Ce qu’il adviendra de Tudigo dépendra de ce qui va se passer ce 14 septembre, dernier jour pour déposer une offre de reprise. Le tribunal de commerce de Bordeaux examinera tout ça le 30. Selon le prévisionnel remis aux créanciers, la tréso devrait alors afficher -190K€.
Alors, qui pour racheter ? La question est plutôt, quoi ? Surtout que les plateformes à l’encan ne manquent pas.
Les revenus ? Selon 2 acteurs approchés sur le dossier, c’est exactement ce qu’imaginaient récupérer les acheteurs qui ont regardé Anaxago quand elle était à vendre : un encours de plusieurs centaines de millions d’euros, des frais autour de 2%, donc quelques millions par an, un chiffre qui fond à chaque remboursement. C’est ce que chiffraient les Bricks de ce monde. Mais les vendeurs, eux, valorisaient la marque, le portefeuille client, la tech, et donc la possibilité de redémarrer. C’est précisément pour cette raison, selon les mêmes acteurs, qu’aucune cession n’a abouti : le vendeur se présente comme une maison, l’acheteur ne paie que l’encours et ce qu’il rapporte.
Le problème, c’est que Tudigo n’a pas ça. Déjà parce que son modèle produit peu de récurrent, et qu’ensuite, comme on l’a vu plus haut, elle a déjà collecté du pognon qui n’existe plus. Le repreneur ne va donc rien percevoir en frais : il devra soit reprendre les 1,5M€ de prestations dues, soit a minima travailler gratos pour ce montant, sur des SPV dont personne ne connaît la santé réelle, et financer à ses frais des procédures à vide. Et pas comme prestataire : en acceptant 190 mandats sociaux en nom propre, dont une vingtaine sur des sociétés déjà en liquidation judiciaire, aujourd’hui tous détenus par Vromman. Soit exactement ce sur quoi Inter Invest s’est cassé les ratiches en reprenant Koregraf.
Alors les clients ? Tout le monde cite 40’000 investisseurs. Le courrier du 17 août est bien parti à ce nombre d’adresses, mais une adresse n’est pas un client. Sur les 297’000 comptes créés depuis l’origine, 26’200 personnes ont investi au moins une fois, et 2’700 ont investi dans les 12 derniers mois. Un repreneur n’achète pas cette base : il achète 2’700 clients actifs, et un fichier que la plupart de ses concurrents ont probablement déjà dans leurs propres listes.
Ce qu'achèterait un repreneur : les clients
L’agrément, peut-être ? Probablement pas. Il est attaché à une personne morale. Pour l’obtenir, il faut acheter la société, pas ses actifs, et un plan de cession transfère des actifs. Or 70% des actions de Tudigo appartiennent à Tudigo Holding, celle-là même dont l’expert judiciaire a chiffré la participation de Laing à 1M€. La seule chose qui vaut quelque chose est enfermée derrière la bagarre d’associés racontée plus haut.
D’autant que son prix dépend du régulateur. En février 2025, Guillaume-Olivier Doré, homme d’affaires bordelais venu du capital-investissement et alors prestataire de la plateforme, propose aux 2 fondateurs un autre projet de reprise : 3M€ pour 90% de la holding, dont 1M€ seulement au closing, le reste conditionné à l’extinction des risques AMF et obligataires. Les 2 refuseront, et Vromman y verra un « chantage à la vente de [s]es titres à bas prix ».
Et surtout, cet agrément n’est pas forcément acquis. Le règlement européen permet à l’AMF de le retirer dès que la plateforme ne remplit plus les conditions de sa délivrance47. Autrement dit, celui qui l’achète achète aussi le risque de le paumer après l’avoir payé.
Et le risque n’est pas théorique : les garanties prudentielles posent problème depuis le départ. Les plateformes doivent détenir en permanence des fonds propres ou une assurance au moins égaux au quart de leurs frais généraux fixes de l’année précédente48. Côté fonds propres, Tudigo n’y est plus depuis fin 2024. Restait l’assurance, souscrite à 1,5M€ au moment de l’agrément : en décembre 2024, un membre du comité exécutif écrit qu’elle ne couvrait déjà pas le seuil de 2023, « et encore moins en 2024 », et que le ratio n’a jamais été calculé ni suivi. La prime a été relevée à 2 reprises depuis, jusqu’à 2,2M€ en février 2025.
Enfin l’agrément vient avec ses emmerdes : les sanctions de l’AMF suivent la personne morale, même après un changement d’actionnaires ou pendant une liquidation. Début 2025, une note juridique concluait que la plateforme n’était conforme ni au règlement ni aux conditions de son agrément, sur 8 sujets, et jugeait « élevé » le risque de sanction contre la société et ses dirigeants, « anciens comme nouveaux », un contrôle étant « fort probable ».
Conclusion de la note juridique commandée par les dirigeants.
Additionne : pas de revenus, 190 mandats sociaux à endosser, un fichier essoré et un agrément que le régulateur peut retirer. Qui va payer pour récupérer une telle galère ?
Surtout que l’historique est lourd. 3 plateformes en 2 ans sont tombées avant Tudigo, et chacune montre un morceau de ce qui attend les investisseurs de Tudigo.
October dit ce qui s’achète : la société avait cessé sa production en février 2024 et vendu sa technologie, mais le 11 mai 2026, Aether Financial Services l’acquiert et lance une activité de gestion d’actifs, et l’annonce précise ce qui est repris, l’agrément AMF49. Les épargnants, eux, attendent toujours.
Koregraf raconte ce qui arrive au portefeuille : rachetée par Inter Invest en juin 2024, elle passe en gestion extinctive le 7 avril 2025, 198 projets et 160M€ à recouvrer confiés à 3 prestataires tiers50. Recouvrer, pas relancer : personne ne reprend l’activité, le portefeuille est soldé.
Et WiSEED présage à quoi ressemblerait la meilleure suite pour Tudigo : cédée par le tribunal de commerce de Toulouse en décembre 2025 à une filiale du groupe Advenis, elle était tombée pour la même raison que Tudigo, une augmentation de capital bloquée par un actionnaire minoritaire51.
Trois dossiers, un même résultat : la structure agréée a trouvé preneur, le portefeuille a été mis en extinction, et les particuliers restés dans les véhicules n’ont vu ni accélération des remboursements, ni retour à une gestion active de leurs lignes.