de la Silicon Valley grâce au Y Combinator. Musk est déjà une légende. Un partner de l’accélérateur emmène Altman visiter SpaceX 🇺🇸, qui ressort fasciné. Il décrira ce moment sur son blog3 plus tard :

« Le truc qui me reste en mémoire, c’est son regard. Une certitude absolue quand il parlait d’envoyer de grandes fusées sur Mars »

L’admiration est mutuelle : Musk voit en Altman un esprit affûté, capable de challenger les géants de la tech avec une approche radicalement différente.

Le dialogue s’installe. En 2014, ils commencent à échanger sur l’intelligence artificielle et ses dangers. Musk utilise alors régulièrement le terme de robocalypse. Arrêter le progrès est impossible, mais ils peuvent au moins s’assurer qu’il ne tombe pas entre de mauvaises mains. En mai 2015, Altman envoie un email4 à Musk : 5

« Je pense beaucoup à la question de savoir si l’humanité peut être empêchée de développer l’IA. La réponse est presque certainement non. Dans ce cas, il vaudrait mieux que quelqu’un d’autre que Google s’en charge en premier. »

L’idée prend forme : créer un laboratoire d’IA capable de rivaliser avec DeepMind 🇬🇧, tout en garantissant que la technologie reste accessible à tous. L’annonce d’OpenAI est faite en grande pompe en décembre 2015. Altman parle d’une entreprise « à but non lucratif pour sauver le monde d’un futur dystopique » et met en avant sa relation de confiance avec Musk. Ce dernier pousse le projet à afficher une ambition massive : plutôt que 100M$, il propose un engagement d’1G$. Il promet même de couvrir les fonds manquants, une promesse qui se transformera en seulement 45M$ de sa poche.

Dès le départ, les tensions se devinent en coulisses. Musk est pressé. Il veut un OpenAI capable de renverser Google, avec une exécution rapide et des ressources colossales. Mais l’organisation avance à son propre rythme, suivant la vision d’Altman : une approche méthodique, collective, moins agressive que celle du patron de Tesla.

Puis vient le premier vrai point de friction en 2016. OpenAI négocie un partenariat avec Microsoft offrant un accès privilégié à ses infrastructures cloud. Altman défend l’accord comme un moyen de compenser le retard technologique et le manque de financement. Musk, lui, explose par e-mail :

« Ça me donne la nausée »

Il refuse qu’OpenAI ne devienne trop dépendante de Microsoft 🇺🇸. Altman, pragmatique, ajuste l’offre : aucun engagement marketing, aucune obligation de promouvoir Azure. Musk finit par accepter, non sans ajouter une dernière muskerie :

« Ça vaudrait bien plus que 50M$ de ne pas avoir l’air d’être la marionnette marketing de Microsoft. »

Mais le véritable enjeu est ailleurs. Depuis le début, OpenAI est coincé entre deux forces opposées :

  • Une mission idéaliste;
  • Un environnement ultra-compétitif.

Pour attirer les meilleurs chercheurs, Altman met en place des salaires élevés et des compensations inédites, mélangeant avantages de startup et prestige académique. Face à Google et DeepMind, la bataille des talents est féroce. Ce qu’explique Altman à Musk en 2015 :

« DeepMind va tenter de débaucher tout le monde chez nous demain pour tuer OpenAI. Tu es d’accord pour qu’on augmente proactivement les salaires de 100-200k ? »

Musk approuve.
Sans hésiter.

Mais il a un problème : s’il n’a jamais su travailler avec un board, ou codirigé un projet, c’est parce qu’il est colérique, lunatique, et qu’il a besoin de tout contrôler. Sans délai.

En 2017, les tensions atteignent leur paroxysme lorsque Musk commence à voir OpenAI lui échapper. Il commence à douter de la viabilité d’OpenAI en tant que structure à but non lucratif. Selon lui, l’ambition d’égaler Google DeepMind nécessiterait des milliards en puissance de calcul. L’organisation, elle, se rend compte qu’elle devra lever des fonds colossaux pour atteindre ses objectifs.

L’été 2017 marque un tournant : Musk et Altman discutent de transformer OpenAI en une entité à but lucratif pour attirer des investisseurs. Mais Musk ne veut pas juste lever des fonds. Il exige le contrôle total.

Après avoir sonder des investisseurs autour de lui en toute discréditions, il propose une levée de fonds d’un milliard pour asseoir sa domination. Mais Altman et les autres fondateurs flairent le traquenard. 6

« Le but d’OpenAI est d’éviter une dictature de l’AGI. Nous craignons que DeepMind en crée une. Mais créer une structure où tu pourrais devenir dictateur ne serait pas mieux. »

En septembre 2017, Musk pousse pour créer une nouvelle structure et en prendre les commandes. Il réclame plus de 50% des parts, le poste de CEO, et un contrôle absolu sur la direction du projet. Son but était de valoriser ses parts plus de 80G$ afin… d’aller sur mars En parallèle, il enregistre une entité nommée Open Artificial Intelligence Technologies, Inc., un public benefit corporation censé devenir le nouveau véhicule d’OpenAI.

SMS de Greg Brockman adressé à Shivon Zilis, proche de Musk qui faisait le lien entre lui et OpenAI

Le conseil d’administration d’OpenAI panique : Musk veut transformer l’organisation en un bras armé de Tesla, alors qu’elle était censée rester une alternative indépendante à Google. Les discussions s’enveniment, Altman et ses alliés refusent de céder. Mais ils savent qu’OpenAI manquera rapidement de fonds. Le burn rate estimé est d’environ 300-500M$ par an avant même d’avoir un modèle viable. Et plus d’un milliard ensuite.

Le 20 septembre 2017, après des semaines de négociations sur la structure du board et sa position de CEO, Musk menace une nouvelle fois de partir et lance un ultimatum :

« Les gars, j'en ai assez. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Soit vous faites quelque chose de votre côté, soit vous continuez avec OpenAI en tant qu'organisation à but non lucratif. Je ne financerai plus OpenAI tant que vous n'aurez pas pris l'engagement ferme de rester ou que je ne serai pas un imbécile qui vous fournit essentiellement des fonds gratuits pour créer une startup. »

« Discussions are over », conclut-il.

En janvier 2018, il pousse encore plus loin : soit OpenAI fusionne avec Tesla, soit il retire son soutien. Musk est désormais convaincu qu’OpenAI est irrémédiablement en retard sur Google.

Le conseil d’administration refuse. Musk claque la porte, coupe son financement, se détourne d’OpenAI puis se concentre sur ses autres entreprises, en gardant l’IA dans un coin de sa tête.

Mais l’histoire d’OpenAI ne s’arrête évidemment pas là. En 2019, pour compenser la perte du financement de Musk, Altman fait un choix stratégique : la création d’une filiale à but lucratif plafonné, qui attire immédiatement Microsoft et d’autres investisseurs. Altman informe Musk du deal of Microsoft par e-mail le 17 décembre. « Sounds good » répond il laconiquement. Mais le lendemain de Noël, il reviendra à la charge.

Mais quand en mars 2019 OpenAI annonce son changement de structure publiquement suite à l’entrée de Microsoft, Musk se montre passablement énervé.

Et ce n’est que le début.

Quand GPT4 sort, il accuse publiquement OpenAI d’avoir utilisé Twitter/X pour entraîner son modèle, sans étayer ses dires, même si pas mal d’experts vont dans son, sens. Puis il intente une première action en justice en mars 2024, affirmant qu’OpenAI avait trahi ses principes fondateurs. Il retire sa plainte. Mais en dépose une nouvelle en aout dernier, affirmant avoir été floué lorsqu’il avait cofondé OpenAI. Qui a répliqué en l’attaquant pour harcèlement et diffamation.

Et ce n’est sans doute que le début.