💥 Zero Bullshit
Chapitre 05

Les cendres de la Comté

La disparition d’une plateforme ne fait pas disparaître les 190 sociétés qu’elle a créées. C’est d’ailleurs l’argument, à juste titre, de Vromman et Laing pour dire que la situation est sauve pour les investisseurs. Sauf que c’est aussi tout le problème, si t’as bien suivi.

Parce que quoi qu’il arrive, il va falloir les gérer. La probabilité d’une reprise du suivi est quasiment nulle, donc il arrivera probablement ce qui s’est passé chez Koregraf50. La bataille ne sera pas pour la reprise de Tudigo, mais pour celle de l’extinction de ses véhicules.

Comme Lita, Bricks, Finple, Anaxago ou Koregraf avant elle, Tudigo a confié sa gestion extinctive à Capsens, dont Zero Bullshit a déjà raconté le modèle. L’entreprise se présente comme « le leader européen du développement de plateformes de crowdfunding », et ses propres conditions précisent qu’elle n’est agréée ni par l’AMF ni par l’ACPR52.

Elle ne fera d’ailleurs que la technique et la communication. La procédure publiée par Tudigo prévoit qu’une seconde société, 1563, « a vocation à devenir le mandataire social » des véhicules53. Soit les 190 mandats dont il était question plus haut.

C’est la même 1563 qui, chez Koregraf, a été chargée du recouvrement avec PS Trustee. Les deux sociétés venaient d’être créées, elles ont été désignées sans mise en concurrence, et les investisseurs l’ont mal pris, au point que plusieurs investisseurs se sont regroupés pour négocier certains contrats et trouver d’autres prestations54. La prestation de base était facturée 20K€ HT par projet sain pour le seul représentant de la masse + 4,2% des sommes recouvrées, avant que les investisseurs n’obtiennent une renégociation.

Et chez Tudigo ?

Le barème figure dans l’e-mail du 17 août55, pour le cas où aucun repreneur ne reprendrait le suivi. Pour un véhicule en actions, 8,4K€ TTC par année commencée, appelés d’avance auprès des investisseurs, plus 2% sur les sommes collectées et 1,8% sur tous les flux qui leur reviendront. Pour un emprunt obligataire, 10K€ HT par an tant qu’il se rembourse. S’il est en défaut, 6K€ HT de prise en charge puis 16K€ HT par an, plus les mêmes pourcentages.

Ces 8,4K€ sont un forfait. Ils sont dus quelle que soit la taille du véhicule. Sur 5 années commencées, cela fait 42K€, que le véhicule ait collecté 1M€ ou 100K€ :

  • véhicule de 1M€ : 4,2% du capital ;
  • véhicule de 650K€ : 6,5% ;
  • véhicule de 300K€ : 14% ;
  • véhicule de 100K€ : 42%.

Le forfait de 8,4K€, selon la taille du véhicule

Barème de l'e-mail du 17 août 2026. Calcul d'Alexandre Laing.

Le calcul est de Laing56. Plus la mise est petite, plus la facture pèse lourd en proportion. Les 1,8% prélevés sur les flux s’ajoutent par-dessus.

Pour mesurer l’écart, regarde ce que ça coûtait réellement à Tudigo. En janvier 2025, la plateforme change de comptable pour ses véhicules : la tenue des comptes tombe à 400€ HT par véhicule et par an, deux fois moins cher que chez le précédent. Et elle budgète 100K€ pour les formalités de greffe de tout le portefeuille sur l’année, soit environ 500€ par structure.

Ce n’est pas tout le coût d’un véhicule : restent la présidence, les assemblées, les relations investisseurs. Mais on est loin des 8,4K€. Laing, lui, chiffre entre 1,5 et 2,5K€ par an le coût d’un président élu par les associés du véhicule57.

Ce que coûte un véhicule, par an

Le dispositif existait déjà sur le papier : pour obtenir son agrément, la plateforme avait promis de le financer par une partie des bénéfices du groupe, et les frais déjà payés à la souscription en couvraient une partie. Les conditions générales ont été mises à jour le 7 août 2026, deux jours après l’ouverture du redressement judiciaire. Elles donnent à Tudigo mandat de prélever ces frais, sur les remboursements ou par collecte, et toute modification s’impose à l’utilisateur qui continue de se servir de la plateforme : aucun vote n’est prévu pour les changer13. La charge est passée du groupe au client. Le 27 juillet, les investisseurs recevaient encore la promesse d’une ligne Relations Investisseurs « rouverte après une longue interruption »23. Trois semaines plus tard, le barème apparaît.

Reste à savoir qui encaissera. Et ça, ce sont les investisseurs qui le décident, véhicule par véhicule : le président d’un SPV est élu par ses associés, et c’est lui qui signe les contrats de gestion. Koregraf est passée par là : la gestion extinctive a été soumise au vote des porteurs, projet par projet, et les pompiers désignés ont souvent été remplacés par des solutions moins chères, voire par les investisseurs eux-mêmes54.

Parmi les solutions sur la table, il y a celui qui s’est fait sortir il y a 8 mois. Il y a quelques jours, Laing publie sur LinkedIn une lettre aux investisseurs56, un guide58 et un live sur inscription. Gratuit, sans commission, sans mandat, et plus clair sur le barème que tout ce que la plateforme a envoyé depuis un an.

Cela dit, le gratuit ne concerne que lui. Parce qu’administrer un véhicule, c’est des frais de greffe, un comptable, et parfois un avocat, surtout que le porteur ne paye plus. Une assignation coûte, une saisie coûte, un recouvrement coûte. Celui qui reprend un mandat sans facturer avance ces frais ou ne les engage pas. Quelqu’un devra forcément payer.

Quant au temps de Laing, s’il est gratuit, il n’est pas forcément désintéressé. Depuis son départ, il est venture partner de Carré Partners, maison d’investissement bordelaise créée en septembre 2025 par une ancienne de Tudigo, qui vend du private equity late stage à des particuliers à partir de 5K€. Un conflit d’intérêts (de même que celui de Zero Bullshit, Carré Partners ayant été annonceur par le passé) qui ne dit rien de la qualité de la proposition. Seuls les investisseurs trancheront.

De son côté, Vromman ne propose pas de solution particulière, parce qu’en tant que mandataire social de Tudigo, il est contraint par la suite donnée à la société par le tribunal de commerce.

Mais peu importe, l’histoire est ailleurs. À 8,4K€ par véhicule en actions et davantage pour les obligataires, les 190 structures représentent plus de 1,6M€ par an. Tudigo en activité tirait 1,1M€ de ses revenus récurrents, suivi compris.

Finalement, ici comme ailleurs, ce sont les vendeurs de pelles qui gagnent toujours.

Même quand elles servent à creuser des tombes.