💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

La Grande Illusion

Reprenons depuis le début. Avant de comprendre pourquoi les stablecoins posent question/problème, il faut se rappeler ce qu’est une monnaie. Et surtout pourquoi on s’est tous mis d’accord pour croire à cette fiction.

Car oui, la monnaie est d’abord une fiction collective16. Au cinéma, dans le jeu vidéo ou en littérature, on parle de « suspension consentie de l’incrédulité », ce concept inventé par le poète Coleridge en 1817. Le spectateur accepte temporairement l’impossible pour entrer dans l’histoire. Dragons, vaisseaux spatiaux, super-héros, peu importe : on y croit le temps du récit.

Avec la monnaie, c’est pareil, sauf qu’on ne sort jamais de la salle. Ce bout de papier dans votre poche ne vaut rien intrinsèquement. Zéro. Vous ne pouvez pas le manger, vous chauffer avec, construire un abri. Mais nous avons tous décidé collectivement qu’il valait quelque chose. Une monnaie, c’est un miroir dans lequel une société accepte de voir de la valeur. Tant que tout le monde regarde et voit la même chose, ça fonctionne. Cette suspension d’incrédulité est permanente et universelle. Sans elle, l’économie s’effondre en trois secondes.

L’économie, ce n’est que de la confiance.

Cette fiction n’a pas toujours existé. Avant qu’on y croie, l’humanité a tâtonné. L’humanité a commencé par le troc. Tu as des poules, j’ai du blé, on échange. Génial sur le papier, cauchemar logistique en pratique. Il faut que j’aie envie de tes poules pile au moment où tu veux mon blé. Et si je veux juste une demi-poule ? On fait comment, on partage à la tronçonneuse ? Imagine négocier ton salaire en kilos de tomates. Augmentation annuelle : 200 kilos supplémentaires, mais attention, variété cœur de bœuf uniquement. Voilà pourquoi on a inventé la monnaie.

D’abord des coquillages, du sel, du bétail. Le mot « salaire » vient du sel que touchaient les légionnaires romains, et « pécuniaire » du bétail latin. Puis les métaux précieux, pratiques car divisibles et durables. Enfin le papier garanti par les États, plus léger à transporter qu’un coffre de pièces d’or. À chaque étape, on résolvait des problèmes et on en créait d’autres. Mais au moins, on pouvait faire ses courses sans trimballler un troupeau. Ce qui est un peu relou à la caisse d’Intermarché.

Une monnaie qui fonctionne, c’est trois rôles qui doivent tenir ensemble. Si un seul flanche, tout s’écroule.

1️⃣ Unité de compte. Sans étalon commun, impossible de savoir si un appartement vaut 10 000 poulets ou 50 000. Impossible de tenir une comptabilité, de calculer des marges, de faire un budget. Le problème survient quand l’étalon devient élastique. Un café à 2€ lundi, 3€ mercredi, 1,50€ vendredi. Essayez de gérer une entreprise comme ça. C’est pour ça que les Vénézuéliens ont abandonné le bolivar pour compter en dollars, même sans en avoir17. Au Zimbabwe en 2008, l’inflation atteignait 79,6G% par mois18. Les prix doublaient toutes les 24 heures. L’unité de compte avait disparu.

Ce point est extrêmement parce qu’il est géographiquement subjectif. Certains ont beau dire que la BCE a créé X€ que donc que le prix de l’euro a baissé de X€ : ce qui importe c’est combien de tomate et de café je peux acheter avec l’argent de mon travail. Globalement, le café ou la baguette ont des prix relativement stable par rapport à un salaire. Ce qui ne serait pas le cas si au lieu de payer en €, je payais en $, en £ ou en BTC : parce que mon vendeur, lui, vend en €.

Ce qui nous amène au deuxième moi.

2️⃣ Réserve de valeur. La monnaie doit garder son pouvoir d’achat dans le temps. Alors oui, l’euro vise une inflation de 2% par an, cette cible fixée arbitrairement par la Nouvelle-Zélande en 1989, puis copiée partout comme la recette miracle. L’idée : forcer les gens à investir plutôt qu’à planquer des billets sous le matelas. En théorie, salaires et croissance compensent. En pratique ? L’inflation zone euro a explosé à 10,6% en octobre 2022, les salaires ont progressé de 4,7%. Le contrat social monétaire, c’est comme les résolutions du nouvel an : plein de bonnes intentions, rarement tenues.

Mais attention à la tentation de la planche à billets. Friedman avait une formule simple qui fait mal : « L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire ». Traduction : trop de billets imprimés pour payer les dettes, la monnaie finit en papier toilette. Weimar 1923, les Allemands partaient avec des brouettes de marks pour acheter du pain. Zimbabwe 2008, les billets de 100 000 milliards de dollars servaient de papier peint. Venezuela 2018, même recette. Sargent et Wallace ont mis ça en équations en 1981, mais la conclusion reste brutale : quand la dette devient trop lourde, l’État a deux options. Faire défaut et ruiner ses créanciers, ou faire tourner la planche et ruiner ses citoyens. Devine laquelle ils choisissent le plus souvent.

Mais face au peso argentin qui perd 211% en 2023, ou la livre turque 80% depuis 2018, on relativise sur nos 2%.

3️⃣ Moyen d’échange. Le test final : est-ce que le boulanger accepte ta monnaie contre son pain ? L’euro, oui. Le dollar, il convertira. Les coquillages, tu peux toujours courir. C’est la différence entre une vraie monnaie et un jeton de casino : l’acceptation universelle dans une zone donnée.

Ce qui pose donc le problème de dire que telle valeur (or, par exemple) serait une réserve de valeur parce qu’on ne peut pas en émettre indéfiniment. Alors certes, disons que c’est une réserve de valeur, mais c’est plus difficilement une unité de compte, et à aujourd’hui pas un moyen d’échange.

La Banque des Règlements Internationaux, ce club select des banquiers centraux qui se réunit à Bâle pour décider du sort monétaire mondial, a pondu début 2025 trois critères modernes pour les monnaies. Et là, ça devient intéressant. Ou plus orienté, au choix.

1️⃣ Intégrité. En clair : cette monnaie sert-elle surtout aux mafieux ? Les monnaies officielles ont leurs brigades financières, leurs déclarations obligatoires, leur paperasse. Pas parfait mais ça limite. Les cryptos ont longtemps été le Far West du blanchiment. Aujourd’hui, le paradoxe est intéressant : selon Chainalysis, environ 40G$ d’activités illicites en crypto en 2024, mais ça ne représente que 0,14% du volume total on-chain (et c’est une estimation minimale, on ne peut jamais tout tracer). Pendant ce temps, l’ONU estime que 2 à 5% du PIB mondial est blanchi chaque année via le système bancaire traditionnel, soit 2000 à 5000G$. Le fiat reste le champion toutes catégories du crime, représentant 99,8% des flux illicites mondiaux selon Europol. Et cerise sur le gâteau : même dans la crypto-criminalité, ce sont désormais les stablecoins qui dominent pour contourner les sanctions et transférer rapidement.

2️⃣ L’unicité. Une économie qui marche a besoin d’UNE référence stable, pas d’un bazar où chacun imprime son bout de papier. C’est la leçon du XIXe américain : quand chaque banque émettait ses billets, c’était la foire d’empoigne permanente. Aujourd’hui, des centaines de stablecoins existent, mais seuls quatre ou cinq mastodontes dominent le marché. Le reste ? Du bruit. A condition, évidemment, que tout le monde accepte et reconnaisse les quatre cinq en question.

3️⃣ L’élasticité. La masse monétaire doit respirer avec l’économie. Crise ? On injecte. Surchauffe ? On aspire. Les banques centrales jouent les chefs d’orchestre, souvent faux mais c’est leur boulot. Les stablecoins ? Zéro élasticité. Leur masse dépend uniquement des dépôts. Point. Leurs émetteurs, en ça, ne sont pas des banquiers centraux, mais des imprimeurs de billets.

Voila pourquoi on pourrait parler de match éternel entre monnaie publique et monnaie privée, qui n’a pas attendu les stablecoins.

La publique, c’est l’euro quotidien. Elle a ses tares : l’inflation qui grignote, la planche à billets tentante pour les gouvernements fauchés, les décisions politiques foireuses. Mais elle a un superpouvoir : cours légal obligatoire. Refuser un billet de 50€ en zone euro ? Illégal.

La force de la monnaie publique se voit dans son histoire récente. Bretton Woods, 1944 : les Alliés font du dollar la référence mondiale, adossée à l’or. 35$ l’once, gravé dans le marbre. Le monde entier y croit, le dollar devient roi. Jusqu’au 15 août 1971, dimanche soir, Nixon apparaît à la télé et ferme le guichet de l’or. Fini la convertibilité. Depuis, on vit dans un système de pure confiance. Plus d’or, plus de métal, juste la foi collective dans des morceaux de papier. Le tour de magie ultime : ça marche depuis 50 ans.

Ce pouvoir de l’État sur la monnaie va au-delà de la convertibilité : il existe aussi via le seigneuriage. Quand la BCE crée un billet de 100€ qui coûte 8 centimes à imprimer, la différence de 99,92€ revient au système public. Ce revenu de création monétaire finance l’État, réduit les impôts, soutient les services publics. En 2023, la Banque de France a reversé 4,7G€ à l’État français. Avec les stablecoins, ce seigneuriage part directement dans les poches de Circle ou Tether : privatisation pure et simple d’un revenu régalien.

Ce qui fait la valeur de ce billet, ce n’est pas le papier, c’est la capacité de l’État à lever l’impôt dans cette monnaie et à faire respecter la loi. Point crucial : les taxes se paient en euros, pas en coquillages, pas en or, et certainement pas en USDT. C’est cette obligation fiscale qui crée la demande fondamentale pour la monnaie. L’État a le monopole de la violence légitime, comme disait Weber, et il l’utilise pour garantir sa monnaie.

La privée ? L’histoire déborde de ses échecs. Le « wildcat banking » américain avant la Fed : chaque banque de l’Ohio imprimait ses dollars, ceux du Montana n’avaient pas la même valeur, et régulièrement tout s’effondrait. Les économistes appellent ça le principe du « no questions asked » : une vraie monnaie, tu ne te demandes jamais si elle vaut ce qu’elle prétend. Les monnaies privées n’y arrivent jamais sans filet public.

Les stablecoins sont précisément des monnaies privées numériques, avec les mêmes travers que leurs ancêtres du XIXe : fragilité structurelle et dépendance totale à un émetteur central. Ils tentent d’usurper le statut monétaire sans en avoir l’assise. Pas de contrat social derrière, pas de capacité à lever l’impôt, pas de monopole de la violence légitime. Juste des entreprises qui demandent « faites-nous confiance ».

Voilà le paradoxe : ils n’ont ni la solidité institutionnelle de l’euro, ni l’innovation radicale du Bitcoin. Ni la garantie de l’État, ni la rigueur du code. Juste le pire des deux mondes avec un vernis blockchain.

Entre l’imperfection des monnaies publiques et la fragilité des monnaies privées, l’humanité semblait condamnée à choisir son poison. D’un côté l’État qui dévalue, de l’autre les banques qui s’effondrent. Ce dilemme millénaire paraissait insoluble.

Jusqu’en 2009.