Mais il y a un drame dont personne ne veut parler ici. Le 21 février 2003 Pierre Michaud est loin de Paris lorsqu’un gardien découvre, au fond du jardin de son hôtel particulier, le corps de son épouse, Simone Dalloz, 79 ans. L’industriel, en voyage d’affaires au Moyen-Orient, ignore encore que sa femme repose sous des sacs-poubelle, tuée de sang-froid, vraisemblablement étouffée avant d’être achevée d’une balle de .22 long rifle en pleine tête. L’autopsie situe la mort au jeudi précédent.
La découverte macabre commence dans la soirée, lorsqu’un gardien du 22 avenue des Peupliers, alerté par des proches inquiets de l’absence de Simone Dalloz, entre dans sa demeure. Dans le jardin, il tombe sur un cadavre enveloppé dans du plastique. Les enquêteurs du Quai des Orfèvres découvrent ensuite des traces de sang sur la baie vitrée, des marques de traînée au sol. L’autopsie révèlera que la vieille dame a été étouffée, avant d’être achevée d’une balle dans la tête avec une carabine .22 long rifle à canon scié, équipée d’un silencieux artisanal.
Très vite, un nom émerge : Daniel Dardenne, 62 ans, concubin de Marie-Claire Leflon et jardinier à la Villa Montmorency. Originaire du Nord, cet homme, qui vivait avec sa compagne dans le logement de fonction attenant à la propriété des Michaud, avait été remercié quelques jours auparavant.
Ce licenciement, qui semblait avoir été accepté sans heurts, a-t-il déclenché une folie meurtrière ? Pourquoi tuer aussi sa propre compagne ?
Les enquêteurs n’ont pas le temps d’interroger Dardenne. Le 22 février, à l’aube, il est repéré en train d’essayer d’entrer dans la villa avec ses clés. Pris en chasse par la police, il sort son arme, la pointe sur les forces de l’ordre, avant de la retourner contre lui. Un tir en pleine poitrine.
Transporté dans un état critique au centre hospitalier Georges-Pompidou, il survit, incapable de parler.
Les enquêteurs retournent alors la maisonnette du personnel. Sous un matelas, le corps de Marie-Claire Leflon repose, recroquevillé entre plusieurs couches de draps et de couettes. L’autopsie révélera qu’elle a été tuée d’une balle dans la nuque, exécutée à bout portant.
Les éléments s’emboîtent : le jardinier a tué sa compagne, puis la maîtresse de maison. Mais pourquoi ? La version du licenciement refait surface. Dardenne et Leflon devaient quitter la Villa Montmorency, leurs employeurs souhaitant des domestiques capables de conduire. Une séparation sans drame apparent : le couple s’apprêtait à retourner dans le Nord, où il avait une maison. Rien ne laissait présager un tel basculement.
Les voisins décrivent un homme étrange, souvent seul avec son chien, parfois en proie à des accès de colère. On sait aussi qu’il buvait, et qu’au matin de sa tentative de suicide, il avait déjà un gramme d’alcool dans le sang. Un crime de désespoir ? Une colère soudaine ? Les enquêteurs tentent de reconstruire la chronologie. Leflon aurait été tuée la première, peut-être au début de la semaine. Dardenne aurait ensuite conservé son cadavre plusieurs jours, avant d’assassiner Simone Dalloz. Un crime froidement prémédité, puisque sa carabine avait été équipée d’un silencieux artisanal, son canon et sa crosse sciés.
Dans les allées de la Villa Montmorency, on évite le sujet. Les vigiles de la résidence privée font mine de ne rien savoir. Le silence est la règle. Mais entre les murs feutrés des hôtels particuliers, le choc est bien là. « Un vrai traumatisme », concède un voisin. Un double meurtre derrière des grilles dorées, une tragédie étouffée dans le luxe et le secret.
C’est deux ans plus tard, c’est Olivier-Clément Cacoub qui est victime à son tour dans ce qui est sans doute le plus beau bâtiment de la villa, la 18 avenue des Tilleuls, celui-là même où habita Henri Bergson. Sa gigantesque maison de 16’00m² avec plusieurs terrasses aux vues incroyables, dont l’une où il a fait construire une véranda en 2004, est aussi le plus grande de toute.
À 84 ans, l’architecte franco-tunisien est une institution. Grand prix de Rome, il a laissé son empreinte de Paris à Abidjan, conçu le palais présidentiel de Carthage, dessiné des édifices en Côte d’Ivoire, au Zaïre et jusqu’à Tahiti. Consul honoraire du Botswana, il compte parmi ces hommes de l’ombre que les dirigeants africains consultent en secret, mais il est également un ami intime de Jacques Chirac. Dans les cercles du pouvoir, il est une oreille attentive, un intermédiaire respecté. À la Villa Montmorency, c’est un voisin parmi d’autres, propriétaire d’un hôtel particulier cossu, où il vit avec son épouse et son personnel de maison.
Le 24 mars 2005, un commando armé s’introduit dans la propriété vers 22 h 15. Ils maîtrisent le cuisinier et le maître d’hôtel avant de s’en prendre au couple. Cacoub et son épouse sont jetés au sol, ligotés et menacés. Les malfaiteurs ne sont pas là par hasard : ils savent ce qu’ils viennent chercher. Ils repartent avec un demi-million d’euros en liquide et en bijoux.
L’affaire est prise au sérieux. Les policiers de la BRB8 se penchent sur le dossier, la procédure est ouverte pour vol avec violences et séquestration. La victime intrigue. Un simple cambriolage ? Une affaire plus complexe ? L’architecte, habitué aux palais et aux chefs d’État, possédait peut-être d’autres richesses que l’argent.
Mais très vite, la piste crapuleuse est privilégiée. Les enquêteurs n’établissent aucun lien entre l’attaque et les relations diplomatiques de Cacoub. Ce serait l’un des nombreux cambriolages visant les grandes fortunes parisiennes, ces braquages de haut vol où les malfrats, renseignés, savent qui frapper. La Villa Montmorency, pourtant forteresse ultra-sécurisée, s’avère vulnérable.
La réaction est immédiate. Vincent Bolloré, déjà influent parmi les copropriétaires, impose un renforcement drastique de la sécurité. Exit la simple présence des gardiens : désormais, la Villa se dote de rondes privées nocturnes et d’un nouveau système de vidéosurveillance dernier cri. Budget initial : 100K€. Mais Georges Tranchant, qui connaît bien les mécanismes d’appel d’offres grâce à ses casinos, négocie une ristourne de 19K€.
Olivier-Clément Cacoub meurt, lui, deux ans après en 2008.
Sa femme vivra encore quelques années dans les lieux puis vend en 2019. Mais qui est l’acheteur mystérieux qui a déboursé 25M€ via un prêt infine de 31,5M$ à 1% sur 10 ans ? Nul ne le sait. Même parmi les habitants, les rumeurs vont bon train.
Officiellement, le bien est détenu par un gérant chinois, qui s’acquitte sans faillir des 1,5M€ de charges annuelles. Mais la toile de sociétés écrans à Hong Kong et aux îles Vierges britanniques rend impossible l’identification du véritable propriétaire. Une femme de paille représente cette entité fantomatique, entretenant le mystère et alimentant les spéculations sur l’identité de celui ou celle qui, dans l’ombre, détient cette forteresse.