💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Les mines de la Moria

Début 2023, Tudigo a levé 3M€. Pas pour une des entreprises qu'elle finançait : pour elle-même. L'offre était ouverte sur sa propre plateforme, à ses propres clients, sur une valorisation de 40M€. 692 d'entre eux ont souscrit1.

Les 692 n’ont pas souscrit au capital de la plateforme. Ils n’ont pas souscrit individuellement non plus. Le montage compte trois étages, et ils sont au dernier.

En haut, Tudigo, la plateforme. Au milieu, Tudigo Holding, créée à l’été 2023 pour recevoir les actions que les deux fondateurs détenaient dans Tudigo, à un prix validé par un commissaire aux apports2. En bas, Tudigo Partners, le véhicule qui regroupe les 692 et souscrit pour eux. Le lendemain des apports, c’est Tudigo Holding qui ouvre son capital à ce véhicule, pour 3’081’524,60€3.

Le capital de Tudigo, lui, ne bouge pas d’un euro entre 2019 et 202445 : les 3M€ sont entrés un étage au-dessus. Le véhicule détient 7% de la holding. La holding détient 70% de la plateforme. Les 692 pèsent donc environ 4,9% de Tudigo6, et les deux fondateurs détiennent 45,31% et 45,29% de la holding, le reste revenant à une troisième associée minoritaire. Ces 7% ne décident rien, sauf le jour où les deux fondateurs ne s’entendent plus.

Le montage, étage par étage

Décisions des associés de Tudigo Holding, juillet 2023. Schéma : Zero Bullshit.

Ils ont payé 1’097,80€ par action, le prix auquel les fondateurs venaient d’être rémunérés pour leurs apports3. Sur le papier, tout le monde entre au même tarif.

Sauf que Tudigo Holding n’était pas vide. Créée quelques jours plus tôt avec 1’000€ de capital, elle comptait déjà 10’000 actions à 0,10€, toutes détenues par les sociétés des deux fondateurs. Ces 10’000 actions ne représentent aucun actif, mais elles comptent dans la division.

Le calcul suit. Une fois les apports et les 3M€ réunis, Tudigo Holding détient 33,1M€ pour 40’154 actions, soit 824€ l’action. Les 692 en ont payé 1’097,80€. Un tiers de plus, et l’écart correspond à ce que les 10’000 actions de départ se sont vu attribuer au passage : près de 11M€ pour 1’000€ apportés.

Ce que vaut vraiment une action de Tudigo Holding

Procès-verbaux des décisions des associés de Tudigo Holding, 24 et 25 juillet 2023. Calcul : Zero Bullshit.

Trois ans plus tard, ces 7% ne valent plus rien. Que la société trouve un repreneur ou qu’elle soit liquidée, les 692 perdront leur mise1. En réalité, ils vont même perdre plus que ça. Parce que tous étaient clients avant d’être actionnaires.

Comme eux, des dizaines de milliers de personnes ont mis de l’argent dans 190 projets, logés dans 190 sociétés créées pour l’occasion. Des SPV. Une coquille vide, gérée par la plateforme, qui tient les investisseurs à l’écart de la société dans laquelle ils investissent.

Le règlement européen7 n’autorise ces coquilles que lorsqu’elles sont justifiées, et il fixe une limite : c’est aux investisseurs, et à eux seuls, de décider de s’exposer à l’actif. La plateforme ne choisit pas à leur place. Sur la suite, le texte ne dit rien. Ce sont les statuts de chaque véhicule qui organisent le reste. Sur le papier, ceux que Tudigo utilisait laissent la main aux investisseurs : le président ne peut ni céder la participation, ni dissoudre, ni engager plus de 500€ sans leur accord, et ils peuvent le révoquer8. Mais c’est lui qui convoque, fixe l’ordre du jour et fournit l’information, par consultation écrite s’il le veut, et sans quorum en seconde convocation. Face à des centaines d’associés dispersés, le pouvoir est là où se trouve l’agenda. Chez beaucoup de plateformes, l’exception est devenue le mode d’emploi.

Entre janvier et février 2025, alors que les deux fondateurs se déchirent, le RCCI de Tudigo passe la plateforme en revue et rédige une série de notes internes, jamais publiées, sur lesquelles un cabinet d’avocats s’appuie fin février pour évaluer le risque de sanction par l’AMF. Ces documents ont plus d’un an et demi : une partie des problèmes a pu être corrigée depuis, et c’est l’une des questions posées à la direction.

Répartition des rôles au sein de Tudigo. En bleu : Laing, en rouge : Vromman. Issu d’une présentation interne.

Le président de ces véhicules, au départ, c’est Stéphane Vromman. La plateforme crée le véhicule, en est l’associée unique, doit ensuite céder son action, et son dirigeant en prend la présidence en attendant qu’un investisseur se propose. En janvier 2025, le RCCI décrit ce qui se passe en pratique : l’investisseur « n’arrive que rarement et la présidence est maintenue », et la cession de l’action « semble avoir été oubliée ».

Ce n’est pas un détail d’intendance. La plateforme perçoit un carried à la sortie, alors que depuis son agrément9 elle ne peut détenir une participation dans un tel véhicule qu’en démontrant au régulateur qu’elle n’a aucun intérêt économique propre au succès de l’opération10. Elle décide donc de la sortie, et elle est payée dessus. Son propre RCCI prévient que le régulateur pourrait y voir un contournement, et recommande que les sorties soient soumises aux associés de chaque véhicule.

La plateforme, elle, vit de la collecte, et le président du véhicule ne touche rien à ce titre. L’essentiel de ses revenus vient de l’entreprise financée, qui paie 5% du montant minimum de la levée à la signature de la lettre de mission, puis une commission au succès de 7 à 10% sur les fonds collectés11. L’investisseur paie de son côté le jour de la souscription : sur 10’000€ investis, 700€ partent avant le premier relevé, dont 5% qui provisionnent cinq années de gestion, à raison d’1% par an, et 2% conservés sur le compte du véhicule pour sa défense12. Les CGU actuelles prévoient toujours jusqu’à 5% de commission à la souscription et des frais de gestion facturés au véhicule pour une durée projetée de 5 ans13. Le reste, la plateforme ne le touche qu’à la sortie : 20% de la plus-value au-delà de 1,2 fois la mise, quand elle arrive.

Sur 10'000€ investis

Centre d'aide Tudigo, consulté le 13 septembre 2026.

D’où le déséquilibre : en 2025, tout ce qui était récurrent, suivi compris, ne pesait que 1,1M€ sur 4M€ de chiffre d’affaires. Pas de nouvelle levée, pas de commission. Pas de commission… pas de commission.

À mesure que la collecte baissait, la plateforme a prélevé davantage sur ce qu’elle collectait encore : 11,3% de la somme levée en 2022, 17,5% en 2025. Le partage a basculé avec. En 2022, 89% de ses revenus venaient des entreprises financées. En 2025, la moitié vient des investisseurs.

Qui paie Tudigo

D’autant plus inquiétant qu’à partir de 2023, la collecte s’est effondrée. Le crowdfunding français, qui s’était majoritairement construit sur les promoteurs immobiliers, a encaissé le retournement du marché : beaucoup de promoteurs ont cessé de rembourser, et les plateformes ont cessé de collecter14. Pionnière du crowdequity, Tudigo était arrivée tard sur les obligations, en 2022, et avait confié près d’un quart de sa collecte immobilière à un seul promoteur, Laurent Villa, dont l’histoire a été racontée ici15 et ici16, et qui a cessé de payer en 2024. Sa collecte totale a été divisée par plus de 2 en 2 ans.

Au T1 2025, il restait 3 mois de trésorerie1. Mais la société a tenu. Pour autant, Tudigo n’était pas complètement condamnée. En tout cas financièrement. Le problème était ailleurs. L’actionnariat. Et surtout ses deux actionnaires fondateurs, qui pèsent 45% chacun dans la holding6, président chacun l’une des deux sociétés et dirigent l’autre17, et ne peuvent donc rien décider sans l’accord de l’autre. Les 30% restants de Tudigo appartiennent à 20 actionnaires historiques qui ne participent pas au conflit5.

Et depuis l’automne 2024, chacun des deux fondateurs essaie d’évincer l’autre. Laing a posé un ultimatum en octobre, Vromman a annoncé son départ en décembre avant de se raviser en mars, et les deux ont cherché en parallèle un repreneur pour les parts de l’autre18. Une guerre de tranchées, qui ira jusqu’à la boîte mail : en janvier 2026, Tudigo assignera Laing en référé pour récupérer le statut de super administrateur de ses comptes Google, suspendus, et le nom de domaine tudigo.co, transféré vers un compte personnel. Le 24 mars, le tribunal la déboutera de tout19.

En décembre 2024, Pierre-Etienne Lorenceau, 2e plus gros souscripteur du véhicule et appelé comme médiateur par les 2 fondateurs, en prend la présidence, pendant qu’il négocie l’achat des parts de l’un et de l’autre18. Il finit dans le camp de Vromman. 45 plus 7, et la majorité bascule.

45 plus 7 : qui décide dans Tudigo Holding

Lorenceau valorise Tudigo entre 7 et 10M€ dans une de ses lettres d’intention, début 2025.

Vromman gagne et reste seul à bord. Laing sort, d’abord de la DG de Tudigo, avec effet au 30 novembre 202520. De son côté, Vromman avait trouvé des investisseurs prêts à remettre au pot, à une condition : le départ complet de Laing. Le faire partir supposait de lui racheter ses parts, et c’est là que tout s’est bloqué : Vromman et les entrants voulaient le prix le plus bas, Laing le plus haut. Forcément. Devant le blocage, il a fallu un mandataire désigné par le tribunal pour qu’une assemblée de Tudigo Holding se tienne, le 6 janvier 2026. Elle l’exclut à 52,3% et lui propose la valeur nominale : 1’819,30€ pour 45,31% d’une société valorisée 40M€ 3 ans plus tôt21. Ô surprise, il refuse, et un expert judiciaire est désigné pour fixer le prix6.

C’est le prix fixé par l’expert le 29 juillet1, soit un peu plus de 2M€ pour la holding. Et 1M€ que les entrants auraient dû verser à Laing avant de remettre un euro dans une société qui, le lendemain, avait 7’948€ sur ses comptes22.

Le 27 juillet, 2 jours avant ce rapport, Vromman écrivait encore aux investisseurs pour leur annoncer « un nouveau chapitre pour Tudigo », une équipe « dédiée à la défense de vos intérêts », et « une série d’actions concrètes, que vous pourrez suivre au fil des mois »23.

Sauf que that escalated quickly : 2 jours après le rapport, 4 jours après l’e-mail, Tudigo dépose le bilan, et le redressement judiciaire est prononcé dans la foulée24. Le 7 août, Vromman, toujours président, écrivait aux actionnaires :

« Nous étions à quelques jours de franchir le cap. C’est finalement la conclusion du rapport d’expertise qui aura rendu le plan impossible. »
Stéphane Vromman, aux actionnaires, 7 août 2026

Tudigo lève 3M€ pour elle-même

Auprès de 692 de ses clients, sur une valorisation de 40M€.

Naissance de Tudigo Holding

Elle reçoit les actions des fondateurs, puis ouvre son capital au véhicule des 692.

Laing pose un ultimatum

Vromman annonce son départ

Pierre-Etienne Lorenceau prend la présidence du véhicule des 692.

Le RCCI passe la plateforme en revue

Il reste trois mois de trésorerie.

Vromman se ravise

Laing quitte la direction générale

L'assemblée de Tudigo Holding exclut Laing

À 52,3%, contre 1'819,30€ pour ses parts.

Tudigo déboutée face à Laing

Elle réclamait ses comptes Google et le nom de domaine tudigo.co.

« Un nouveau chapitre pour Tudigo »

L'e-mail de Vromman aux investisseurs.

L'expert fixe à 1M€ les parts de Laing

7'948€ sur les comptes

Tudigo se déclare en cessation des paiements

Ouverture du redressement judiciaire

Les conditions générales changent

Le même jour, Vromman écrit aux actionnaires.

Le courrier aux 40'000, et son barème

Dernier jour pour déposer une offre de reprise

Le tribunal de commerce de Bordeaux examine le dossier

Les 190 sociétés, elles, sont toujours là.
Plan ou pas.