💥 Zero Bullshit
Chapitre 03

Retour vers le présent

Si tout ce petit monte se retrouve aujourd’hui, c’est évidemment que Donald Trump est redevenu président, et qu’ils ont tous à y gagner. Ce qui est plus étonnant qu’en seulement quelques mois, la guerre des égos fait rage en privé pour des dossiers notoirement publics, qui pourraient aboutir sur les plus gros conflits d’intérêts de l’histoire…

DOGE : Le chien de garde de l’État

C’était sans doute l’une des annonces les plus étonnantes de la fin de campagne de Trump : attribuer une sorte de proto-ministère à Musk, avec pour seule mission de couper dans les dépenses de l’État. Et le décret signé fin janvier n’a pas vraiment permis d’en savoir plus ni sur les contours de la mission, ni sur la latitude du DOGE7… qui semble illimitée.

Appeler ce département DOGE n’a rien d’anodin. Depuis des années, Musk ne cache pas son obsession pour le Dogecoin. Il l’a propulsé dans la culture crypto en publiant des tweets cryptiques, en le mentionnant dans des interviews et même en remplaçant temporairement le logo de Twitter par l’image du célèbre Shiba Inu. De quoi faire exploser le cour à chaque fois à la hausse… ou à la baisse. Tantôt il explique vouloir envoyé Dogecoin« To The Moon » avec SpaceX, avec des performances qui ont dépassé 1500% (0,52$ alors). Tantôt il déclare lors du Saturday Night Live qu’il s’agissait finalement d’une « arnaque », provoquant une chute de 50% en quelques heures et un effondrement de 20G$ de capitalisation. De quoi amener quelques questions on on reparlera.

Que des numéros 10 dans ma team

Alors, qui Musk a-t-il embarqué avec lui dans cette aventure budgétaire ? Contrairement aux ministères ou administrations traditionnels, le DOGE fonctionne comme une cellule parallèle. On pourrait divise le DOGE dans 3 grands groupes :

  • Les vétérans des entreprises de Musk, qui connaissent bien son style.
  • Les jeunes ingénieurs inexpérimentés, qui ont été parachutés.
  • Des figures idéologiques proches de Trump, majoritairement issues du mouvement libertarien ou de l’extrême droite technologique.

Dans le premier groupe on retrouve8 9:

  • Steve Davis (ex-The Boring Company 🇺🇸) → Stratège en chef
    Fidèle de Musk depuis 20 ans, expert en coupes budgétaires extrêmes.
    Aurait menacé de faire intervenir les US Marshals pour forcer l'accès à l’USAID.
  • Tom Krause (ex-Cloud Software Group 🇺🇸) → Superviseur des finances fédérales
    En charge du contrôle des flux financiers fédéraux via le Département du Trésor.
  • Jennifer Balajadia (ex-The Boring Company 🇺🇸) → Responsable des opérations du DOGE à la Maison Blanche
  • Nicole Hollander (ex-X 🇺🇸) → En charge de la GSA10
    Supervise l’infrastructure fédérale, notamment les bâtiments et les technologies.
  • Ryan Riedel (ex-SpaceX 🇺🇸) → CIO11 du Département de l’Énergie
    Gère l’ensemble des infrastructures informatiques fédérales, notamment les bases de données sensibles.
  • Amanda Scales (ex-xAI 🇺🇸) → Chef de cabinet de l’OPM12
    A immédiatement ordonné un recensement des employés fédéraux sous probation.
  • Thomas Shedd (ex-Tesla 🇺🇸) → Responsable de la transformation technologique au sein du GSA
    Implanterait l’intelligence artificielle pour remplacer des tâches administratives.
  • Kyle Schutt (ex-Kerplunk 🇺🇸, IA et recrutement automatisé)
    Consultant technologique.
  • Adam Ramada (ex-CFO de Lucid Finance)
    A pris une participation dans un fournisseur de SpaceX l’année dernière.
    Proche de Musk avec une implication croissante dans la gestion des finances du DOGE.
  • Jehn Balajadia (ex-assistante personnelle de Musk chez Tesla)
    Inscrite dans les répertoires de l’Education Department
    Figure clé de l’organisation du DOGE.

Dans le deuxième groupe on retrouve des noms peu connus, principalement des fans de Musk et très jeunes. Ils ont été parachutés dans l’administration fédérale avec un accès sans précédent aux systèmes informatiques gouvernementaux. Alors même qu’ils n’ont aucune habilitation et n’ont fait l’objet d’aucune analyse de background, comme l’a révélé une lettre du Leadership Conference on Civil and Human Rights, qui révèle qu’aucune de ces personnes n’est même employée directement par le gouvernement.

  • Marko Elez (ex-Palantir 🇺🇸, cybersécurité), 24 ans
    A obtenu un accès direct en écriture aux bases de données du Trésor.
    Suspendu après la découverte de ses publications racistes et eugénistes sur X, puis réintégré.
  • Edward Coristine (fondateur Tesla.Sexy LLC 🇺🇸), 19 ans
    Se faisait appeler « Big Balls » en ligne.
    A dirigé des réunions de restructuration avec des fonctionnaires de la GSA.
  • Brandon Jeffries (ex-Neuralink 🇺🇸, bio-ingénierie), 22 ans
    Supervise le développement d’outils IA pour automatiser la gestion des budgets fédéraux.
  • Ethan Malone (ex-Tesla AI 🇺🇸, optimisation des flux logistiques), 21 ans
    Assigné à l’Office of Personnel Management sans aucune expérience en gestion RH.
  • Luke Farritor (ex-SpaceX 🇺🇸, proche de Thiel), 23 ans
    A été recruté via Discord pour travailler sur les infrastructures fédérales.
    Décrit comme un prodige en ingénierie.
  • Kendall Lindemann (ex-McKinsey🇺🇸, ex-VC chez Russell Street🇺🇸), 24 ans
    Ancien CTO d’une startup d’intelligence artificielle spécialisée dans les entretiens automatisés.
    A rejoint le DOGE en tant que consultant technologique.

Lettre du Leadership Conference on Civil and Human Rights

Enfin, il y a ceux qui ne participent pas directement au DOGE mais qui le soutiennent activement grâce à leur position :

  • Jared Isaacman (milliardaire et astronaute amateur) → Directeur de la NASA
    La NASA étant l'un des plus gros clients de SpaceX, il pourrait favoriser Musk dans l’attribution des contrats.
  • David Sacks (entrepreneur tech, crypto et IA 🇺🇸) → Tsar des cryptos et de l’IA sous Trump
    Libertarien convaincu, il pousse à une régulation minimale des cryptos et de l’IA.
  • Peter Marocco (Department of Defense 🇺🇸 sous Trump) → Administrateur de l’USAID
    A été accusé d’avoir participé à l’attaque du Capitole en 2021.
    Son objectif affiché : fermer l’USAID, principale agence d’aide internationale.
  • Katie Miller (Département de la Sécurité Intérieure 🇺🇸 sous Trump) → Porte-parole du DOGE
    Défend publiquement les actions du département, minimise les accusations de conflits d’intérêts.
  • Marjorie Taylor Greene (députée républicaine, extrême droite)
    Soutient activement DOGE en tant que membre du Congrès.
  • Austin Raynor (Pacific Legal Foundation 🇺🇸, ancien clerk de Clarence Thomas)
    Avocat spécialisé en droit constitutionnel, proche des cercles ultra-conservateurs.
    Milite pour la suppression du droit du sol aux États-Unis.
  • Keenan Kmiec (ancien clerk de John Roberts et Samuel Alito)
    Figure montante du mouvement libertarien dans la justice américaine.
  • James Burnham (Jones Day, avocat conservateur)
    Avocat général du DOGE, connu pour ses positions anti-réglementation.
  • Chris Young (ex-RNC, consultant en campagne électorale)
    Responsable des stratégies de communication et de mobilisation pro-Trump.

Et on pourrait également ajouter trois grandes figures de la Sillicon Valley :

  • Marc Andreessen (Andreessen Horowitz, VC), qui a déclaré publiquement « aider DOGE ». et pourrait influencer les décisions liées à la régulation des Big Tech.
  • Michael Grimes (Morgan Stanley, financier de Musk), pressenti pour un rôle stratégique au Department of Commerce.
  • Baris Akis (VC, proche de Musk), qui a aidé à recruter une partie des ingénieurs du DOGE et dont le rôle exact est toujours flou.

Les premières actions

Depuis son lancement le 20 janvier, le DOGE revendique déjà plus de 1G$ d’économies, principalement en annulant des contrats liés aux DEI13. Une décision qui a fait bondir les démocrates, mais qui ravit les supporters de Trump. Musk a également mis fin à des abonnements fédéraux au New York Times- une priorité budgétaire évidente, au résultat anecdotique.

Le fonctionnement du DOGE est volontairement nébuleux. Ses membres utilisent des emails liés à la Maison Blanche, mais certains ont aussi des adresses email dans plusieurs agences fédérales. Beaucoup se présentent simplement comme « experts » ou « conseillers » , sans description claire de leurs responsabilités.

Pourtant le DOGE a déjà au des actions très concrètes qui ont déjà des conséquences :

  • Accès aux systèmes du Trésor : le DOGE a obtenu un droit de regard sur le système de paiement fédéral, qui gère les chèques de la Sécurité sociale, les remboursements d’impôts et les salaires des fonctionnaires. Des élus dénoncent un « risque de chaos financier », d’autant plus que Musk et ses équipes peuvent voir les données de paiement des entreprises bénéficiant de contrats publics.
  • Démantèlement progressif du CFPB14 : cette agence indépendante qui protège les citoyens contre les abus financiers, est progressivement mise en veille. Musk a même tweeté « RIP CFPB »15, et le site de l’agence affiche désormais une erreur 404. Plusieurs recours en justice se battent pour empêcher DOGE de vider les bases de données et les dossiers de l’agence.
  • Mise sous pression de USAID16 : Musk et Trump veulent réduire drastiquement l’aide internationale. Le DOGE aurait même tenté de bloquer les paiements à USAID en intervenant directement auprès du Trésor.
  • Interventions sur la Sécurité sociale : Une première coupe symbolique a été annoncée : la suppression du « Gender X Initiative Marker » et de toutes les références à l’identité de genre dans les formulaires publics. DOGE estime que cela représente 1M$ d’économies (soit l’équivalent de trois jours de budget en stylos à bille pour l’administration fédérale).

Au total, le DOGE a aurait déjà mis son nez dans au moins 15 agences fédérales, notamment la Consumer Financial Protection Bureau, le Department of Education, la FEMA17 et la Centers for Medicare and Medicaid Services (CMS), parmi d’autres. Le but est clair : réduire les dépenses et éliminer ce qu’ils considèrent comme de l’inefficacité et de la bureaucratie. Le tout avec un évident lien avec l’idéologie muskotrumpiste.

Ce travail de démolition a engendré de nombreuses contestations, avec des recours juridiques déposés par des syndicats de fonctionnaires et des groupes de défense des droits civiques. Un juge fédéral a déjà interdit temporairement au DOGE d’accéder à certaines données sensibles du Trésor.

Mais cette nuit (m’obligeant à réécrire une énième fois cette newsletter 😅), une plainte officielle a été déposée par 26 plaignants anonymes, identifiés comme J. Does 1 à 26, employés ou contractuels de l’USAID. Ces fonctionnaires accusent Musk et son administration d’avoir tenté de saboter leur travail et d’avoir violé des lois fédérales sur la gouvernance et la transparence.

Leur plainte repose sur plusieurs points :

  • Accès illégal aux emails gouvernementaux : des membres du DOGE auraient utilisé des identifiants de la Maison Blanche pour accéder aux communications internes de l’USAID.
  • Blocage arbitraire des budgets : des fonds destinés à des missions humanitaires ont été gelés sans procédure légale, mettant en péril des programmes en cours.
  • Intimidation des employés : plusieurs plaignants déclarent avoir reçu des mises à pied non justifiées ou s’être fait retirer leurs accès aux systèmes internes.
  • Pression politique : des fonctionnaires affirment que leurs dossiers ont été réécrits pour justifier des coupes budgétaires avant même l’examen des rapports.

Musk et ses avocats ont déjà nié ces accusations auprès de la cour du Maryland, affirmant que le DOGE est « un organe d’optimisation budgétaire et non une force coercitive ».

L’issue de cette plainte pourrait définir les limites des pouvoirs du DOGE et possiblement freiner ses interventions sur d’autres agences fédérales. Mais en attendant, Musk et son équipe continuent leur croisade, qui pourrait quand même être parsemée de quelques embauches.

Des conflits, un intérêt

Parce que Musk navigue habilement entre les conflits d’intérêts tout en bénéficiant directement des coupes budgétaires imposées par Trump. En réduisant drastiquement les moyens des régulateurs fédéraux, il s’assure un boulevard pour ses propres entreprises. C’est un peu comme confier à un pyromane la gestion des forêts nationales.

Prenons SpaceX 🇺🇸 et le Pentagone. L’une des missions de DOGE est de revoir les dépenses militaires. Un objectif ambitieux, mais un détail intéressant : SpaceX est l’un des plus gros contractants du Pentagone avec plus de 16G$ sur les dernières années. Quand on lui a posé la question sur ce conflit d’intérêt flagrant, Musk a esquivé la réponse.18

« Ce n’est pas moi qui soumets les contrats, vous savez, ce sont des gens de SpaceX… ou quelque chose comme ça. »

Quelque chose comme ça. Une réponse qui ne fait qu’accentuer l’ironie de la situation : les contrats militaires qui passent par SpaceX sont directement supervisés par l’homme qui est censé « réduire les dépenses ».

Ensuite, il y a le démantèlement du CFPB19, l’agence indépendante qui supervisait notamment le financement des véhicules Tesla. Parce que comme beaucoup de constructeur, Tesla propose à ses clients de gérer directement les financements des véhicules pour ses clients via Tesla Finance LLC. Pour cette raison, les employés du CFPB ont interdiction de détenir des valeurs mobilières des entreprises concernées, comme JPMorgan or Ford. Une pratique courante dans les administrations, mais également dans pas mal d’entreprises e la finance, justement pour éviter les conflits d’intérêts. Sauf que Musk détient bien quelques actions Tesla au fond d’un tiroir…

Plus d’agence, plus de plaintes. Simple et efficace. Une fois le chien mort, la rage est finie. Tesla n’aura plus à s’inquiéter de la surveillance réglementaire.

Sans oublier que le CFPB avait également pour rôle de superviser les entreprises qui souhaitent se lancer dans le secteur des paiements numériques, un secteur où X s’apprête à se lancer.

Mais évidement Neuralink et xAI profitent de la dérégulation. DOGE prévoit de réduire les budgets des agences qui surveillent les implants cérébraux et l’IA. Là encore, il s’agit de redessiner un cadre favorable aux ambitions de ses entreprises.

Dans le même genre, le NLRB20, l’agence chargée de réguler les conditions de travail, a vu plusieurs de ses membres licenciés par Trump, réduisant ainsi sa capacité d’action. De même, la SEC, qui enquêtait sur Tesla et X, est en train d’être réorganisée avec des nominations pro-business, ce qui affaiblit encore davantage le cadre de régulation.

Interrogé à sur ces sujets, Musk est toujours resté serein, avec le bullshit qui finit par le caractériser.

« Toutes nos actions sont publiques, donc si vous voyez quelque chose comme : « Elon, il pourrait y avoir un conflit d’intérêts », les gens le diront immédiatement. »

Une réponse typique, mais qui cache l’essentiel : beaucoup de décisions de DOGE sont prises dans la plus totale opacité, et quand des informations sortent, c’est souvent par accident.

D’autant que cette problématique date de bien avant sa nomination au DOGE. Outre les actionnaires de Tesla, qui commencent à se demander si leur médiatique CEO s’occupe vraiment de leur boîte, la sénatrice démocrate Elizabeth Warren s’en émouvant l’été dernier, auprès de Robyn Denholm, présidente du CA21 de Tesla.

Elle y dénonçait les conflits d’intérêts flagrants de Musk, accusant le CA de manquer à ses obligations fiduciaires en le laissant gérer Tesla tout en développant activement ses autres entreprises comme X Corp., Neuralink, SpaceX et xAI. Qui elles, ne sont pas cotées.

Plus grave. Warren évoque le détournement de ressources critiques en IA : environ 12 000 processeurs Nvidia H100 destinés à Tesla ont en réalité été envoyés vers X Corp., pour une raison qu’on verra plus tard. Ces puces ultra-performantes étaient censées servir à l’amélioration des systèmes de conduite autonome et des projets de robotique de Tesla.

En décembre 2022, Warren avait déjà interpellé Tesla sur les conflits d’intérêts de Musk, alors absorbé par son rachat chaotique de Twitter dont on reparlera brièvement. Dans une autre lettre au CA, elle accusait Musk de détourner son attention de Tesla pour gérer son nouveau jouet, au détriment des actionnaires. Elle soulevait aussi la question des ressources financières et humaines : Tesla servait-elle à financer indirectement Twitter ?

Mais tout ça est resté sans effet, et Musk continue jusqu’à aujourd’hui d’utiliser tout ce qu’il trouve à ses propres fins.

Pendant ce temps, Trump défend son allié en expliquant que « C’est un gars qui a réussi, c’est pourquoi nous voulons qu’il fasse ça. Nous ne voulons pas d’un gars qui a échoué. »

Parce que tandis que le 12 février, Musk était dans le bureau ovale avec son fils sur les épaules pour répondre à des journalistes, à l’exception de celui d’AP, banni de la Maison Blanche pour avoir refuser d’utiliser le terme Golfe d’Amérique22, on apprenait que SpaceX venait de signer un contrat de 40M$ avec le Pentagone23… afin de réduire les dépenses.

Est-ce que le gouvernement va effectivement payer moins cher grâce à ce contrat ? Aucune idée, personne ne peut le vérifier. Mais quand bien même ce serait vrai, on est bien au delà d’un simple conflit d’intérêts.

En France, c’est la définition même du délit de prise illégale d’intérêts.

TikTok : À vendre, ou à bannir

Licence to ban

Depuis des années, les services de renseignement US s’inquiètent du fait que ByteDance🇨🇳, la maison-mère de TikTok, puisse transmettre des données aux autorités de Pékin. Une inquiétude officiellement démentie par TikTok, mais qui a suffi à mettre la plateforme dans le viseur du Congrès.

En avril 2024, un texte bipartisan impose un ultimatum : ByteDance doit céder ses activités américaines avant janvier 2025, sous peine de voir TikTok purement et simplement interdit sur le sol américain. En réponse, TikTok joue la carte du lobbying et attaque la loi devant les tribunaux, arguant d’une violation de la liberté d’expression. Mais en janvier 2025, la Cour suprême rejette ces arguments et valide le texte.

À minuit, le 19 janvier, TikTok disparaît des stores. Une interdiction éclair… qui ne dure que douze heures. Car dès son investiture, Donald Trump signe un décret repoussant l’application de la loi de 75 jours. Pourquoi ? Parce qu’un rachat se négocie en coulisses, et que Trump veut y avoir son mot à dire.

D’ailleurs, quand l’application revient dans les stores, elle remercie nommément Donald Trump. Alors même que l’administration Biden avait dit qu’elle ne mettrait pas à exécution le ban. Et que Trump n’avait pas encore signé le décret. Une belle preuve d’allégeance.

Dans les épisodes précédents

Ce n’est pas la première fois que TikTok passe à deux doigts de tomber dans les mains d’investisseurs américains. Déjà en 2020, Trump avait tenté d’imposer une cession, invoquant la sécurité nationale. À l’époque, Microsoft, Oracle et Walmart s’étaient positionnés.

C’est Oracle qui avait failli l’emporter, soutenu par Walmart, dans un deal à 12G$. Mais l’opération s’effondre lorsque Pékin modifie sa réglementation sur les exportations technologiques : hors de question de vendre l’algorithme de recommandation de TikTok, le cœur du succès de la plateforme. Sans l’algorithme, acheter TikTok revient à acquérir une Ferrari… sans le moteur.

Depuis, Oracle n’a pas lâché l’affaire. La firme de Larry Ellison héberge déjà une partie des données américaines de TikTok sur ses serveurs. Et aujourd’hui, alors que Trump relance la vente, c’est lui qui revient sur le devant de la scène.

Shut up and take my money

Si pour beaucoup la grande inconnue reste le prix de vente, pour ceux qui travaillent sur le dossier, la question est plutôt : qu’est-ce qui est à vendre ?

  • L’audience : 170M d’utilisateurs actifs aux US, un vivier d’attention monétisable à l’infini.
  • L’infrastructure commerciale : une machine publicitaire bien rodée, qui brasse des milliards en placements sponsorisés.
  • L’inestimable : l’algorithme, ce moteur opaque qui transforme n’importe quel inconnu en phénomène viral et capte l’attention comme aucun autre.

Les acheteurs potentiels ne se font pas trop d’illusions : les deux premiers actifs seront sur la table. Quant à l’algo, c’est peu probable. Pékin aurait déjà verrouillé son transfert. Sans lui, TikTok devient un simple container vide, une coquille dont la valeur s’effondre.

Les estimations oscillent entre 40 et 65G$. Un prix colossal, mais qui pose une question simple : qui a les moyens de signer un tel chèque ?

Pour l’instant, personne. C’est peut-être ce qui explique l’idée de Donald Trump d’imposer une participation publique : l’État américain pourrait en acquérir la moitié, garantissant ainsi un contrôle politique sur la plateforme. Sacré paradoxe dans une Amérique libérale, (presque) co-dirigée par un libertarien.

Avec l’algo, le deal pourrait changer d’échelle. Certains experts estiment qu’un accès à la technologie de recommandation ferait grimper la facture à 150-200G$. Ce qui en ferait l’un des plus gros deals de l’histoire des fusions-acquisitions.

Mais personne ne semble y croire.

Le grand Oracle

Grand soutien de Trump, Larry Ellison semble l’homme de la situation. Il a l’avantage de la proximité politique, mais un problème de taille : lever les fonds.

Ni Oracle, malgré sa puissance, ni Ellison ne peuvent financer une telle acquisition seuls. Son allié de 2020, Walmart, a déjà quitté le navire, refroidi par le coût de l’opération.

Quant à SoftBank, Masa a été aperçu plusieurs fois aux États-Unis, et notamment à la Maison Blanche, faisant naître la rumeur d’un co-investissement. Ce que m’a formellement démenti un cadre de SoftBank, qui confirme sans équivoque que c’était pour un autre dossier, dont on va parler plus bas

Toujours selon cette source proche du deal, c’est d’ailleurs Ellison qui a soumis à Trump l’idée que l’État fédéral prenne 50 % du capital.

Eternal flames

L’autre grand favori, lui aussi adoubé par Trump, c’est évidemment Musk. Selon l’avis d’un autre protagoniste du dossier, Musk n’aurait même pas été au courant avant l’annonce du président. Bien qu’il ait mis fin à la rumeur quelques jours après dans une interview24, tous les acteurs disent clairement qu’il n’a jamais exprimé le souhait de racheter TikTok.

Officiellement, Musk n’aime pas intervenir dans des entreprises à des stades trop avancés. X 🇺🇸 était une exception, afin de l’amener vers une plateforme plus large (monétaire, notamment). En réalité, Musk n’aurait pas vraiment les moyens : pour racheter l’ex-Twitter 🇺🇸 pour 44G$, il avait dû mettre en caution une floppée d’actions Tesla 🇺🇸.

Une partie de cette dette de 13G$, signée auprès d’un consortium mené par Morgan Stanley 🇺🇸, a d’ailleurs été vendue il y a peu. 3G$ ont été cédés, en plus de 6,5G$ déjà vendus ces derniers mois.25 Une manière de se débarrasser d’une dette qui pourrait devenir toxique en cas de disgrâce de Musk.

L’outsider

Un autre acteur garde un œil sur l’affaire : Microsoft. En 2020, l’entreprise avait été la première à se positionner sur un rachat de TikTok. À l’époque, Satya Nadella avait multiplié les dîners avec Donald Trump pour le convaincre de favoriser son offre. Sans qu’on ne sache trop si ça avait marché ou non.

Mais le géant de Redmond, outsider sur le deal, reste en embuscade. Microsoft a les moyens de financer l’opération seul et pourrait y voir une opportunité de combler son retard dans le social media, après avoir raté l’ère Facebook 🇺🇸/Instagram 🇺🇸.

Cela dit : y’a du monde au balcon.

Frank McCourt, le magnat de l’immobilier et ex-propriétaire des Dodgers de Los Angeles et actuel proprio de l’Olympique de Marseille est sur le coup avec son projet The People’s Bid for TikTok. Son idée ? Racheter TikTok sans son algorithme, migrer la structure vers une plateforme plus transparente et donner aux utilisateurs un meilleur contrôle de leurs données. Il est soutenu par Kevin O’Leary, investisseur star de Shark Tank26, qui affirme avoir réuni 20G$ en cash pour le deal.

Un autre prétendant inattendu : Jimmy « MrBeast » Donaldson. La star de YouTube, qui cumule 340M d’abonnés sur la plateforme et 113M sur TikTok 🇨🇳, a affirmé vouloir se positionner. En réalité, il est la face médiatique d’un consortium mené par Jesse Tinsley, fondateur et CEO d’Employer.com, qui a officiellement soumis une offre en cash.

Pendant ce temps, Steven Mnuchin, l’ancien secrétaire au Trésor de Trump, monte son propre groupe. C’est lui qui avait tenté de structurer le rachat en 2020 autour de Oracle et Walmart. Aujourd’hui, il tente de convaincre des investisseurs pour un plan où ByteDance céderait ses opérations américaines tout en gardant une participation minoritaire.

Bobby Kotick, l’ex-PDG d’Activision Blizzard, a lui aussi manifesté son intérêt. Lors d’une rencontre avec Sam Altman, il aurait discuté d’un possible montage financier commun, bien que son projet reste flou.

Enfin, Perplexity AI 🇺🇸 a proposé un rapprochement avec TikTok, dans un montage où le gouvernement américain pourrait posséder jusqu’à 50 % des parts après une IPO à 300G$.

Mi-janvier, les États-Unis ont laissé 75 jours à TikTok pour se mettre en règle. Le dénouement devrait avoir lieu dans les semaines à venir. Trump a chargé JD Vance du dossier, avec Michael Waltz, son conseiller à la Sécurité nationale.

Open AI vs. Grok

Si Musk ne sera probablement pas du deal TikTok, il y un autre sujet sur lequel il reste très actif : l’IA. Et ses derniers mouvs, ainsi que ses coups fourrés passés, montrent clairement qu’il va vouloir monter en puissance. Et qu’il ne laissera rien passer à OpenAI.

En mars 2023, l’inquiétude face à l’intelligence artificielle monte d’un cran. Un millier d’experts signent une lettre ouverte réclamant un moratoire de six mois sur les recherches menées au-delà de GPT-4, qui vient d’être annoncé tout juste un an avec le lancement fulgurant de ChatGPT27. Parmi les signataires on retrouve :

  • Yuval Noah Harari, l’auteur de Sapiens ;
  • Yoshua Bengio, pionnier canadien de l’IA ;
  • Steve Wozniak, patron d’Apple ;
  • Emad Mostaque, de Stability AI ;
  • Des membres du laboratoire d’IA de Google DeepMind ;
  • Des experts en IA et universitaires américains ;
  • Des ingénieurs cadres de Microsoft etc.

Et Elon Musk.

Oops I did it again

Mais en juillet 2023, à la surprise générale, Elon Musk annonce la création de xAI au sein de X Corps. une entreprise censée explorer « la véritable nature de l’univers ». Derrière cette ambition philosophique, une réalité plus pragmatique : Musk recrute parmi les meilleurs talents de DeepMind, OpenAI et Microsoft, et entraîne son modèle Grok sur 10‘000 cartes Nvidia acquises en début d’année via Tesla, comme je l’expliquait plus haut.. Autrement dit, alors qu’il appelait à une pause, il posait déjà les bases d’un concurrent.

L’initiative en dit long sur la dynamique du secteur. La course à l’IA ne ralentira pas, quelles que soient les mises en garde. Le débat éthique entre philosophes est désormais une bataille industrielle, où la vitesse d’innovation l’emporte sur toute considération de prudence.

Alors qu’il déclare partout ne pas avoir besoin de fonds, Musk dépose une demande de levée de fonds auprès de la SEC visant à récolter 1G$ pour xAI. Depuis de longs mois le cours de Tesla baisse lentement. Le problème, c’est que ce sont ses actions Tesla qui garantissent le prêt du rachat de Twitter : une baisse trop forte pourrait provoquer une liquidation, ce qui serait catastrophique.

Cela dit, comme aurait dit Bernard Tapie :

« Quand tu dois 5 milles à ta banque, elle te tient par les couilles.
Quand tu dois 5 milliards, c’est l’inverse. »

Parce que la communication de Musk finit par mal passer. Les annonceurs quittent la plateforme, et Musk, qui avait dit racheter Twitter pour défendre la liberté d’expression… menacer de les poursuivre.

Mais cette apparente désinvolture pourrait masquer un pivot stratégique : X ne serait plus tant un réseau social qu'une pièce dans un puzzle plus vaste, celui de son empire de l'IA. Qui pourrait aussi passer par son rêve d’en fait une super-app qui incluraient du paiement, à la manière d’un Line ou d’un WeChat en Asie.

Sauf que la levée se passe mal, et Musk ne trouve que 135M€ auprès de 4 investisseurs pour la première tranche, clôturée en novembre 2023, à qui il a promis un investissement dans X Corp. C’est-à-dire une double exposition à X (ex-Twitter) et xAI (futur Grok) et un droit de préférence pour le prochain tour.

Sans attendre la fin, Musk fait néanmoins construire dans le Tennessee un gigantesque centre de données baptisé Colossus. Un projet qui semble bien loin des appels à la prudence qu'il signait quelques mois plus tôt.

Tragi-comédie

De son côté, OpenAI enchaîne aussi des giga levées : l’entreprise a depuis longtemps trouvé de quoi combler les financements coupés par Musk. Cela dit, comme à la bonne époque, cela reste un sujet complexe et qui divise, toujours aujourd’hui, à l’image du soap opéra de l’hiver 2023.

En novembre 2023, OpenAI traverse une crise digne de Succession. En l’espace de quelques heures Altman est brutalement évincé par un CA qui ne lui fait plus confiance. Officiellement, il n’aurait pas été « suffisamment franc » avec le board. Officieusement, son approche commerciale agressive, son influence grandissante et ses ambitions d’expansion rapide inquiètent une partie des administrateurs, en particulier Ilya Sutskever et Helen Toner, qui craignent un développement incontrôlé de l’intelligence artificielle. Toujours les mêmes craintes, bientôt 10 ans après.

Brockman claque la porte en soutien, mais l’affaire prend un tour absurde lorsque Microsoft, non informé des manigances, recueille l’orphelin dans son équipe. Dans la foulée, plusieurs chercheurs clés quittent l’entreprise, et 95% des employés signent une lettre exigeant le retour d’Altman sous peine de démission collective.

Le week-end qui suit devient un ballet de négociations et d’intrigues. Le CA, sous pression, envisage de rappeler Altman mais tarde à concrétiser son retour. En interne, la situation est explosive : les employés menacent un exode massif, et même Sutskever, l’un des instigateurs du limogeage, fait volte-face et signe la pétition demandant son retour. L’entreprise vacille, les investisseurs s’affolent, et OpenAI frôle l’implosion.

Le 22 novembre, après cinq jours de chaos, le CA finit par céder. Altman reprend son poste, tandis que ses opposants sont écartés.

  • Sutskever s’en va pour créer SSI ;
  • Toner retourne faire de la recherche.

Un nouveau board, plus conciliant, est mis en place sous la supervision de Microsoft.

L’épisode illustre avec fracas les tensions entre la vision idéaliste d’une IA contrôlée par des chercheurs soucieux de sécurité et la réalité d’un marché où le pouvoir appartient à ceux qui financent l’innovation.

Money money money

La crise a ravivé de sujet de la gouvernance. OpenAI présente une structure juridique particulièrement complexe qui reflète justement ces années de débats, à travers deux entités.

  • D'un côté, OpenAI Inc. est une organisation à but non lucratif de type 501(c)(3), équivalent américain de nos associations loi 1901 ;
  • De l'autre, OpenAI Global LLC est une société commerciale à but lucratif, mais avec un plafonnement des profits (capped-profit), structure relativement rare.

La particularité de ce montage réside dans le fait que l'entité à but non lucratif contrôle entièrement l'entité commerciale. C'est elle qui nomme le CA et fixe les orientations stratégiques, s'assurant ainsi que les activités commerciales restent alignées avec la mission initiale : développer une IA bénéfique pour l'humanité. Ce contrôle s'exerce notamment via le plafonnement des profits : les investisseurs dans la LLC ne peuvent pas espérer des rendements supérieurs à 100 fois leur mise initiale.

C’est cette structure qui a permis de retarder le lancement de DALL-E 2 de quatre mois pour intégrer des mécanismes de sécurité et éviter les usages malveillants. Plusieurs experts et membres du boards ont imposé la décision, contre l’avis de Microsoft qui voyait Midjourney prendre beaucoup d’avance.

Mais cela pousse à des montages peu conventionnels. Quand OpenAI annonce une levée record de 6,6G$ par Microsoft (valo 157G$) en octobre dernier, cela passe par l'équivalent d'une avance dans un contrat de label musical : jusqu'à remboursement des 13G$ investis ces dernières années, Microsoft empoche 75% des bénéfices. La deal précise même que les investisseurs peuvent récupérer leur argent si OpenAI ne devenait pas une entreprise à but lucratif d'ici deux ans. Sacrée pression.

Voila donc pourquoi Altman, bien aidée par Microsoft, veut faire d’OpenAI une benefit corporation, sorte d'équivalent d'entreprise à mission en France, et donc à but lucratif. C'est ce changement de statut qui aurait poussé plusieurs historiques vers la sortie, dont Barret Zoph et Bob McGrew, respectivement VP et directeur de la recherche. Laissant Altman et Zaremba derniers fondateurs encore à bord.

Altman assume pleinement la trajectoire prise. Dans une interview récente, il insiste sur le fait que l’AGI est plus proche que jamais et qu’il était impossible de rester un simple laboratoire de recherche sans ressources suffisantes. Il va plus loin, affirmant qu’OpenAI a toujours été pensée pour évoluer vers une structure hybride. D’autant que Musk a toujours été partisan de ce modèle du temps où il était chez OpenAI comme le montre ces correspondances.

SMS de Greg Brockman adressé à Shivon Zilis, proche de Musk qui faisait le lien entre lui et OpenAI

Echanges entre Elon Musk, Greg Brockman et Ilya Sustkever

Ce conflit dépasse évidemment largement le cadre de la Silicon Valley. Il pose une question fondamentale : qui aura le pouvoir sur l’intelligence artificielle du futur ? Une entreprise ? Un pays ? Une poignée d’individus ?

Musk et Altman ne sont plus que des rivaux dans cette bataille. Ils sont devenus les symboles d’un affrontement bien plus vaste, dont l’issue déterminera peut-être l’avenir même de la technologie. Et pour être un peu laudatif : peut-être même de l’humanité.

Non.

Ce passage en entreprise lucrative n'est pas du goût de tout le monde. Parce que si y'a du pognon à se faire, les investisseurs vont venir. Or, depuis 2 ans, toute la Silicon Valley est focus sur l'IA et la quasi totalité des grosses levées >100M€ ne vont que sur des startups IA. Pareil pour les entreprises cotées qui doivent faire des annonces, pour éviter de sombrer.

Parmi eux, Meta. Comme Musk, Zuckerberg a fait un énorme tournant trumpiste durant le S2 2024, se transformant en quasi-masculiniste dans ses communications. S'il a souvent été raillé pour ses récents échecs, sur le métavers ou la VR par exemple, Zuckerberg sait qu'il vaut mieux dépenser beaucoup pour rien, que de louper le coche avec beaucoup de cash. Il sait qu'il doit son succès à sa capacité à avoir fait de beaux rachats (Instagram, WhatsApp) ou du joli copycat de ce qu'il n'a pas pu racheter (SnapChat). Et qu'à l'inverse, ceux qui ont loupé le virage du web 2.0 l'ont payé cher (Google, Microsoft, notamment).

S'il était acquis que Musk serait contre le projet porté par Altman, le ralliement actif de Zuckerberg a surpris. Dans une lettre adressée au procureur général de Californie, Meta a exhorté le blocage de la conversion d'OpenAI en société à but lucratif, arguant que cela créerait un dangereux précédent permettant aux startups de profiter des avantages fiscaux du statut non lucratif jusqu'au moment de devenir rentables. Un argument qui masque mal les enjeux stratégiques : Meta a investi des milliards dans sa propre technologie d'IA pour concurrencer ChatGPT, tandis qu'OpenAI est étroitement lié à ses deux grands rivaux, Microsoft et Apple.

« Si le nouveau modèle d'entreprise d'OpenAI est valable, les investisseurs à but non lucratif obtiendraient les mêmes bénéfices que ceux qui investissent de manière conventionnelle dans des entreprises à but lucratif, tout en bénéficiant de déductions fiscales accordées par le gouvernement. »

La tension monte d’un cran à la rentrée 2024. OpenAI cherche 6,6G$, et tout le monde veut investir, notamment les deux historiques Thrive Capital et Tiger Global. OpenAI impose alors une condition : l’interdiction formelle de financer l’un des 5 concurrents28, qui permet d’avoir une cartographie du milieu :

  • Anthropic (backé par Google, Amazon)
  • xAI (Elon Musk)
  • Safe Superintelligence, SSI (cofondé par Ilya Sutskever, backé par SV Angel, DST, Sequoia et Andreessen Horowitz)
  • Perplexity (backé par Meta, qui fournit le LLM)
  • Glean (backé par DST, Softbank VF2, Sequoia, Lightspeed etc.)

Un peu étonnant puisque SoftBank ou Fidelity sont déjà dans plusieurs autres structures.

En tout cas, quelques semaines après, c’est xAI qui annonce finalement avoir boucler un tour à 6G$, comme pour répondre à OpenAI. Mais sur une valo de 50G$, bien loin des 157G$ de son meilleur ennemi. Parmi les investisseurs on retrouve Valor, Vy, Horowitz, Fidelity ou encore le prince saoudien Alwaleed Bin Talal. De quoi doubler la puissance de calcul de Colossus.

De quoi, également, renouveler l’alliance inattendue entre Musk et Zuckerberg, qui s'étaient pourtant défiés en cage l'été dernier, montrant à quel point la bataille de l'IA redessine les lignes de front dans la Silicon Valley.

La guerre monte encore d’un cran mi-novembre, quand Musk accuse directement OpenAI et Microsoft de collusion anticoncurrentielle pour dominer le développement de l'IA.

Il utilise comme argument l’interdiction par OpenAI de financer xAI. Plus personnellement, il accuse Altman de « népotisme effréné » dans ses relations avec d'autres sociétés et d'avoir orchestré une « fusion de facto » avec Microsoft. Une expression répétée sept fois dans la plainte.

La bataille qui dépasse désormais largement le cadre technologique pour devenir éminemment politique. Et… une nouvelle fois personnelle.

Retour encore vers le passé

Parce que, désolé je vais encore digresser, mais dans la plainte de Musk, sont cités OpenAI, évidemment, Microsoft, en tant qu’actionnaire et Reid Hoffman.

Ce milliardaire29 américain est co-fondateur d’Inflection IA, un agent conversationnel de type ChatGPT codeveloppé avec Nvidia, qui a levé 1,3G$ (valo 4G$) mi 202330 avant de rejoindre la division AI de Microsoft un an plus tard, dans une quasi-acquisition31. Derrière Inflection AI on retrouve Mustafa Suleyman et Karén Simonyan, qui ont cofondé DeepMind qu’ils ont quitté après le rachat par Google, et donc Hoffman. Ce passionné de sciences, qui siège au board de Zynga ou Mozilla32, démocrate et critique de Trump est surtout connu pour avoir cofondé LinkedIn en 2003. CEO jusqu’en 2007, il quitte finalement le board quelques années plus tard.

Mais l’histoire commence bien avant ça. Après être passé chez Apple pour travailler sur l’UX, Hoffman se fait un nom dans la tech en fondant un site de rencontre qu’il revend à son concurrent, Match. C’est comme ça qu’il arrive au board de Confinity, la société de Peter Thiel qu’il va finir par rejoindre, qui fusionne avec X pour donner PayPal etc. C’était long, mais on y arrive.

Hoffmann fait donc partie de ce qu’on appelle la Mafia PayPal, avec Thiel, mais également Max Levchin et David Sacks. La légende veut que les trois premiers aient voté le renvoi de Musk, mais pas le dernier. Né en Afrique du Sud comme Musk, conservateur comme Musk, Sacks fait lui aussi partie de l’administration Trump, en charge des cryptos comme on l’a vu avant. Comme Musk.

Selon plusieurs personnes, c’est Hoffmann qui serait à l’origine de la création d’Open AI. C’est lui qui met en contact Altman et Musk par l’intermédiaire du partner de YC, et qui contacte également Demis Hassabis, Mustafa Suleyman, Yann Le Cun ou encore Jeff Dean. C’est lui qui veut un projet « pour l’humanité ». Parce que pour lui, c’est avant tout un projet philanthropique. Définition qu’il explique longuement en 2017 dans The Atlantic33.

« Je pense que c'est une bonne chose d'avoir des personnes qui savent comment utiliser les capitaux et tirer parti de méthodes efficaces, dans un but social et philanthropique. Il faut juste faire attention à la politique et aux abus. »

Mais Hoffmann n’est pas stupide, et sait qu’il faut des fonds. Il serait à l’origine des premiers contacts avec Tiger Global, qu’il qualifie de « ultimate prophet maker », afin qu’ils entrent au capital dès le seed d’OpenAI.

De quoi faire entrer Hoffmann dans la liste des ennemis d’Elon Musk.

Money X

Dernière muskerie en date, le 10 février dernier. Et j’avoue que, à titre personnel ça a pas mal foutu le bordel, parce que j’écris cette newsletter depuis plusieurs semaines, et ces derniers jours ont été très chargés.

Musk annonce mettre 97,4G$ sur la table pour racheter l’association OpenAI. C’est son avocat, Marc Toberoff, qui fait le tour des rédactions pour défendre l’offre qu’il a lui-même envoyé.

« Il est temps qu'OpenAI redevienne la force de proposition open source et axée sur la sécurité qu'elle était autrefois. »

L’offre adressée par Marc Toberoff à Bret Taylor, Sam Altman, Adam D’Angelo, Sue Desmond-Hellman et Zico Kolter, le board d’OpenAI

L’annonce est un énorme coup de tonnerre, alors que la gouvernance d’OpenAI est toujours fragile et que la société est en train de lever 40G$ dans un tour leadé par Softbank sur une valo de 300G.

La réponse d’Altman ne sait pas faite attendre… sur X :

« Non merci, mais nous achèterons Twitter pour 9,74G$ si vous le souhaitez »

Oopsie.

Les plans de Musk sont clairs, sur le papier :

  • Empêcher OpenAI de devenir une société à profit ;
  • Rendre le projet OpenAI open source ;
  • Renforcer la sécurité sur projet.

En réalité, ça peut paraitre un peu étonnant. Certes, l’algo de X est open source, depuis le rachat, ce qui n’a en rien empêché qu’il soit largement manipulé, pour se mettre en avant, par exemple. Mais surtout, Musk n’a jamais créé de fondation, et n’a jamais voulu utiliser une structure non commerciale pour la moindre de ces entreprises, qu’il dit pourquoi avoir créé pour le bien de l’humanité. Si on peut comprendre que Tesla a des objectifs commerciaux, cela aurait très bien pu être le cas pour xAI ou X. Et puis, comme on l’a vu, il a toujours soutenu le passage d’OpenAI en société à bénéfice… ne serait que parce que ça lui aurait rapporté gros à lui aussi.

Evidemment, l’offre de Musk n’a rien d’anodine. Le message, c’est qu’il veut ramener OpenAI à ses racines : une organisation open source, centrée sur la sécurité, et affranchie des intérêts commerciaux de Microsoft. Mais il n’ignore évidemment rien de la phase critique (gouvernance + levée) et vient ajouter de l’huile sur un bûcher dont on se demande bien qui va finir dedans.

En annonçant publiquement 97,4G$, il fixe un prix plancher pour l’évaluation des actifs d’OpenAI et met une pression énorme sur Altman et ses investisseurs. Si SoftBank et les autres veulent finaliser leur deal, ils doivent désormais justifier une valeur qui tienne compte de l’offre de Musk, et potentiellement mettre plus d’argent sur la table.

En parallèle, ce coup de force crée un risque réglementaire supplémentaire. Avec une telle somme en jeu, toute conversion d’OpenAI en entreprise à but lucratif sera examinée de près, notamment par les autorités américaines (vaguement sous influence), qui pourraient juger l’opération trop avantageuse pour les dirigeants et les actionnaires d’OpenAI. Musk s’assure ainsi que la transition d’Altman vers une structure commerciale ne se fera pas sans vague.

Il est évident que l’offre de Musk n’est pas sérieuse. Et qu’il vise uniquement à emmerder Altman en lui faisant perdre du temps et possiblement de l’argent. Tout en espérant que ça aille dans le sens de xAI.

Mais ce qui reste intéressant, c’est la liste des investisseurs qui auraient backé l’offre à près de 100G$ (en cash comme elle le précise) qui ne sont pas des habitués du VC mais plutôt des proches de Musk :

  • Baron Capital : le fonds de Ron Baron est l’un des plus gros investisseurs historiques de Tesla et SpaceX. Son fonds Baron Partners détient des participations massives dans les deux entreprises.
  • Atreides Management : fondé par Gavin Baker, ce hedge fund a investi très tôt dans SpaceX et Tesla. Baker, ex-Fidelity, a même publiquement défendu le méga-package de rémunération de Musk chez Tesla.
  • Valor Equity Partners : Fondé par Antonio Gracias, ex-membre du board de Tesla et investisseur historique de SpaceX. Il a également soutenu SolarCity, l’ancienne société de panneaux solaires de Musk, avant qu’elle ne soit rachetée par Tesla.
  • Vy Capital : créé par Alexander Tamas, ce fonds a investi dans SpaceX, mais aussi dans The Boring Company et Neuralink. Une constante : chaque projet est une boîte de Musk.
  • 8VC : le fonds de Joe Lonsdale, cofondateur de Palantir, qui investit quasi-systématiquement dans l’IA. Lonsdale est aussi un fervent supporter de Musk et ne cache pas son admiration pour lui.

Plus étonnant : la présence de Ari Emanuel, le tout-puissant CEO d’Endeavor, qui contrôle désormais une large partie d’Hollywood après avoir mis la main sur IMG, WME, ICM, et plusieurs agences artistiques de premier plan. Son empire ne s’arrête pas là : il détient ou gère les droits des plus grandes compétitions du monde (ATP, FIFA, JO, Moto GP, NBA, NFL, Nascar, Premier League, UFC, Miss Universe, Le Mans). Dans un Hollywood très démocrate, voir celui qui a fait pression sur les marques pour lâcher Kanye West et qui a soutenu Hillary Clinton se retrouver aux côtés de Musk a surpris. Ou pas.

Les signataires de l’offre

Note : Alors que j’avais fini cette newsletter depuis quelques heures, Musk a finalement annoncé avoir retiré son offre.

Chaud business

Parce qu’entre sa carrière dans l’immobilier et celle dans la politique, Trump a aussi été une star de télé, volet qu’on a assez peu vu en France. Entre 2004 et 2015 il apparait dans l’émission The Apprentice, sorte de real-TV business, où il devient célèbre avec sa fameuse expression You’re Fired!. A cette époque, Ari Emanuel (qui a inspiré le personne d’Ari Gold dans Entourage, pour les connaisseurs) devient alors l’agent, et l’ami de Trump. C’est également Ari Emanuel qui rachète les droits de Miss Universe et Miss USA à Trump quand NBC a rompu le contrat après qu’il ait éclairé que de nombreux immigrés mexicains « étaient des criminels et des violeurs ». Trump en a profité pour racheter les 51% restant dans Miss Universe Organization et à revenu le tout à WME/IMG pour une somme estimée à 100M$+.

Pour la petite histoire, c’est pendant The Apprentice que Trump a lancé sa campagne présidentielle en 2015, en se servant du programme pour faire du storytelling. Et c’est précisément cette bascule qui aurait inspiré Volodymyr Zelensky à produire Serviteur du peuple dans le but lui aussi de se présenter aux élections présentielles.

La même année, c’est un des éditeurs d’Endeavour qui va signer Hillbilly Elegy, un des cartons littéraires de 2016, écrit par un certain… JD Vance.

S’il a toujours dit ne pas être actif auprès de Trump, Axios a dévoilé dans son leak de documents 201934 qu’Emanuel avait été approché pour un poste dans l’administration et que le passé de son frère Rahm, alors maire démocrate de Chicago, avait été fouillé. Reste qu’une source au sein de Endeavour me confirme que c’est lui qui a présenté le commentateur de l’UFC Joe Rogan, et surtout le très puissant patron de l’UFC Dana White à Trump. C’est aussi lui qui l’a fait rentrer au board de Meta.

Cette même source m’explique que Musk et Emanuel se connaissent depuis 10 ans. A l’époque, l’entrepreneur est sur le point de divorcer pour la 3e fois. La 2e avec Talulah Riley. Mais le 2 mai 2016, quelques mois avant l’officialisation du divorce, alors que le couple ne vit plus ensemble, Elon Musk rencontre Amber Heard au Met Gala. Accompagné de sa mère, Musk aperçoit l’actrice assise à une table devant lui, qui porte une magnifique robe champagne de chez Ralph Lauren.

Mariée à Johnny Depp depuis quelques années l’actrice est venue seule. Musk apprendra le soir même qu’elle prépare, elle aussi, son divorce avec la star de Pirate des Caraïbes… mais qu’il ne le sait pas. C’est à cette époque qu’Heard commence à parler des violences qu’elle aurait subie de la part de Depp.

La situation explosive remonte rapidement aux oreilles d’Emanuel. A l’époque Heard est représentée par Christian Carino, qui s’occupe principalement de la musique au sein de CAA, une filiale du groupe, vendue depuis. Ami du couple, il représente également parfois Depp, sur sa partie musicale. En réalité, la carrière de Depp est gérée par Tracey Jacobs d’UTA depuis 1988 qui aurait négocié plus de 650M$ de contrat au total pour lui. Un rôle que convoite Carino qui va jouer un drôle de jeu pendant des années, mais bon, on n’est pas là pour parler de ça.

Toujours est-il qu’une fois la relation assumée, Johnny Depp en veut à mort à Elon Musk, la relation se finit avec fracas en 2018, Musk est cité à comparaître au procès Heard vs. Depp, mais grâce à l’intervention d’Ari Emanuel, il arrive à rester loin de tout ça.

Reste que les deux sont restés proches, jusqu’à partir en vacances ensemble35. Et depuis le rachat de Twitter par Musk, Emanuel a toujours poussé ses clients à utiliser la plateforme. Si l’information selon laquelle Emanuel a proposé a Musk de diriger Twitter pour 100M$ (il a un fixe autour de 20M$ / an, et perçoit plusieurs centaines de millions en actions chaque année chez Endeavour) a fuité36 c’était une boutade, mais le patron d’Endeavour aurait bien aimé joué un rôle de premier plan dans la plateforme sociale.

Vers l'avenir et au-delà

En réalité l’offre de Musk pour OpenAI n’a aucune chance d’aboutir [Note une minute avant l’envoi : le board vient d’annoncer son refus officiel]. Déjà parce que les VC devrait accepter de vendre à 100G$ ce qu’ils ont valorisé 250G$ y’a quelques mois, dans un marché en pleine exposition. Et surtout parce que, pour une fois, Musk a des ennemis bien plus robustes que lui sur le chemin, que sont Microsoft et Altman.

Selon un VC français qui investit à l’international, ça pourrait même s’avérer très nocif pour Musk. Parce que certes ça lui permet d’exister et de montrer au grand public qu’il en a, mais :

  • Son hyperactivité alors qu’il est censé être focus sur le DOGE ;
  • Sa dispersion alors que les actionnaires de Tesla sont de plus en plus mécontents ;
  • L’évident conflit d’intérêts d’un tel deal, et même d’une telle manœuvre ;
  • Son incapacité à fédérer d’autres financeurs que ses très proches ;

pourraient bien finir par l’affaiblir avec le temps. D’autant qu’en face de lui, les autres semblent se réunir.

Surtout qu’il n’a pas fini de ses faire des ennemis.

StarGate : la porte des étoiles

Le 21 janvier 2025 à Maison Blanche, Trump leve le voile sur le projet Stargate. Présenté comme « le plus grand projet d'infrastructure en intelligence artificielle de l'histoire », Stargate ambitionne d'investir jusqu'à 500G$ dans les infrastructures d'IA aux US au cours des quatre prochaines années.

A ses côtés Sam Altman, Larry Ellison et Masayoshi Son (et le fantôme d’Elon Musk qui rôde) annoncent les partenaires majeurs :

  • OpenAI 🇺🇸, en charge de l’opérationnel
  • SoftBank 🇯🇵, en charge des financements
  • Oracle 🇺🇸
  • MGX 🇦🇪 37

Si le dernier est moins connu, sa maison mère Mubadala est un des plus gros fonds de private equity au monde. Et parmi les principaux investisseurs de MGX, on retrouve BlackRock 🇺🇸… et Microsoft. Le fonds vise un AUM38 de 100G$ d’ici deux ans39.

Aux côtés des entreprises majeures, on retrouve également des partenaires technologiques :

  • Arm 🇬🇧
  • Microsoft 🇺🇸
  • Nvidia 🇺🇸

Et c’est Masa himself qui va présider le projet dont l’investissement initial est de 100G$, les 500G$ étant une projection sur quatre ans.

Cette somme colossale est destinée à la construction de datacenters de nouvelle génération et à la mise en place d'infrastructures énergétiques pour alimenter ces installations.

Le premier site phare est annoncé à Abilene, Texas. Sa construction est en réalité déjà en cours depuis juin 2023, menée par Crusoe et financée à hauteur de 3,4G$ par Blue Owl. Oracle y investit également 7G$ en puces, qui seront mises à disposition de Microsoft pour alimenter les besoins d’OpenAI.

Suivront ensuite une vingtaine de datacenters, chacun couvrant environ 500’000ft². Trump parle alors de centaines de milliers d’emplois et de réindustrialisation du pays.
Ellison parle d’un vaccin contre le cancer en 48H. Rien que ça.

Alors que revoilà la sous préfète

Si la promesse est immense, elle n’échappe pas aux critiques. Elon Musk, encore lui, a rapidement émis des doutes sur la solidité financière du projet, affirmant que SoftBank n’avait pas sécurisé les fonds annoncés. Selon lui, l’entreprise japonaise disposerait de moins de 10G$ en financement effectif. Sam Altman a immédiatement réfuté cette affirmation en l’invitant à venir visiter les installations déjà en construction.

Mais si Musk est à ce point remonté, c’est parce que Stargate est un projet… exclusivement OpenAI. Contrairement à ce qui avait été annoncé initialement, le projet est exclusivement destiné aux besoins d’OpenAI. Il ne bénéficiera d’aucun financement gouvernemental direct et ne vise pas à devenir un fournisseur d’infrastructure pour d’autres entreprises.

Les analystes, eux, restent prudents. SoftBank dispose d’environ 30G$ en capital, ce qui signifie qu’il lui faudrait lever 470G$ supplémentaires. Comparativement, Microsoft, l’une des plus grosses entreprises du monde avec une capitalisation de 3,3T$, n’a prévu que 80G$ d’investissements en IA cette année. Cette semaine, Softbank a d’ailleurs annoncé chercher à lever 50G$ en obligations, tendant à prouver que Musk avait plutôt raison : l’argent n’est pas encore là.

Quant aux experts et ingénieurs, eux soulèvent un autre défie : l’énergie. Nombreux sont ceux qui pointent du doigt le besoin crucial d'infrastructures énergétiques supplémentaires et nouvelles technologies de stockage. OpenAI explore ainsi différentes options, le solaire via SB Energy (filiale de SoftBank), le nucléaire avec les réacteurs modulaires d’Oklo ou la fusion avec Helion, deux entreprises où Sam Altman a directement investi.

Reste que l’annonce de Stargate, quelques jours après l’investiture de Trump, juste après avoir fait sauté les garde-fous réglementaires mis en place par Bien est un sacré signal.

Même si DeepSeek est venu entre temps secouter le cocotier. Et à la surprise générale… Emmanuel Macron également.

Cocorico

Tout juste 15 jours après, la France organise le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle à Paris. La veille de l’ouverture, Macron annonçait 109G€ d’investissements privés dans l’IA au cours des prochaines années, avec des financements venus notamment des Émirats Arabes Unis (50G€), du Canada (20G€ via Brookfield 🇨🇦), ainsi que de plusieurs acteurs européens et américains. Et une poche de 10G€ de Bpifrance 🇫🇷.

Les fonds seront majoritairement consacrés à la construction de datacenters, avec en tête de gondole le plus grand data center d’Europe financé par les EAU, et un autre projet à Cambrai porté par Brookfield 🇨🇦. Mistral AI 🇫🇷 investira plusieurs milliards d’euros dans un cluster dédié en Essonne.

En parallèle, la France mise sur un réseau de 35 sites « prêts à l’emploi » pour accueillir ces infrastructures. Ces terrains, qui totalisent environ 1’200 Ha, sont situés principalement dans en région :

  • Hauts-de-France (8 sites)
  • Grand Est et l'Île-de-France (7 sites chacun)
  • Auvergne-Rhône-Alpes (4 sites)
  • Centre-Val de Loire (3 sites)
  • Normandie et Provence-Alpes-Côte d'Azur (2 sites chacun)
  • Bourgogne-Franche-Comté et la Nouvelle-Aquitaine (1 site chacune)

Ces sites disposent d’un accès facilité aux réseaux électriques via EDF 🇫🇷 et RTE 🇫🇷, permettant un développement accéléré des infrastructures IA. RTE vient d’ailleurs d’annoncer cette semaine un colossal plan à 100G€ sur 15 ans pour rénover ses infrastructures.

Certes, plusieurs de ces annonces étaient déjà connues, et le chiffre de 109G€ agrègent pas mal de trucs différents. Mais à l’inverse de Stargate :

  • Les fonds sont effectivement sur la table ;
  • Le projet va profiter à toute la France ;
  • Si Mistral AI est évidemment au centre, il n’en est pas le seul bénéficiaire.

Bien que ces annonces témoignent d’une volonté de rivaliser avec les États-Unis, elles posent forcément aussi des questions sur la dépendance de la France à des investisseurs étrangers pour financer ses infrastructures stratégiques. À l’image de Mistral AI 🇫🇷 qui, s’il a été créé par trois Français et qu’on trouve au capital quelques angels, notamment les fondateurs d’Alan 🇫🇷 ou l’ancien ministre du numérique Cédric O, a des fonds majoritairement étrangers.

Le seed de juin 2023 (105M€, valo 240M€) a vu Lightspeed 🇺🇸 prendre 44% du capital, suivi par Xavier Niel 🇫🇷, Rodolphe Saadé 🇫🇷, JCDecaux Holding 🇫🇷, Motier Ventures 🇫🇷, La Famiglia 🇮🇹, Headline 🇩🇪, Exor Ventures 🇮🇹, Sofina 🇧🇪, First Minute Capital 🇬🇧, LocalGlobe 🇬🇧, Bpifrance 🇫🇷, Eric Schmidt 🇺🇸, General Catalyst 🇺🇸, Redpoint 🇺🇸, LocalGlobe 🇬🇧, Index Ventures 🇺🇸, Headline 🇺🇸.

Lors de la série A à 385M€ quelques mois plus tard (valo 1,9G€), les fondateurs deviennent alors minoritaires, passant sous les 45%. Lightspeed 🇺🇸 reste leader, rejoint par Andreessen Horowitz 🇺🇸. Suivent BNP Paribas 🇫🇷, CMA CGM 🇫🇷, Sofina 🇧🇪, Salesforce 🇺🇸, Motier Ventures 🇫🇷, La Famiglia 🇮🇹, General Catalyst 🇺🇸, Emmerson Collective 🇺🇸, Elad Gil 🇺🇸, Conviction VC 🇺🇸, Bpifrance 🇫🇷.

En 2024, Salesforce 🇺🇸, Nvidia 🇺🇸 et Microsoft 🇺🇸 entrent sous forme d’OC, toujours sur la même valo.

S’il n’est pas vraiment possible de connaître la part du capital en France (ou en Europe) vs. US, il semble évident que Mistral AI 🇫🇷 est de moins en moins une entreprise française. Reste que :

  • Ses dirigeants sont Français ;
  • Ses bureaux sont en France ;
  • Ses investissements sont en France.

C’est quand même pas si mal !

DOGE vs . SEC

Mais revenons une dernière fois aux US, sur le dernier giga problème de conflit d’intérêts. Parce qu’Elon Musk a toujours eu un problème avec les règles, surtout quand elles s’appliquent à lui. Et quand il a un problème, il ne cherche pas à négocier : il attaque. Son dernier terrain de jeu ? La SEC, pour laquelle il partage la détestation avec son ami Trump. Si, fondamentalement, on peut comprendre que des libéraux veulent déréguler, le fait qu’ils soient deviennent juges et parties pose fortement question, surtout que Musk a une longue histoire avec l’équivalent US de l’AMF.

2018 : "Funding secured", le tweet à 40M$ sur Tesla

Le 7 août 2018, Musk lâche une bombe sur Twitter : il affirme qu'il envisage de retirer Tesla de la Bourse à 420$ par action et que le financement est « sécurisé ». L'effet est immédiat : l’action bondit de plus de 6 %, déclenchant une frénésie spéculative et mettant en difficulté les vendeurs à découvert.

Problème : aucun financement concret n’existe. Musk évoque un intérêt du fonds souverain saoudien, mais aucun accord n’a été signé, aucune discussion détaillée n’a eu lieu, et aucun mécanisme de financement n’est prévu.

Chez Tesla, c’est la panique. Le CA découvre l’annonce en même temps que le public, n’ayant jamais été consulté sur une telle opération. Aucune banque d’investissement n’a été engagée pour structurer un rachat, et les équipes internes doivent bricoler une communication de crise pour éviter un effondrement de la confiance des investisseurs.

Très vite, la SEC est submergée de requêtes, l’obligeant à ouvrir une enquête. Le régulateur accuse Musk de fraude boursière, estimant qu’il a manipulé le marché en diffusant des informations trompeuses. Elle exige que Musk soit banni de toute direction d’une entreprise cotée. Musk refuse d’abord toute négociation, persuadé d’avoir raison et dénonçant une persécution des autorités boursières.

Exemple de requête reçue par la SEC

Mais la pression monte : un procès risquerait de le forcer à quitter définitivement Tesla, ce que ses avocats jugent trop risqué. L’accord est signé en urgence un vendredi soir, après des jours de tractations tendues. Et les sanctions sont sévères :

  • 40M$ d’amende : 20M$ pour Tesla, 20M$ pour Musk, qu’il doit payer de sa poche.
  • Démission de Musk du poste de président du conseil pour trois ans, même s’il conserve son rôle de CEO.
  • Mise en place d’un contrôle strict de ses tweets, censés être approuvés par un avocat avant toute publication liée à Tesla.

Mais cette sanction a des conséquences bien plus larges. Tesla risque de perdre son accès aux financements privés via la Regulation D, un dispositif qui lui permet d’émettre des titres sans enregistrement préalable. L’entreprise demande alors une exemption spéciale, arguant que cela pourrait freiner sa croissance et pénaliser ses actionnaires.

Dans sa défense, Tesla tente un coup de poker : elle affirme que Musk s'exprimait en tant que « potentiel acquéreur » et non en tant que PDG. En clair, la société cherche à se distancer de son propre dirigeant pour éviter des sanctions plus lourdes.

La SEC, elle, reste sceptique. Certains commissaires estiment que Tesla n’a pas mis en place des contrôles suffisants, et que Musk continue d’agir comme si les règles ne s’appliquaient pas à lui. En coulisses, des discussions internes montrent que plusieurs responsables de la SEC s’inquiètent de l’incapacité du régulateur à le contraindre.

Finalement, Tesla obtient son exemption, évitant une crise financière majeure.

En 2022, Musk est à nouveau poursuivi pour cette affaire, dans un procès qui met en lumière ses méthodes de management parfois brutales. Parmi les témoins appelés à la barre :

  • James Murdoch (News Corp), membre du CA de Tesla.
  • Larry Ellison (Oracle), again.

Le juge fédéral confirme que ses déclarations de 2018 étaient « imprudentes et inexactes ».

Mais l’affaire auprès pu ébranler l’empire Musk bien plus largement. En raison de son rôle de dirigeant et d’actionnaire majoritaire, la mise en cause de la SEC a également impliqué SpaceX, Neuralink et The Boring Company, qui ont elles aussi failli perdre leur accès aux financements privés via la Regulation D.

SpaceX a été la première à réagir en demandant une exemption, arguant que Musk n’avait aucun rôle actif dans ses levées de fonds et que l’empêcher d’utiliser cette exemption pénaliserait son développement. L’entreprise a rappelé qu’elle avait levé plus de 2G$ en financements privés et qu’une exclusion l’obligerait à revoir entièrement sa stratégie de croissance.

Même problématique pour Neuralink et The Boring Company, qui ont dû défendre leur droit à utiliser la Regulation D malgré la condamnation de Musk. Leur ligne de défense ? Musk est certes actionnaire majoritaire, mais il n’exerce aucun rôle opérationnel direct dans la gestion financière. Les deux entreprises ont insisté sur leur indépendance et sur le fait que priver Musk d’exemptions ne devait pas les impacter. Curieusement, si chaque entreprise a ses propres avocats… les courriers argumentaires adressés à la SEC sont tous identiques, au mot près.

Finalement, après des mois de discussions, toutes les entreprises ont obtenu des exemptions. Mais l’affaire a mis en lumière un problème plus large : la concentration du pouvoir de Musk sur plusieurs sociétés clés et son impact potentiel sur tout un écosystème d’entreprises à chaque faux pas.

Et ça, les actionnaires de Tesla, entreprise cotée, l’ont bien compris.

2019-2020 : Des chiffres "au doigt mouillé"

L’épisode suivant a lieu en 2019. Musk annonce que Tesla produira 500’000 voitures cette année-là. En réalité, Tesla atteindra à peine 367’000 unités. Il annonce également des chiffres très étonnants sur la pose de panneaux solaires.

Plusieurs journalistes commencent alors à se pencher sur le sujet, et forcent la SEC à réagir. Encore.

La SEC demande à un juge de sanctionner Musk pour non-respect de l’accord de 2018. Après plusieurs mois de bras de fer, un nouvel accord est trouvé, précisant exactement les sujets sur lesquels Musk doit obtenir un aval avant de tweeter.

Mais en 2020, il recommence : il balance que le cours de Tesla est « trop haut ». Résultat ? L’action plonge.

Le 21 février 2021, la commissionnaire Hester M. Preice, nommée à la SEC par Trump en 2018, partage un alerte reçue quelques heures auparavant, obligeant le régulateur a lancé une énième enquête. Les différents échanges montrent que les commissionnaires sont passablement énervés de l’impunité qui règne autour de Musk. D’autant que les plaintes s’accumulent accusant la SEC de laisser Musk « manipuler le marché à volonté via Twitter » sans réaction.

Une plainte est déposée, mais un juge bloque la procédure. Quelques mois plus tard, grâce à une demande Freedom of Information Act (FOIA), il est révélé que la SEC avait conclu que Musk avait violé son accord au moins deux fois :

  • En annonçant des chiffres de production de panneaux solaires ;
  • En évoquant encore une fois le prix de l’action Tesla.

And so what ?

Alors que revoilà (encore) la sous-préfète

Même après l’accord signé avec la SEC, Musk n’en a pas fini avec le régulateur. Il refuse toujours l’idée que ses tweets doivent être approuvés, et continue d’attaquer publiquement la SEC, allant jusqu’à la surnommer la « Shortseller Enrichment Commission ».

En 2023, il saisit la Cour suprême des États-Unis pour contester l’accord qu’il avait signé avec la SEC. Il accuse l’agence de violer son droit à la liberté d’expression et affirme que l’exigence de validation préalable de ses tweets est une « condition inconstitutionnelle ».

Ses arguments devant la Cour suprême sont que :

  • L’accord viole le Premier Amendement : Musk estime que la SEC n’a pas le droit de lui imposer une censure préalable sur ses communications.
  • Un précédent dangereux : il soutient que si la SEC peut restreindre son droit d’expression, elle pourrait imposer des limites similaires à d’autres dirigeants d’entreprise.
  • Un accord signé sous la contrainte : Musk argue que la menace de poursuites l’a forcé à accepter ces conditions sans réel consentement.

La Cour suprême n’a rejetera la requête en avril 202440.

Twitter : une prise de contrôle chaotique

Difficile de faire plus muskesque que le rachat de Twitter, mais on ne va pas refaire intégralement l’histoire qui pourrait faire l’objet d’une newsletter… (Et celle-ci est déjà bien assez longue)

En mars 2022, Musk commence à acheter des actions du réseau social, alors coté. Il dépasse rapidement les 5% du capital, mais omet de le signaler dans les délais légaux, retardant l’information de plusieurs semaines. Cette manœuvre lui permet d’accumuler encore plus de titres à bas prix avant que le marché ne réagisse à sa montée au capital. Qui fait immédiatement augmenter le cours.

La SEC, qui n’apprécie pas qu’on joue avec les règles de transparence boursière, ouvre une enquête. Faute d’obtenir des réponses, elle finit par déposer plainte contre Musk en octobre 2023 pour le forcer à témoigner.

Aujourd’hui encore, la SEC cherche à comprendre les conditions exactes de ce rachat, notamment ce qui a poussé Musk à tarder à déclarer son entrée au capital (enfin, elle feint de se poser la question, tout le monde aura compris).

L’affaire n’a pas encore été jugée.

Dogecoin : pump & dump

Si Musk aime un secteur autant que les fusées, c’est bien la crypto. Et s’il y a une crypto qu’il adore, c’est Dogecoin (DOGE).

Depuis 2019, il a multiplié les tweets et les références à ce jeton inspiré d’un mème, provoquant des envolées spectaculaires de son prix. En 2021, après une série de tweets, le DOGE s’envole de 1’500 % en un an.

Musk va encore plus loin :

  • Il annonce que Tesla acceptera le DOGE comme moyen de paiement.
  • Il remplace temporairement le logo de Twitter par la tête du chien Doge en avril 2023, déclenchant une nouvelle flambée du cours.
  • Il le mentionne dans Saturday Night Live, puis le qualifie d’« arnaque », provoquant un effondrement immédiat de son cours.

Le tout, alors que des wallets qui lui semblent liés ont des activités à ce moment là, j’en avais parlé ici.

Les investisseurs, furieux d’avoir perdu des milliards, l’accusent de pump & dump41. Ils réclament 258G$ en dommages et intérêts, estimant que Musk savait que la monnaie n’avait « pas de valeur intrinsèque » mais qu’il l’a tout de même promue auprès de ses millions de followers.

Le 29 août 2024, la justice américaine rejette leur plainte, jugeant que les déclarations de Musk étaient « aspirationnelles » plutôt que « factuelles », et que « aucun investisseur raisonnable ne pouvait s’y fier ». La cour écarte également l’accusation de pump & dump, expliquant qu’il n’était pas possible de prouver une volonté délibérée de manipulation.

Quelques semaines après, il annonçait la création de son ministère, qui porte donc le nom… de DOGE. Ce qui fait fait une nouvelle fois bondir le cours (qui a bien diminué depuis).