Aujourd’hui, il faut être sacrément curieux pour retrouver la moindre trace du château de Boufflers. Pas de plaque, pas de monument, pas même une rue à son nom. L’histoire s’est dissoute dans le bitume et les grilles bien gardées d’un Paris qui a tourné la page. Pourtant, en fouillant un peu, quelques indices subsistent, disséminés dans le paysage comme des vestiges d’un monde oublié.
Si l’on voulait situer précisément l’ancien château, il faudrait tracer un quadrilatère entre la rue d’Auteuil, la rue La Fontaine, la rue Pierre-Guérin, la rue Raffet et le boulevard de Montmorency. C’est ici que s’étendaient les salons, les allées, les jardins à l’anglaise. Mais de tout cela, il ne reste rien. Paris a avalé les lieux, comme il l’a fait avec tant d’autres vestiges du XVIIIᵉ siècle.
Seule une trace visible rappelle ce démantèlement progressif : la Petite Ceinture. Lorsque Napoléon III et Haussmann façonnent la capitale moderne, l’ancien domaine des Boufflers est découpé, et une partie de ses terres est réquisitionnée pour ce chemin de fer qui doit encercler la ville. Là où se promenaient autrefois les poètes et les courtisans, on fait désormais circuler des trains. Aujourd’hui, la ligne est abandonnée, et certains tronçons sont devenus des sentiers de promenade où la nature reprend ses droits. Mais elle marque encore dans le paysage cette transition brutale entre le Paris des salons et celui du progrès industriel.
L’autre morceau du domaine, celui qui n’a pas été absorbé par le chemin de fer d'Auteuil, devient une opportunité foncière de premier ordre. En 1852, lorsque la Compagnie du chemin de fer de Paris à Saint-Germain dirigée par les frères Pereire rachète les terres de la famille de Montmorency, elle ne récupère pas un simple quartier, mais un vaste espace semi-rural, vestige des anciens jardins du château de Boufflers. À cette époque, le XVIᵉ arrondissement est encore peu urbanisé, bien loin de son image de quartier bourgeois huppé. C’est une zone en mutation, façonnée par les grands travaux du Second Empire et la fièvre immobilière qui s’empare de Paris sous l’impulsion du baron Haussmann.
Dès la vente du domaine, les transformations commencent. Le château est rasé, une partie du terrain est utilisée pour la construction du chemin de fer d’Auteuil et de sa gare, qui ouvre en 1854. Mais l’autre parcelle suscite un intérêt particulier. Trop escarpée pour être exploitée industriellement, elle devient le terrain idéal pour un projet immobilier haut de gamme. Les Pereire y voient l’opportunité de créer un quartier inspiré des résidences aristocratiques anglaises : un havre réservé aux élites montantes du Second Empire.
Dès 1853, les premières rues sont tracées, avec un objectif clair : attirer une clientèle fortunée et transformer Auteuil en un quartier d’exception. Contrairement aux vastes percées haussmanniennes du centre de Paris, ce projet s’inspire des résidences aristocratiques anglaises, où le cadre verdoyant et la disposition en lotissements privés garantissent calme et exclusivité. Pour maximiser la vue, la villa Montmorency est placée sur les hauteurs du domaine, là où le terrain est pentu, offrant ainsi des perspectives dégagées sur la ville et sur le Bois de Boulogne.
Le lotissement est conçu dès l’origine comme un espace clos, mais pas encore totalement fermé : des murs délimitent l’ensemble du périmètre, assurant une séparation nette avec le reste du quartier. En 1857, sous la direction de l’architecte Théodore Charpentier, six avenues principales sont ouvertes, convergeant vers une place centrale ornée d’une fontaine. L’organisation rappelle les stations balnéaires en vogue à Deauville ou Arcachon, avec une esthétique qui mêle villas cossues et jardins privatifs.
Dès les années 1860-1870, la Villa Montmorency commence à attirer des industriels, financiers et hommes de lettres, séduits par son cadre exclusif. Sarah Bernhardt est l’une des premières à s’y installer en 1867, venant y trouver du calme entre les répétitions des Passants de François Coppée, qu’elle s’apprête à jouer à l’Odéon. Peu après, les frères Goncourt rejoignent le quartier, suivis de Victor Hugo, qui y séjourne brièvement en 1873, alors qu’il achève Quatrevingt-treize et vient accompagner son fils François-Victor, interné à proximité. Quelques décennies plus tard, cette même demeure accueillera Marc Chagall, prolongeant ainsi la tradition d’un quartier où les arts et la littérature trouvent refuge.
La villa attire aussi des banquiers et industriels du Second Empire, des grands propriétaires terriens ainsi que des hauts fonctionnaires, soucieux de fuir l’agitation de Paris tout en restant proches des centres de décision.
Le quartier devient rapidement un bastion de la bourgeoisie montante du Second Empire, attirée par son calme et son exclusivité. Contrairement à la conception haussmannienne de la ville, ici, tout est pensé pour limiter la mixité sociale : aucun immeuble collectif, aucune activité commerciale, uniquement des demeures individuelles avec jardin. À cette époque, certaines familles issues du commerce et de la finance investissent les villas cossues du chemin des Princes et des rues Bosio et Raffet, où elles trouvent l’élégance et la tranquillité recherchées.
À ses débuts, la villa Montmorency n’est pas une enclave inaccessible. Si l’espace est ceinturé de murs, les entrées restent ouvertes, et les allées, bien que privées, ne sont pas encore soumises à un contrôle strict. Le chemin des Princes, aujourd’hui disparu, sert d’accès principal, et l’on y croise encore des visiteurs extérieurs, venus profiter du calme et de la verdure d’un des derniers espaces préservés d’Auteuil. Cependant, la villa a déjà sa forme actuelle avec :
Pourtant, au fil des décennies, la pression immobilière et les transformations sociales de Paris poussent les résidents à renforcer l’entre-soi. Déjà dans les années 1880, les nouveaux propriétaires commencent à limiter l’accès aux rues, installant des portails à certaines entrées pour éviter que des étrangers ne s’y aventurent. L’arrivée de grands industriels et de figures de la finance, tels que des membres des familles Pereire et Rothschild, renforce cette tendance.
Peu à peu, la Villa Montmorency n’est plus un quartier, mais un concept. Un territoire soustrait au commun, protégé par des grilles invisibles autant que par ses murs. Ce qui, autrefois, n’était qu’un lotissement bourgeois devient un bastion. Dans les années 1950-1960, la fermeture devient totale. Plus de chemins traversants, plus d’accès libres, plus de hasards. On n’entre plus ici comme on entre ailleurs. On y vit entre soi, à l’abri des regards, à l’abri de l’histoire.
Mais l’histoire, elle, ne s’est jamais arrêtée aux grilles.