Auteuil, un matin d’automne. Entre les rues silencieuses et les grilles discrètes de la villa Montmorency, plus rien ne trahit la grandeur passée du château de Boufflers. Ici, autrefois, un salon illuminait l’Europe des Lumières. Des esprits affûtés s’y croisaient, des idées s’y forgeaient. Aujourd’hui, le lieu s’est fondu dans la ville. Reste une légende, celle d’un château qui, avant de disparaître, a été le théâtre d’une époque.
Tout le monde ici a oublié la grande histoire qui a débuté au XVIe siècle. Ce vaste domaine, alors connu sous le nom de Machéco, appartient à Étienne d’Aligre, conseiller du roi et homme d’affaires avisé. Son ambition façonne les lieux : un château en bordure de la Grande-Rue, et derrière lui, dix hectares de jardins à l’anglaise, où l’on flâne entre ombrages et clairières, loin du tumulte de Paris.
Mais ce ne sont pas les pierres qui font l’Histoire. Ce sont les âmes qui les habitent.
En 1773, la comtesse de Boufflers pose ses valises dans cette enclave bucolique. Femme de lettres, courtisane redoutable, elle a un talent certain : celui de captiver son monde. « Vous êtes la première fille du royaume », lui glisse un jour le prince de Conti. Elle sourit. « Vous n’êtes que la troisième », réplique-t-elle, moqueuse.
Son salon devient un épicentre. Ici, Rameau croise Marmontel, Turgot débat avec Walpole, Madame de Staël murmure à l’oreille de Rousseau ou Beaumarchais. Même Marie-Antoinette vient y chercher un peu de cet esprit qui fait et défait les réputations, même si certains lui attribuent surtout quelques cabrioles dans le kiosque rempli de miroirs du jardin à l’anglaise, avec son amant, le comte Axel de Fersen. Auteuil s’affirme comme un refuge où l’intelligence est, comme Marie-Antoinnette, reine.
Mais l’Histoire a la mémoire courte. Lorsque la Révolution éclate, la comtesse de Boufflers ne peut rien contre la marée qui emporte les têtes et les fortunes. Son salon se vide, les esprits les plus brillants prennent la fuite ou tombent sous la lame. En janvier 1794, elle et sa belle-fille sont arrêtées, emportées par la vague de la Terreur. Elles échappent de justesse à la guillotine, mais leur monde s’est effondré. D’autant que La Terreur a épargné leur vie, pas leur faste. Dès leur, fortune s’évanouit et leur château, qui porte désormais leur nom, devient un fardeau.
Les murs qui résonnaient de conversations érudites sont désormais silencieux. Talleyrand, toujours prompt à flairer les opportunités, loue un temps le domaine. Puis vient le Directoire, qui n’a que faire de l’élégance passée : sur ordre du gouvernement, les jardins où jadis se promenaient philosophes et poètes sont transformés en champs de blé. Le château, autrefois havre de l’esprit, n’est plus qu’un entrepôt aux mains des autorités.
À la fin du Premier Empire, le château de Boufflers passe entre de nouvelles mains. En 1819, il est racheté par Ange Hyacinthe Maxence de Damas de Cormaillon, dit comte de Rayneval, un ancien ministre des Affaires étrangères sous Louis XVIII. Diplomate discret, il appartient à cette aristocratie de la Restauration qui tente, tant bien que mal, de retrouver son rang après les bouleversements révolutionnaires et napoléoniens. Mais Rayneval n’est qu’un propriétaire de transition : en 1822, il revend la propriété à l’une des familles les plus illustres de l’Ancien Régime, les Montmorency.
Le nom seul évoque la noblesse d’épée, les grandes batailles et les honneurs du royaume. Les Montmorency, l’une des plus anciennes lignées du pays, ont été des ducs, des maréchaux, des ministres, des gouverneurs. Leur blason porte fièrement la devise « Dieu aide au premier baron chrétien », un écho à leurs origines médiévales. Mais en ce début du XIXᵉ siècle, ils ne sont plus que l’ombre de leur gloire passée.
Celle qui acquiert le château d’Auteuil en 1822 est la duchesse de Montmorency, Anne-Éléonore de Montmorency-Laval. Issue d’une autre grande lignée, les Laval, elle appartient à cette noblesse qui, après la Révolution, oscille entre fidélité aux traditions et adaptation au nouveau monde. Le château de Boufflers devient l’un de ses refuges, mais ce n’est plus un lieu de faste et d’éclat intellectuel. Ce qui fut un centre de la pensée des Lumières se transforme en une demeure aristocratique, figée dans le souvenir d’une époque révolue.
La famille Montmorency conserve la propriété pendant trois décennies, mais le poids du temps et les mutations du XIXᵉ siècle rendent leur maintien difficile. La Révolution de 1830 et celle de 1848 ont ébranlé leurs certitudes. L’aristocratie terrienne décline face à une bourgeoisie financière qui impose désormais ses règles. En 1852, les Montmorency finissent par vendre le domaine, d’autant que l’enceinte Thiers constuire en 1840 leur coupe l’accès au bois de Boulogne. Le dernier vestige d’un passé prestigieux tombe alors entre les mains des frères Pereire, incarnations du capitalisme triomphant et de la modernité industrielle. Le château de Boufflers vit ses derniers instants.
Parce qu’alors que Louis-Napoléon Bonaparte devient Napoléon III, une telle bâtisse n’a plus sa place dans cette modernité galopante. Les Pereire le démantèlent sans état d’âme. Une partie du domaine est morcelée pour accueillir de nouvelles constructions, tandis qu’une autre est sacrifiée à la modernisation urbaine : le chemin de fer de Ceinture, qui doit relier les quartiers périphériques de Paris. Ce qui fut un refuge pour l’élite intellectuelle devient une simple voie de transit pour les flux de travailleurs et de marchandises.
Le romantisme du XVIIIᵉ siècle cède sous la pression du progrès industriel. Dans cette France du Second Empire où triomphe le pragmatisme, le château de Boufflers n’est plus qu’une ligne comptable dans les affaires des Pereire.
Hippolyte de Boufflers, le fils de la comtesse, sera le dernier à voir les ombres des chandelles danser sur les murs de la demeure familiale. Il meurt à Auteuil en 1858, sans gloire ni éclat, dernier témoin d’un monde qui n’existe. À peine un siècle après sa création, le château a disparu. Plus de pierres, plus de jardins, plus de souvenirs tangibles. A peine quelques bribes de plans, mal conversés. Seule l’idée subsiste : ici, autrefois, on a rêvé la liberté, la pensée et l’esprit. Ici, un temps, des hommes et des femmes ont cru que l’intelligence pouvait façonner le monde.
Mais à Paris, comme ailleurs, la modernité ne fait pas de place aux fantômes du passé.