💥 Zero Bullshit
Chapitre 03

Marché de dupes

Reste que la promesse d’un bookmaker comme Polymarket est la même que celle de tous les acteurs financiers : proposer de la confiance et une impartialité, certes relative.

Quand un broker vend une action, l’investisseur (et le régulateur) attend de lui qu’il aille lui trouver le meilleur prix, et que la cote affichée ne soit pas en réalité le prix qui arrange le broker. Ce qui est le modèle économique d’une partie des néo-brokers (comme on l’a vu ici avec Trade Republic, ou ici avec Revolut). Cette sincérité est indispensable : tout le monde doit jouer avec les mêmes règles.

Pourtant, il semblerait que ce week-end, au moins trois utilisateurs aient eu des informations que d’autres n’avaient pas. Ou des dons de divination.

Chaque jour, des dizaines, voire des centaines de paris sont mis en ligne sur la plateforme, sur à peu près tous les sujets vaguement médiatiques. Parmi eux : le prix Nobel de la paix. Depuis plusieurs mois, plusieurs prétendants tenaient la corde.

  • Yulia Navalnaya, économiste russe qui milite pour les droits de l’homme et contre la corruption, connue également pour être la femme d’Alexeï Navalny ;
  • Abir Haj Ibrahim, activiste syrienne qui milite pour la non-violence ;
  • Des associations qui viennent en aide aux victimes de la guerre au Soudan ;
  • Le programme contre la faim (avec un a) de l’ONU, etc.

Sur Polymarket, Navalnaya a fait la course en tête tout l’été, commençant à 18% et terminant entre 8 et 10%, pour 570K€ de paris. Plus étonnamment, c’est Donald Trump qui arrive derrière, oscillant entre 2 et 10% des votes selon ses déclarations et l’actualité, avec près de 14M$ de volume. Quand le Nobel de littérature, lui, a plafonné à 103K$ de volume.

Ça peut s’expliquer par plusieurs raisons.

  • Le fort tropisme US de Polymarket, donc de ses utilisateurs ;
  • La proximité importante de l’écosystème crypto, notamment US, avec Trump (qui explique aussi les 182K$ de volume sur Rubio et les 533 K$ sur Musk) ;
  • L’incompréhension de l’actualité par une grosse partie des parieurs.

Le dernier point est d’ailleurs intéressant, parce que c’est une des raisons majeures qui font que les marchés crypto, mais également les actions qui y sont liées (Tesla, pour n’en citer qu’une), sont très volatiles.

Dans le cas du Nobel, la présentation des candidats s’est close le 31 janvier. Donc, quand Netanyahou fait croire qu’il vient de proposer Trump au Nobel, c’est juste une manière de lécher les pompes, parce que c’est neuf mois trop tard. Entre février et mars, le comité établit une short list. Et c’est seulement après que, pendant plusieurs mois, une longue étude est menée avant que cinq membres choisissent le, en l’occurrence ici, la, lauréate.

Reste donc que l’évolution des votes en fonction de l’actualité est un non-sens statistique et une mauvaise compréhension du système.

Evolution des paris dans le temps pour Zelensky sur Polymarket.
Le pic de probabilité du 18 août 2025 correspond à la rencontre avec Donald Trump. L’atterrissage à 0 correspond au moment où le Nobel est attribué : le token « Zelensky aura le Nobel de la paix 2025 » ne vaut plus rien, puisque plus personne ne parie dessus.

À l’inverse, celui sur Machado explose à 100 % lorsque le résultat est donné, après 2,2 M$ de volume.

Mais les votes des derniers jours montrent une bien étrange courbe.

Stats issues de Polymarket, retraitées pour la lisibilité

Courbe qu’on retrouve également chez le concurrent de Polymarket, Kalshi

Le prix de Machado semble avoir subitement explosé pendant que Navalnaya s’effondrait, puis l’inverse tout aussi subitement, avant le plafonnement à 100.

Le 10 octobre5 un peu après minuit6 Machado est autour de 0,036 $. Et soudainement, à 00H45, le prix s’envole et fait x10 en dix minutes.

Evolution des premiers brusques entre 00H42 et 01H00

Le prix monte jusqu’à 0,74$ à 01H55 tandis que Trump passe sous les 0,02$ et Navalnaya sous les 0,03$. Puis subitement, Machado reste autour de 0,38$ pendant encore une heure, jusqu’à 02H50, avant de passer des heures à osciller autour de 0,6-0,7$. Jusqu’à 11H01, où un ordre part à 0,83$, et à partir de 11H02, deux minutes après l’annonce officielle, le cours atteint son maximum.

Ces mouvements sont dus notamment à plusieurs utilisateurs, dont dirtycup, dont le compte Polymarket a été créé uniquement pour ce pari.

À 05H29, l’utilisateur achète pour 28,93$ de Machado, quand le token est à 0,7$. Pendant 20 minutes, jusqu’à 05H41, il en accumule 99 007,5 pour un prix identique.

Premières transactions de dirtycup

Une fois l’annonce faite, il empoche au total 99K$, soit un profit de 31K$. Posant donc la question : qui s’acharne sur des dizaines d’opérations pour parier 69K$, en pleine nuit, en Europe et aux US, sur une candidate qui n’est en rien favorite ?

Résultat de la position de dirtycup après l’annonce

Un peu avant lui, à 03H48, un autre utilisateur, madurowilllose, parie contre le Sudan’s Emergency Response Rooms à plusieurs reprises pour plus de 25K$, tout en commençant à acheter du Machado. Le tout avec un pseudo en référence à Nicolás Maduro, auquel s’oppose Machado.

Début d’activité de madurowilllose

Au débouclage, le compte qui a misé 54K$ empoche 18K$ de gain.

Mais celui qui semble lancer la tendance, c’est 6741, lui aussi créé le jour même. C’est lui qui achète les premiers Machado à 00H42.

Première transaction de 00H42

Il mise d’abord 921,83$ en achetant 19’120,5 tokens à 0,05$. Puis il va progressivement acheter tout ce qui traîne à 10, puis 20, 30, 40, 60, 65, etc., semblant montrer qu’il est tout simplement en train d’acheter tous les ordres en attente.

Transactions entre 00H50 et 1H30

Détail étonnant, 6741 achètera lui aussi contre les associations soudanaises dès le départ, pour plusieurs dizaines de milliers de dollars, et s’adonnera aussi à un trading intensif contre Trump ou MSF. Au final, il pariera près de 60K$ pour gagner près de 110K€ sur Machado, tout en perdant un peu sur ses tradings. Il finit donc à près de 50K€ de gains.

Ces trois comptes, et les quelques autres qui ont agi, se connaissent-ils ? En tout cas, ils agissent avec des patterns et des convictions identiques, les uns après les autres. Cela dit, à 06H05, le compte X Polymarket Whales7 repère les paris de 6741, mentionnant au passage leur bizarrerie.

Certes, cela a pu en inspirer d’autres. Mais si c’était vraiment le cas, pourquoi créer des comptes spécifiques pour trader uniquement sur cet événement en particulier ?

D’autant que, s’il n’est pas impossible que l’initié soit un insider du Nobel, très, très peu de gens pouvaient avoir accès à l’information : ce n’est qu’à 10H50 CEST que Kristian Berg Harpviken, tout nouveau patron de l’Institut Nobel, appelle Maria Corina Machado8 pour lui apprendre ce que visiblement beaucoup anticipaient depuis un moment. Et qui n’était une évidence pour personne.

Parce que si, chez les bookmakers traditionnels, la cote de Trump était parmi les plus élevées, pour les raisons expliquées plus tôt, on trouvait loin devant les candidats déjà cités, mais aussi des noms plus évidents pour l’UNRWA (ce qui aurait créé une sacrée controverse), la CPI (même histoire), MSF, la Croix-Rouge, ou encore des personnes physiques, du Pape à William Lai, en passant par Greta Thunberg.

Pour être tout à fait honnête, je voulais écrire un truc sur la dimension faussement neutre (alors que très politique) du Nobel de la paix, et j’avais consulté les cotes durant la semaine passée. Ni sur Unibet, ni sur Ladbrokes, ni sur leurs petits copains, le nom de Machado ne remontait. Ce qui, en réalité, est assez fréquent pour les Nobel. À l’inverse des Oscars ou du Ballon d’Or, les shortlists ne sont pas connues, et elles sont liées à une actualité tellement large qu’il est rare que les prétendants soient prédits.

Bon, cela dit, à défaut d’avoir écrit mon édito sur le sujet, je peux néanmoins confirmer que cette attribution reste hautement politique. À la fois parce que Machado, qui avait déjà reçu le prix Sakharov en 2024 (conjointement avec Edmundo González Urrutia), est l’une des rares opposantes audibles à Chávez/Maduro. Mais aussi parce que le Venezuela est actuellement au cœur d’une grave crise diplomatique avec les États-Unis et vient d’appeler à une réunion d’urgence au Conseil de sécurité de l’ONU.

Quant à l’Institut Nobel, il n’a pas officiellement réagi, mais le journal norvégien Finansavisen (l’équivalent des Échos) parle d’une enquête sur une fuite informatique9.

EDIT de dernière minute avant l’envoi : Erik Aasheim, porte-parole de l’Institut Nobel déclare dans un communiqué :
« Avant l’annonce du prix cette année, nous avons constaté que certains ont réalisé des gains financiers importants en pariant sur le prix. Nous allons enquêter pour déterminer si cela indique que quelqu’un a obtenu illégalement des informations de notre part. »

EDIT de dernière seconde avant l’envoi : Sur la chaîne norvégienne TV2, Harpviken vient de déclarer : « Il s’agit probablement d’un espionnage. »