💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Windows 95G$

L’arnaque commence par le nom. Stablecoin. Deux mots collés ensemble qui promettent monts et merveilles, comme disent les jeunes. Stable ? Coin ? Décortiquons cette construction sémantique qui fait tourner 251G$1.

Commençons par les bases. Un « coin » dans l’univers crypto, c’est une monnaie native qui possède sa propre blockchain souveraine.

Bitcoin (BTC) fonctionne sur la blockchain Bitcoin : un registre distribué, une sorte de grand livre comptable partagé entre des milliers d’ordinateurs qui valident et enregistrent chaque transaction. Ether (ETH) est le coin natif de la blockchain Ethereum. Attention à la confusion fréquente : Ethereum, c’est la blockchain ; Ether, c’est la monnaie. De la même façon

  • SOL tourne sur la blockchain Solana ;
  • L’AVAX est le coin d’Avalanche ;
  • Le BNB est celui de la BNB Chain (ex-Binance Smart Chain) de Binance etc.

Chaque coin = son protocole, ses validateurs, ses règles de consensus.
C’est souverain.
Indépendant.

Les stablecoins ? Bah… ce ne sont pas des coins. Ce sont des tokens, des squatteurs numériques sans blockchain propre si on peut dire. L’USDT et l’USDC sont des tokens ERC-20 quand ils circulent sur Ethereum, TRC-20 sur Tron, SPL sur Solana. Peu importe les mots compliqués, disons juste qu’ils utilisent une blockchain indépendante d’eux-même.

L’analogie est simple. La blockchain, c’est le système d’exploitation : Windows, Linux, macOS. Le coin natif, c’est la licence qui fait tourner l’OS. Les tokens ? Des applications installées dessus. Ils dépendent de l’OS pour exister.

💡 Les stablecoins sont créés via des smart contracts. Par exemple, Circle déploie un contrat sur Ethereum qui dit : « Voici les règles de l’USDC, voici comment on en crée, voici comment on les transfère. » Et pour faire simple, un smart contract, c’est du code autonome qui s’exécute automatiquement : si X envoie 100 tokens à Y, le contrat transfère la propriété. Pas d’intermédiaire.

Si Ethereum subit une panne critique, comme une faille de consensus ou un bug majeur, tous les contrats et tokens dépendants peuvent être paralysés ou affectés.
Dans la pratique, Ethereum connaît plutôt des congestions et des pics de frais que de véritables plantages.

Pour réduire la charge, des couches secondaires comme Arbitrum, Optimism ou Polygon traitent les transactions en dehors de la couche principale, les regroupent puis soumettent des données ou des preuves à Ethereum. Cela accélère les transactions et diminue le coût unitaire. Mais cela introduit aussi une dépendance puisque la sécurité et la finalité restent liées à la couche principale et que les frais de publication sur Ethereum sont répercutés.

Parlons maintenant de cette fameuse stabilité. Le terme technique, c’est le « peg », l’ancrage au dollar. Un USDC doit toujours valoir 1$. Quand ce n’est plus le cas, on parle de « depeg ». Et contrairement à ce que les émetteurs (et certains pros) voudraient faire croire, les depegs sont fréquents.

Mais distinguons d’abord deux types. La majorité des stablecoins (USDT, USDC) sont « collatéralisés » : ils prétendent détenir 1$ (ou équivalent) de réserves pour chaque token émis. D’autres, comme le défunt TerraUSD (UST), étaient « algorithmiques » : ils utilisaient des mécanismes complexes de mint/burn pour maintenir le peg, sans réserves réelles. Lors de son effondrement en mai 2022, l’UST passe de 1$ à 0,02$ en quelques jours. 40G$ de valeur s’évaporent2. Le fondateur Do Kwon, en fuite, est arrêté au Monténégro avec de faux passeports costaricains.

Cela dit, même les stablecoins collatéralisés, censés être plus sûrs car adossés à des réserves, dépendent entièrement de la confiance dans leur émetteur centralisé.

  • Mars 2020 : krach Covid, le DAI, stablecoin « décentralisé » de MakerDAO, a touché 0,90$
  • Jun 2022 : l’’USDD de Justin Sun a chuté à 0,97$.
  • Mars 2023 : l’USDC chute à 0,87$ quand la Silicon Valley Bank, où Circle stockait 3,3G$, fait faillite. Panique générale. En 48H, 8G$ fuient l’USDC.
  • Le FEI a dépegé à 0,70$ peu après son lancement. Même les plus petits comme HUSD, GUSD ou USDP ont tous connu des épisodes où leur valeur s’éloignait significativement du dollar.
  • Et surtout, l’USDT de Tether, pourtant le plus liquide avec ses 95G$ de capitalisation, a connu plusieurs depegs : 0,95$ en octobre 2018 lors des rumeurs sur ses réserves, 0,97$ en mai 2022 pendant l’effondrement de Terra, 0,96$ en novembre 2022 après la chute de FTX.

La stabilité absolue promise ? Un mythe.

Pourtant, les chiffres actuels donnent le vertige. 251G$ de capitalisation. Plus que les réserves en bons du Trésor de l’Allemagne3. 90% des volumes crypto transitent par ces tokens4. Normal : personne ne veut payer son café avec un Bitcoin qui peut perdre 10% pendant que la machine fait le cappuccino. Ou inversement pour le vendeur.

Mais qui détient vraiment ces montagnes de dollars numériques ? Pas le petit porteur qui rêvait de décentralisation. La BCE a fait les comptes : 80 à 90% sont aux mains d’adresses millionnaires. Jump Trading en possède pour 10G$5. Wintermute, 2,8G$. Sur Ethereum, 100 adresses contrôlent 45% de tout l’USDC en circulation6. Les stablecoins ne sont pas vraiment la monnaie du peuple.

Cette concentration de pouvoir s’explique par un business model d’une élégance perverse.

Tether Limited, planquée aux îles Vierges britanniques, prétend garder un dollar pour chaque USDT émis, tout en admettant avoir moins de la moitié de ses réserves en actifs liquides de haute qualité7. Circle joue la carte de la respectabilité bostonienne : depuis 2022, BlackRock (désormais) gère une partie de ses réserves, et Bank of New York Mellon, la plus vieille banque américaine, celle d’Alexander Hamilton, garde les fonds. Circle s’est littéralement branché sur l’aorte de Wall Street.

Vous leur donnez 1000$, ils créent 1000 tokens et placent vos dollars en bons du Trésor américains. Les intérêts ? Pour eux. Tether engrange 4,2G$ de profits annuels avec seulement 100 employés. Faites le calcul : 42M$ de profit par tête8. Goldman Sachs ? 1,3M$ par employé. Apple ? 2,4M$. Tether est devenue l’entreprise la plus profitable par employé de la planète. Le seigneuriage, ce privilège millénaire de création monétaire, privatisé par une boîte offshore.

Et comme si capter cette rente monumentale ne suffisait pas, ils s’arrogent un pouvoir encore plus troublant : celui de censurer les transactions à leur guise. Le smart contract de l’USDC contient une fonction « blacklist ». Circle peut rendre inutilisables les tokens d’une adresse spécifique. Idem pour Tether. Ils l’ont fait des centaines de fois, souvent sur demande des autorités américaines. En août 2022, Circle a gelé les USDC liés au mixer Tornado Cash9. Des utilisateurs légitimes se sont retrouvés bloqués.

Mais l’impact dépasse la simple cryptosphère, et les stablecoins trouvent également un usage lors de crise d’instabilité. Parce que si certains cryptos voulaient répondre à ce besoin, c’est en réalité la stabilité du dollar qui est recherchée.

Buenos Aires, 2023. Dans les cafés de Palermo, personne ne parle plus en pesos. Trop volatil avec 140% d’inflation. On compte en USDT. 50M$ s’échangent chaque jour sur WhatsApp et Telegram, une économie parallèle qui respire au rythme de Tether Limited10.

Lagos. L’USDT s’échange avec une prime de 5% sur le dollar officiel. Le Nigeria, première économie d’Afrique, tourne sur une monnaie émise depuis les îles Vierges.

C’est une dollarisation sauvage, mais orchestrée par des sociétés privées opaques plutôt que par le Trésor américain. Les banques centrales locales regardent, impuissantes, leurs monnaies se faire dévorer par des tokens privés.

Cette dollarisation par des entreprises privées, on l’a déjà vue11. XIXe siècle, États-Unis, l’ère du « Wildcat Banking » : des monnaies privées partout, des faillites en cascade, jusqu’à ce que l’État reprenne la main. Aujourd’hui, on rejoue la même tragédie avec des serveurs AWS à la place des coffres et des tokens ERC-20 à la place des billets.

Le paradoxe est frappant.

D’autant que ce n’est que le début. Les 250G$ de stablecoins en circulation achètent massivement de la dette américaine12, finançant indirectement les déficits US. La BRI13 a mesuré le phénomène en 2025 : quand 10G$ affluent vers les stablecoins, les rendements des T-bills frissonnent14, comprimés de 2 à 5 points de base. Comme un battement d’aile dans le metaverse qui fait trembler les salles de marché new-yorkaises.

Le Web3 qui promettait une alternative révolutionnaire est finalement devenu le plus fidèle client du Trésor américain15, via des stablecoins qui cumulent les contradictions comme d’autres les shitcoins.

Le nouveau monde monétaire ressemble étrangement à l’ancien. Avec plus de complexité technique et moins de garanties institutionnelles.