Les 2% qui devaient financer la défense des véhicules en cas de litige vont cruellement manquer. Parce que des litiges, il y en a eu, parce que le marché s’est retourné et aussi parce que plusieurs due diligences ont été lacunaires. Voire carrément fautives.
Les dossiers qui suivent sont obligataires : les investisseurs ont prêté, ils ne sont pas actionnaires.
En 2023, le véhicule Tudi Holding 25 prête à une société de Laurent Villa pour une opération immobilière au Cap d’Antibes. Pas une fois : 6 tranches successives, pour près de 5M€ au total sur ce seul projet, comme Zero Bullshit l’avait évoqué mi 202518, puis longuement analysé quelques mois après16. Villa se porte caution personnelle, solidaire et indivisible. Les intérêts cessent d’être payés en 2024, et la première tranche arrive à échéance le 8 février 2025 sans que ses 1,11M€ soient remboursés. Les saisies conservatoires sur les comptes de la caution, en mars 2025, sont infructueuses. Bref : y’a plus un rond.
Ce que Tudigo savait, et qu’elle avait écrit. Son propre rapport d’anomalie sur l’émission Cap d’Antibes constate que le véhicule porte seul toute la dette émise, malgré les garanties, et qu’il est donc en cessation de paiement au sens du code de commerce. Ce qui l’inquiète, c’est le risque pour la plateforme : il faut engager les garanties au plus vite, écrit-il, pour être en mesure d’honorer ses propres dettes.
À ce jour, la cessation de paiement n’a toujours pas été déclarée au tribunal de commerce.
Extrait du rapport d’anomalie.
En réplique au non-paiement, le véhicule attaque sur 2 fronts. Contre les sociétés garantes d’abord : le 8 juillet 2025, 9 condamnations sont prononcées, pour 7,4M€ au total, au bénéfice de Tudigo et de sa filiale représentante de la masse. Certaines sociétés poursuivies ne se présentent même pas à l’audience. Cela dit, et pour des raisons déjà racontées ici : les comptes sont vides15.
Contre la caution personnelle ensuite. Le 22 janvier 2026, le juge des référés du tribunal de commerce de Cannes se déclare sans pouvoir juridictionnel et renvoie les investisseurs à mieux se pourvoir. Motif : l’acte de cautionnement ne comporte ni date ni durée d’engagement clairement stipulées28. Le véhicule est condamné aux dépens et à verser 2’000€ à celui qu’il poursuivait. Il n’y a donc ni actif à saisir, ni caution opposable : la seule garantie qui restait debout tenait dans un acte auquel il manquait une date, et les 2% de défense ont acheté une condamnation.
Extrait du jugement Tudi Holding 25 contre Laurent Villa.
Pour les 2 ou 3 du fond(s) qui n’ont pas suivi, on résume les épisodes :
Alors, ça semble beaucoup… En tout cas assez pour qu’un signalement ait été fait à Tracfin qui, selon les informations de Zero Bullshit, se serait intéressé au dossier. Mais ce n’est pas le seul problème.
Début 2025, le RCCI de Tudigo recense 14 véhicules obligataires montés de la même façon : la plateforme en est l’associée unique, et chacun porte toute la dette qu’il a émise, pour 17,17M€ au total. 8 sont en difficulté, pour 14,1M€ répartis sur 22 tranches. Dans la liste figurent aussi Anthélios, 2,3M€, en liquidation judiciaire et en médiation devant l’AMF, et une tranche Mayers Réalités, 1,76M€, en redressement judiciaire. Le RCCI en tire la même conséquence : ces véhicules peuvent se retrouver en cessation des paiements. Rien ne sera fait.
Interrogé à l’époque, Vromman parlait d’« hypothèses internes non avérées et tronquées, […] sciemment utilisées à des fins malveillantes »18.
Ce qui n’est pas complètement faux, puisqu’à l’époque Tudigo se déchirait en deux camps. Mais les dossiers, eux, se foutent des batailles. Ou pire : c’est une ouverture.
Le 5 février 2025, le promoteur Réalités est placé en redressement judiciaire35. Le lendemain, un chiffrage interne évalue l’exposition de Tudigo à 12,9M€ avec ses filiales, dont 6,5M€ logés dans des véhicules que la plateforme détient, préside, et dont elle représente les obligataires. Un an plus tard, Réalités est sorti du redressement avec un plan36. Sa filiale Bird avait émis 7 lignes sur Tudigo, 8,56M€ au nominal. Le plan ne les rembourse pas.
Plan de redressement de Réalités.
Sur 100€, 93€ sont convertis en actions ou abandonnés, et 7€ seront remboursés (si le plan tient) entre 2027 et 203637. Les actions, elles, sont émises à 0,07€ sur un titre qui cote autour de 0,40€, mais qui s’échange à quelques centaines de titres par jour : les seules obligations crowdfunding de Bird peuvent donner près de 800M d’actions nouvelles, pour une société qui en compte environ 5M38. Autrement dit, le papier existe, le marché pour le vendre non.
Ce que le plan fait de 100€ d'obligations Bird
Projet de plan de redressement de Bird AM, arrêté le 18 février 2026.
Cela dit, Tudigo n’est pas la seule plateforme dans ce dossier. Bird a emprunté auprès de huit d’entre elles, pour 67,7M€ au nominal, toutes traitées de la même façon par le plan.
Exposition des plateformes de crowdfunding à Réalités, au nominal
Menu Maxi Best Of Frites, Coca, Sundae Caramel.
Même absence de garde-fou sur Brique House, selon des échanges internes à la direction. En février 2025, une troisième tranche est ouverte pour une société en conciliation, donc en difficulté et non finançable par une plateforme. Le protocole, signé par Vromman sans revue juridique externe ni accord du comité d’investissement, engage Tudigo à refinancer, et la documentation remise aux investisseurs ne dit rien de la situation de l’entreprise. Environ 1,1M€ ont été collectés.
Communication interne à Tudigo.
Et ce n’est pas la première fois qu’un dossier part d’une promesse que rien n’étayait. Sur AL Construction, le deck remis aux investisseurs annonçait « un CA sécurisé de 10 M€ » et un risque noté 2,7. La société fait défaut dès la première échéance.
En février 2025, le RCCI reprend le dossier et découvre ce qui n’avait pas été vérifié : tout est faux, des relevés bancaires au casier judiciaire du porteur. Et là encore, les garanties n’ont jamais été signées, pas plus que les conditions générales ni la prorogation de la période de souscription. Si bien que des souscriptions ont pu intervenir hors période.
Note du RCCI de Tudigo.
Reste à savoir qui paie. Et combien. Un rapport commandé par la direction chiffre le risque à 1,4M€. Non assurables. Dans les comptes 2024, les provisions pour risques s’élèvent en tout à 29K€5. Elles passent à 213K€ fin 2025, ce qui reste 6x moins que le risque chiffré en interne.
Ce qui pose une autre question : qui va poursuivre qui ?
Parce que dans le cas des obligations… c’est Tudigo qui est représentant de la masse obligataire. L’arbre généalogique est un buisson.
C’est l’inverse de ce que le règlement européen organise. Il délègue à la plateforme le travail que le régulateur ne fait pas, sélectionner les dossiers et vérifier leur conformité, et il lui impose en contrepartie d’agir au mieux des intérêts de ses clients et de prévenir les conflits d’intérêts39. L’intermédiaire doit être du côté des investisseurs. Ici, la même société choisit l’emprunteur, rédige la garantie, encaisse la commission, préside le véhicule, représente les créanciers et décide s’il faut attaquer l’erreur qu’elle a commise. Quand l’épargnant doit être défendu contre la plateforme, personne ne le défend.
Pour la petite anecdote, cette formulation est de Zero Bullshit, et a été récemment citée dans un jugement. Mais elle a surtout été reprise dans un article écrit par l’avocat Alizée Mabilon sur le Village de la Justice40, précédée par « Le régulateur lui-même conçoit ce statut comme une forme de délégation ». Sauf que c’est faux. Ce n’est pas le régulateur, et le tribunal ne fait que citer Zero Bullshit sans se prononcer sur l’exactitude ou non du propos. La réponse est probablement dans une phrase tout en bas de l’article :
« L’auteur déclare avoir en partie utilisé l’IA générative pour la rédaction de cet article (recherche d’idées, d’informations) mais avec relecture et validation finale humaine. »
La citation d’Alizée Mabilon, puis celle de l’article de Zero Bullshit.
Dans le cas présent, ce représentant s’appelle donc TBD Immo, autrement dit Tudigo Immobilier, et il est présidé par Tudigo elle-même41. Celui qui décide d’attaquer, de transiger ou de renoncer au nom des obligataires est donc la société dont les manquements sont en cause. Son tour de table ne l’éloigne pas davantage : 65% à Tudigo, 35% à la holding de Jean-Yves Beaupigny42, présenté aux investisseurs comme cofondateur de Tudigo Immo et ancien associé du cabinet qui présentait les comptes de la plateforme, et par ailleurs actionnaire historique de Bulb in Town. Le RCCI qualifie la « situation de conflit d’intérêts manifeste ».
Les 2% de défense financent donc un recours dont l’opportunité est appréciée par celui qui a monté le dossier.
Cepeeeeeeendant, le problème ne se limite pas aux garanties. Début 2025, Tudigo lève des fonds pour la startup d’exosquelettes Wandercraft : 4,4M€ collectés au 12 mars, pour un dossier que Laing présente alors comme un « flagship » du nouveau Tudigo. L’investissement est vendu avec un argument fiscal : le statut de JEI, qui ouvre aux investisseurs une réduction d’impôt renforcée. Selon Laing, l’avantage a été mis en avant par les équipes d’origination et d’analyse, il a lui-même refusé à plusieurs reprises qu’il soit utilisé dans les communications, et il n’a vu l’attestation censée le prouver que fin février. L’argument a pourtant atteint nombre d’investisseurs, via les commerciaux de Tudigo.
2 semaines plus tard, Vromman reprend le dossier durant le closing. Pris d’un doute, il appelle l’expert-comptable qui a produit le document : le professionnel n’a « JAMAIS été mandaté » sur Wandercraft et n’a rien signé. Le document est, écrit Vromman, « purement et simplement un faux ». Le jour même, Laing propose d’informer les investisseurs entrés pour l’avantage fiscal de leur droit de rétractation. C’est d’autant plus gênant que 10 jours plus tôt, les communications sur Wandercraft avaient déjà été évoquées avec l’AMF.
Cela dit, le plus étonnant, c’est moins le faux… que de ne pas avoir vu le problème. Pour une société créée avant 2023, le statut de jeune entreprise innovante se perd définitivement l’année de ses 11 ans43. Wandercraft a été créée le 8 octobre 201244. Elle a eu 11 ans en 2023. Début 2025, elle ne pouvait plus être JEI. Attestation ou pas.
Personne n’a visiblement relevé le problème.
Les communications commerciales non plus.
En janvier 2025, un investisseur signale à l’AMF un e-mail commercial de Tudigo. Il promet « un rendement cible de plus de 7x » et « 149 places seulement », met en avant des avantages fiscaux JEIR sans leurs conditions, et propose à des conseillers de « réserver une place pour [leurs] clients » avant la publication de l’offre. Tudigo reconnaît une diffusion sans validation de la conformité. Le 20 février 2025, l’AMF lui fait savoir que ce type de signalement « ne serait plus toléré ». La prochaine fois, c’est la fessée déculottée.
Mais ce n’est toujours pas tout.
Fin 2024, Tudigo a lancé Apollo, une série de levées. Quelques mois plus tard, le RCCI juge les deux premières « non réglementaires » : un produit que l’agrément de la plateforme ne permet pas de commercialiser, présenté en publicité à des particuliers, auprès de plus de 150 investisseurs. Les dirigeants sont contraints de réagir.
« A ce stade nous pouvons encore annuler l’opération et rembourser les investisseurs »
Et les véhicules eux-mêmes en souffrent, avec leurs clients. L’argent d’abord : fin 2024, un membre du comité exécutif écrit aux dirigeants que les appels et versements d’intérêts obligataires sont traités par une alternante « sans aucun contrôle », et fin janvier 2025 que les équipes sont « incapables de reconstituer les flux obligataires » : un audit est lancé pour établir ce qui a réellement été versé aux investisseurs et à l’administration fiscale. Personne, à cette date, ne sait combien les investisseurs ont touché.
L’information ensuite : les reportings envoyés aux investisseurs portaient la marque Tudigo sans avertissement alors qu’ils reprenaient les chiffres des dirigeants, et l’outil utilisé depuis 2023 y affichait des courbes de croissance « totalement random ». Voire même parfaitement bidon, comme Zero Bullshit l’avait raconté dans l’affaire Villa, où c’est le porteur lui-même qui faisait son reporting, sur la base de chiffres incohérents. Leurs données enfin : les dirigeants des sociétés financées pouvaient consulter et télécharger, depuis leur compte, les noms, montants et téléphones des investisseurs du véhicule qui les finance.
Et ce n’est toujours pas encore toujours pas tout.
Il y a une dernière information. Si grave qu’à 2 reprises, Zero Bullshit l’a communiquée à Tudigo. Si grave que la décision avait été prise de ne pas la publier, parce qu’elle pouvait compromettre la plateforme elle-même et une bonne partie de ses investisseurs.
Les SPV sont des SAS « à capital variable », régies, disent leurs propres statuts, par les articles L. 231-1 à L. 231-8 du code de commerce. Leur article 8 prévoit que le capital peut être réduit « par la reprise des apports résultant du retrait ou de l’exclusion d’associés », avec une seule limite : ne pas descendre sous un euro8. Soit le baratin standard. Mais ni durée minimale de détention, ni préavis, ni agrément.
Or dans une société à capital variable, la loi dispose que « chaque associé peut se retirer de la société lorsqu’il le juge convenable »45, et la Cour de cassation a rappelé fin 2024 que ces règles sont d’ordre public et que le retrait produit ses effets immédiatement46. Celui qui sort cesse donc aussitôt d’être associé et devient créancier du véhicule au titre de la reprise de son apport.
Reste à savoir combien, et quand. Le même arrêt distingue le retrait de la reprise des apports : tant que le capital minimum n’est pas reconstitué, le sortant ne peut pas récupérer sa mise. Et ni la loi ni les statuts ne disent ce qu’il récupère si le véhicule a perdu de la valeur. Il faudrait un juge pour trancher.
Ce qui est certain, c’est que le véhicule n’a pas un euro : son compte est vide, son seul actif est un paquet de titres non cotés. Une demande de retrait ouvre donc une créance qu’il ne peut pas honorer, sur un actif qu’il faudrait vendre pour la payer. Et c’est la raison pour laquelle ces montages prévoient en principe une durée minimale de détention ou des conditions de sortie.
Pour être parfaitement clair : une seule demande suffit, dans les premiers SPV, à mettre un véhicule en difficulté, et à poser la question de savoir sur quoi le sortant serait payé. La correction de Tudigo n’a porté que sur les nouveaux SPV. Les anciens sont restés en l’état.
Avis aux amateurs de recommandé, et aux avocats qui aiment les questions sans réponse.