💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

Sous la Montagne Solitaire

Gérer ces boîtes coûte de l’argent. Et cet argent, Tudigo le facture à l’entrée. La raison est simple. Un gérant qui s’occupe d’un fonds d’actions ou d’une SCPI génère des flux, donc il peut se payer tous les ans, entre 5 et 10% sur ce flux. Mais lorsque l’investissement est bloqué pendant longtemps, comme c’est le cas en private equity ou en private debt, il n’y a pas de flux. Donc les frais sont pris d’avance, à l’entrée.

C’est un tour comptable parfaitement légal. Une entreprise peut encaisser aujourd’hui le prix d’un travail qu’elle fera l’an prochain. La comptabilité appelle ça un produit constaté d’avance et le range au passif : le pognon est en caisse, en échange l’entreprise doit du travail.

Mais pour obtenir son agrément, Tudigo avait pris un engagement précis. Le programme d’activité est le document qu’une plateforme rédige elle-même et dépose à l’AMF.

Extrait du programme d’activité de Tudigo, envoyé à l’AMF. Le paragraphe concerne les SPV equity.

En février 2025, plus d’un an après l’agrément, le RCCI constate que ce volet « n’a, pour le moment, pas encore été traité », et que la structure censée s’en charger est « en cours d’immatriculation ». La seule gestion extinctive en place couvre les obligations, et elle est inopérante, parce qu’une partie des flux passe encore par un autre prestataire de paiement que celui prévu.

L’entité n’existe donc pas. L’obligation, si, et elle est chiffrée. Au 31 décembre 2025, Tudigo devait 1’472’141€ de travail : pour l’essentiel, le suivi des participations sur toute l’année 2026, déjà encaissé. Plus que tout ce que la plateforme tirait de ses revenus récurrents en un an.

Promesse tenue ou pas, c’est devenu le mode de survie de Tudigo. En 2022, quand la plateforme s’appelait encore Bulb in Town et gagnait de l’argent, ces encaissements d’avance pèsent 64K€, soit 1,5% du CA25. En 2024, la collecte commence à baisser et le chiffre passe à 900K€. 13%5. En 2025, la collecte est divisée par deux et c’est 36%. En clair, plus la collecte s’effondrait, plus Tudigo vivait sur des prestations d’un futur de plus en plus incertain.

Moins on collecte, plus on vit d'avance

Comptes de Tudigo, reconstitués par Zero Bullshit. 2023 : part non publiée.

Reste à savoir ce que cet argent est devenu. Les comptes le disent.

Les comptes de Tudigo, exercice par exercice

Reconstitué à partir de multiples sources par Zero Bullshit. Case vide : donnée non publiée.

2024 est l’année de bascule. Le chiffre d’affaires recule à peine, de 7,21 à 6,82M€, mais l’effectif moyen passe de 56 à 66 personnes, les locations font x4,6 par rapport à 2022, et le résultat tombe de +898K€ à -1,69M€. Un écart de 2,6M€ en un exercice, sur une activité qui n’a pas bougé.

Présentation interne, août 2024.

À la fin de l’exercice 2025, Tudigo devait donc près d’1,5M€ de travail de gestion à ses investisseurs. Sauf qu’il ne restait que 955K€ en banque. 7 mois plus tard, au redressement judiciaire, c’est 7’948€22. Pour être clair : la société va probablement disparaître et ne fera donc pas la gestion des SPV, et le pognon encaissé pour faire ladite gestion a disparu.

Parce que le pognon, lui, a été cramé dans les charges fixes. En 2024, le poste locations pèse 1,13M€, dont 427K€ pour le seul loyer du siège, 19,5K€ de domiciliation, et Tudigo a laissé au bailleur un dépôt de garantie de 247K€ : 7 mois de loyer, quand l’usage tourne autour de 3. Ce siège, au 37 rue Thiac à Bordeaux, appartient aux fondateurs, qui l’ont acheté en juin 2023 par une SCI détenue à 45% chacun via leurs holdings2627. Tudigo paie donc son loyer à ses dirigeants, à qui elle laisse finalement une ardoise de 234K€ au moment du redressement judiciaire.

Les associés de la SCI qui détient les bureaux. Alco et Agephor sont les holdings de Vromman et Laing.

L’autre grosse partie des dépenses, c’est comme souvent les salaires. 33 personnes. 1,4M€ par an hors charges. Une masse salariale et un nombre d’employés très étonnants pour une structure aussi déficitaire. D’autant que 15 de ces 33 contrats ont été conclus dans les 12 mois qui ont précédé la cessation des paiements. Dont 8 depuis le 1er janvier : un dealflow manager le 4 mai, un CRM manager le 5, une chargée d’investissement le 16 juin, un analyste le 6 juillet. Trois semaines avant le dépôt. Alors même qu’il était évident que la structure n’avait plus de cash.

Et qu’elle avait déjà massivement cramé celui provisionné pour les SPV.

Restent les deux qui coûtent le plus cher. En mars 2026, l’assemblée se penche enfin sur ce que les fondateurs se sont versé. Celle de Vromman, 157,5K€ au titre de 2024, est approuvée. Celle de Laing, 170K€ au titre de son mandat de DG, est refusée à l’unanimité des voix exprimées5.

Ce refus dit quelque chose de précis : l’argent est sorti, mais personne n’a jamais validé qu’il devait sortir. Et ça coûte, parce qu’une rémunération non approuvée n’est pas déductible. La liasse 2025 réintègre donc 240’176€ au résultat fiscal sous le libellé « Rémunérations Directeur Général 2024/2025 non approuvées ». Deux exercices de salaire versés sans décision régulière.

Pour 2025, la même assemblée fixe 120K€ bruts à chacun des deux, et subordonne le versement à une condition5 :

« L’apport de preuves matérielles permettant d’attester de l’engagement des mandataires sociaux à temps plein et de façon continue dans la gestion de la Société et dans le management des équipes »

Des actionnaires qui demandent à leurs dirigeants de prouver qu’ils travaillent.

Sauf qu’en 2026, le salaire de Vromman monte à 130K€, 182K€ coût employeur. Soit 10K€ de plus que le dernier montant voté, dans une société dont les capitaux propres venaient de tomber à moins 2,7M€.

Sans démagogie, une comparaison. 130K€, c’est le salaire médian des 200 CEO de la tech qui ont répondu à The Galion Project, mais en regardant dans les détails, on voit que ça correspond à des sociétés qui ont levé bien plus d’argent que Tudigo, avec plus de salariés et plus de chiffre d’affaires. C’est aussi le haut de la fourchette des startups non rentables.

Lors de la chute de Masteos, Thierry Vignal racontait ici comment lui et son cofondateur avaient baissé leurs salaires à plusieurs reprises quand la trésorerie venait à manquer. Tudigo a fait l’inverse. Avec l’argent que les investisseurs avaient versé pour la gestion de leurs véhicules.