Difficile de dire si ce sont les évènements, ou simplement le temps, qui ont changé la villa Montmorency. Mais tous ceux qui sont passés par là disent clairement que plus rien n’a été comme avant. Durant les années 2010, les prix ont chuté, faute d’acheteurs.
En 2014, la Villa Montmorency connaît une crise sans précédent : entre 15 et 25 maisons sont mises en vente, une hémorragie immobilière inédite dans cette enclave ultra-privilégiée du XVIe. La faute à une pression fiscale grandissante et à un climat politique perçu comme hostile aux grandes fortunes. Lassés d’être dans le viseur du fisc et de l’opinion publique, de nombreux résidents envisagent l’exil, transformant ce bastion de l’entre-soi en marché immobilier en berne. Parce que si le marché de l’immobilier de luxe parisien ne s’est jamais arrêté de croire, il a surtout été portée par des fortunes étrangères, plus intéressées par le triangle d’or que par le petit village d’Auteuil. Encore aujourd’hui, très peu d’étrangers y vivent. D’autant qu’il faut en accepter les contraintes.
Vivre à la Villa Montmorency, c’est habiter un quartier où le silence est d’or, mais où chaque détail est rigoureusement encadré. Derrière les grilles et les caméras, la gestion du domaine repose sur une association syndicale, créée en 1926, qui orchestre la vie quotidienne de ces quelques centaines de privilégiés. Officiellement présidée par un inspecteur général des affaires culturelles, elle est en réalité animée par Vincent Bolloré, dont les fils possèdent également leur propre hôtel particulier dans l’enclave fermée.
Un ancien explique que c’est le comportement de Gide qui serait à l’origine de la fermeture progressive. S’il vivait reclus, il avait pris l’habitude bienveillante de laisser les patients d’une clinique voisine, la Fondation italienne, se promener dans les allées calmes de la villa Montmorency.
Ce comportement, jugé trop généreux par certains voisins, suscita leur mécontentement. Sous couvert de sécurité, les autres propriétaires décidèrent alors de poser des serrures aux portails d’accès de la villa vers 1911, officiellement pour empêcher la venue de prostituées errant depuis la destruction de l’enceinte de Thiers, mais officieusement pour interdire l’accès aux étrangers non résidents, y compris les invités de Gide.
Cet épisode, documenté par Gide lui-même, marque le passage d’une enclave privée mais relativement ouverte à un lieu hermétiquement clos. Les grilles, autrefois gardées mais non verrouillées, deviennent infranchissables sans autorisation, scellant le caractère exclusif du lieu.
Tout est pensé pour préserver la tranquillité et l’uniformité du lieu. L’entretien des voies, l’élagage des arbres, l’adduction d’eau, la collecte des ordures-réalisée à l’aube par des minivans électriques pour éviter la moindre nuisance sonore-sont entièrement à la charge des résidents. Les charges sont exorbitantes, mais c’est le prix de la discrétion et du confort absolu.
Le règlement interne, régulièrement mis à jour, s’étend sur une quarantaine de pages, avec des dispositions souvent surprenantes. Laver sa voiture avec un tuyau d’arrosage dans les avenues de la villa est strictement interdit. En cas de récidive, un autocollant fortement adhésif est apposé sur le pare-brise du contrevenant, seule forme de sanction envisageable dans un quartier où les PV n’existent pas.
Même les limitations de vitesse échappent aux règles habituelles : les 25 km/h imposés dans les allées ne sont pas verbalisés, et personne ne risque de perdre des points sur son permis ici. Le fondateur de Coyote, Fabien Pierlot, qui s’est offert en 2011 un hôtel particulier avenue des Sycomores, en rachetant une ex-demeure d’Arnaud Lagardère pour 5,5M€, fortune faite, ne risque pas d’y vendre à ses voisins ses célèbres avertisseurs de radar.
Pourtant, la quiétude n’est pas toujours de mise, surtout depuis que certaines maisons y sont en location, ce qui a valu, là encore, de longues heures de discussions en AG.
Quand Zlatan Ibra est arrivé au PSG, le club lui a loué une belle villa construite en 2012 de 219m², que Thiago Motta a également occupé après lui, juste à côté de la grande maison qu’Alain Afflelou a fait construire en 1986.
Plusieurs résidents se sont plaints des allers et venues incessants, et de fêtes parfois bruyantes. Pourtant, un ancien résident se rappelle que la Villa n’a pas toujours été calme.
« Aujourd’hui ça ressemble à un EHPAD où il ne faut surtout pas faire le moindre bruit. J’ai connu l’époque où Sylvie [Vartan] organisait des fêtes incroyables, où tout le monde pouvait passer. »
Ces fêtes font partie de la légende. De même que cette fameuse nuit où Johnny aurait été reconduit à la sortie par un gardien qui l’avait pris pour un SDF tellement il était bourré. Où encore les hurlements d’Alain Delon contre Afflelou lorsqu’il venait chercher ses deux enfants dont la mère, la mannequin, Rosalie van Breemen, a été l’épouse de 2002 à 2008. Les mêmes qui racontent comme une nuit.
Des histoires qui paraissent improbables, mais qu’est-ce qui peut ne pas arriver villa Montmorency ?
Aujourd’hui la villa Montmorency est l’un des symboles de l’élitisme en vase clôt. En septembre 2020, un groupe de Gilets jaunes et d’activistes anti-oligarchie a réussi à s’introduire brièvement dans l’enceinte de la villa Montmorency, au cri de « À bas les riches ». Evidemment sans conséquence. Evidemment sans réel message. Mais comme un discret symbole.
Rares sont les habitants et propriétaires, actuels ou passés, qui veulent parler de la villa. En tout cas, pas en leur nom. La règle du silence est tacite, comme dans ses clubs selects du Siècle ou du Bilderberg, desquels on sait peu, et sur lesquels on fantasme beaucoup.
Mais c’est aussi comme ça que vivent les légendes.
Pour découvrir plus longuement l’histoire de la Villa, vous pouvez également lire Villa Montmotency d’Augustin de Canchy, paru chez Odyssée.
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